LA LUNETTE CLASSIQUE
ilepuis les articles du Mercure de France! A présent il va convenir que si Shakespeare a mêlé tous les genres, blessé toutes les vraisemblances, il a du moins introduit plus de mouvement sur la scène et porté plus loin la terreur que les tragiques français. A cette admiration croissante se mêlera le remords d'avoir un instant sacrifié Shakespeare à Voltaire. 11 fallait s'y attendre. Il a visité les États- Unis, passé huit ans d'exil en Angleterre, revu Londres comme ambassadeur au lieu de le subir en qualité d'émigré, il a lu en conscience : Warton, Evans, Jones, Pearcy, Ellis, Leyden, Edouard Williams, Tyrwhit, Roquefort, Tressan, les collections des historiens, les recueils des poètes, des manuscrits, les Essais historiques sur les Bardes et les Jongleurs de l'abbé de La Rue, Vidée de la Poésie anglaise de l'abbé Yart, etc., etc. Comment son jugement ne serait-il pas modifié? « J'ai mesuré autrefois Shakespeare avec la lunette classique, instrument excellent pour apercevoir les ornements de bon ou de mauvais goût, les détails parfaits ou imparfaits, mais microscope inapplicable à l'observation de l'ensemble, le foyer de la lentille ne portant que sur un point et n'embrassant pas la surface entière. Dante, aujourd'hui l'objet d'une de mes plus hautes admirations, s'offrit à mes yeux dans la même perspective raccourcie. Je voulais trouver une épopée selon les règles dans une épopée libre qui renferme l'histoire des idées, des connais-
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sances, des croyances des hommes et des événements de toute une époque ; monument semblable à ces cathédrales empreintes du génie des vieux âges, où l'élégance et la variété des détails égalent la grandeur et la majesté de l'ensemble ». Il se reproche aussi d'avoir fait un grief à Shakespeare de certaines tournures de phrases, sachant à présent qu'il maniait une langue mal assurée, aux trois quarts imposée par de grands experts comme Bacon, Thomas Moore, Surrey, Spencer. 11 se figure ce quedevait souffrir Shakespeare lorsqu'au milieu d'une vive conception il se voyait condamné à introduire dans la phrase inspirée quelques mots d'outre-mer. (( Se représente-t-on ce colosse obligé d'enfoncer ses pieds énormeâ dans de petits sabots chinois, trébuchant avec des entraves qu'il rompait en rugissant, comme un lion brise ses chaînes?» Il reconnaît que Tadmiration pour Shakespeare doit se doubler des obstacles qu'il eut à surmonter ; que le caractère dominant du fondateur du théâtre anglais se forme de la nationalité, de l'éloquence, des observations, des pensées, des maximes tirées de la connaissance du cœur humain et surtout de V abondance de la vie. On comparait un jour le génie de Racine à l'Apollon du Belvédère et celui de Shakespeare à la statue équestre de Philippe IV, placée à Notre-Dame de Paris. « Soit, répondit Diderot, mais que penseriezvous si cette statue de bois, enfonçant son casque, secouant ses gantelets, agitant son épée, se mettait
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à chevaucher dans la catliédraU^? » « Le poète d'Albion, s'écrie Chateaubriand au souvenir de l'anecdote, doué de la puissance créatrice, anime jusqu'aux objets inanimés. Décorations, plancher de la scène, rameau d'arbre, brin de bruyère, ornements, tout parle. Rien n'est mort sous son toucher, pas môme la mort! »
Enfin, dans les Mémoires (TOulre-Tombe, se résumant à propos de notre poète, Chateaubriand écrira une conclusion que Ton peut considérer comme un des plus beaux monuments élevés à la gloire de Shakespeare. Il se demande si Montmorency, Biron, Sully, tour à tour ambassadeurs de France auprès d'Elisabeth et de Jacques I", entendirent jamais parler d'un baladin, acteur dans ses propres farces et dans celles des autres. Soupçonnèrent-t-ils qu'il y eut là une gloire devant laquelle leurs honneurs, leurs pompes, leurs rangs viendraient s'abîmer? Eh ])ien î le comédien chargé du rôle du spectre dans I/amlet^ était le grand fantôme, l'umbre du moyen âge qui se levait sur le monde, comme l'astre de la nuit, au moment où le moyen âge achevait de descendre parmi les morts. Siècle énorme que Dante ouvrit et que ferma Shakespeare.
Shakespeare est au nombre des cinq ou six grands écrivains qui ont suffi aux besoins et à l'aliment de la pensée; ces génies-mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l'antiquité; Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Horace» Vir-
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gile sont ses fils. Dante a engendré l'Italie moderne, depuis Pétrarque jusqu'au Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises, Montaigne, La Fontaine, Molière îj viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute Shakespeare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue à Byron, son dialogue à Walter Scott. On renie souvent les maîtres suprêmes ; on se révolte contre eux; on compte leurs défauts; on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles ; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout tient de leurs couleurs ; partout s'impriment leurs traces; ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples; leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière ; ils sèment des idées, germe de mille autres; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts : leurs œuvres sont les mines ou les entrailles de l'esprit humain.
De tels génies occupent le premier' rang; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font connaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde d'insulter au désordre dans lequel tombent quelquefois les êtres puissants; n'imitons pas Gham le maudit; ne rions plus si nous rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonier de l'abîme. Respectons le navigateur diluvien qui recommença la création après l'épuisement des cataractes du ciel ; pieux enfants bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau.