LA CRITIQUE AU XIX" SIÈCLE
Tel fut le cri sublime poussé par le premier des romantiques.
C'est encore un nouvel élan. De temps en temps nous rencontrons bien quelques dissidents mais leurs réserves ne dépassent pas en importance celles de la Comtesse d'Hautpoul, de Morellet ou de Fontenelle. Shakespeare occupe décidément^ en Franco la place à laquelle il a droit.
La critique au xix« siècle, ce siècle qui nous ménagea de si nombreuses surprises, ce siècle si rempli de gloires littéraires, artistiques et scientifiques, à tel point qu'il n'est comparable à aucun autre tant l'esprit y eut de l'essor, ne cessera de déposer des fleurs sur le grandiose hypogée construit par les mains pieuses de l'auteur du Génie du Christianisme. Le défilé sera immense, imposant, composé de sommités, même de celles qui, par tempérament ou par esthétique refuseront de s'enrégimenter dans l'armée du romantisme. Et tandis que la critique entonnera des hosannah, la poétique shakespearienne pénétrant dans les moelles de nos producteurs donnera naissance à une nouvelle pléiade dont les chefs seront des génies et les soldats des hommes détalent. Shakespeare devient le chêne sur lequel va se greffer toute une génération et — tant sa sève est vigoureuse — sur ce chêne on verra pousser des branches égalant parfois les branches-mères.
Si nous adoptons l'ordre d'ancienneté, ce qui
192 HISTOIRE DE l'oEUVRE SHAKESPEARIENNE
nous semble préférable pour la clarté de cette étude, après Chateaubriand nous arrivons à Guillaume Guizot.
Historien, littérateur et politique, après avoir rédigé un rapport, en 1811, sur l'état des beaux-arts en France, écrit un essai sur l'histoire de France, une histoire de la Révolution d'Angleterre, une autre de la civilisation en Europe et en France, publié ses Méditations et Etudes morales, étudié de près Monk et Corneille, Guizot s'arrêta à Shakespeare et, en 1821, donna une édition de ses œuvres, ayant pour base la traduction de Letourneur. revue, corrigée par M. Amédée Pichot, sauf Hamlet dont M. de Barante se réserva la traduction. Dans cette entreprise la meilleure part de Guizot fut sa préface sous forme à' Essai.
Depuis Letourneur, y dit-il, d'autres travaux de traduction, partielle ou générale, en vers ou en prose, ont été accomplis sur Shakespeare. Quel que soit leur mérite, ils n'ont réussi, et on ne réussira jamais qu'im-j parfaitement à transporter dans notre langue, avec leur vrai caractère et dans tout leur effet, les œuvres de ce' prodigieux génie. Non seulement parce que toute tra-j duction est nécessairement imparfaite et insuffisante,; mais aussi à cause du tour particulier de Fesprit et du' style de Shakespeare et même de sa langue nationale. C'est par le fond que Shakespeare excelle et par la forme qu'il pèche; il démêle et met admirablement en scène les instincts, les passions, les idées, toute la vie^ intérieure des hommes; c'est le plus profond et le plus' dramatique des moralistes; mais il fait parler à ses per-
LES Mclanges littéraires dk m. de barante 193
sonnages un langage souvent recherché, étrange, excessir, dépourvu do mesure et de naturel. Et la langue anglaise est singulièrement en accord avec les défauts comme avec les beautés de Shakespeare; elle est riche, énergique, passionnée, abondante, frappante; elle admet volontiers les élans et même les excès puissants de l'imagination poétique ; elle n'a pas cette sobriété élégante, cette précision sévère et fine, cette modération dans les expressions et cette harmonie dans les figures qui sont le mérite propre de la langue française. En sorte que, lorsque Shakespeare passe d'Angleterre en France, si on le traduit avec scrupule, ses défauts deviennent, sous son vêtement nouveau, plus apparents et plus choquants qu'ils ne l'étaient sous la forme natale, tandis que, si l'on essaye d'adapter son langage au génie de notre langue, on lui enlève une partie de sa richesse, de sa force et de son originalité. Une version exacte et une version libre font tort à Shakespeare d'une façon très différente. Quand on le traduit ou quand on le lit dans une traduction, il ne faut jamais oublier qu'on est en présence de l'une ou de l'autre de ces altérations.
M. Guizot n'a pas toujours observé le juste milieu entre la version exacte et la version libre. Disonsle en passant. Lui et ses collaborateurs ont souvent tranché la difficulté en l'esquivant. Ses collaborateurs surtout. M. de Barante nous semble particu* lièrement inexcusable. Il connaissait bien l'anglais et avait soigneusement étudié Hamlet. Voici ce qu'il écrivait dans ses Mélanges littéraires.
En lisant Hamlet, on se rend facilement compte de là faveur dont a toujours joui cette tragédie. Plus qu'aucune autre peut-être, elle fait apercevoir comment Sha-
kespeare a possédé l'art merveilleux de s'emparer du vulgaire et de charmer en même temps les esprits éclairés et méditatifs, semblable en cela au spectacle même de la nature, qui s'offre à tous de manière à ce que chacun en jouisse selon sa vue et sa portée. Et comme l'homme n'obéit pas à une seule direction; comme, pour avoir cultivé son esprit et exercé sa réflexion-, il n'a point dépouillé cette portion de luimême qui se complaît aux impressions des sens et de l'imagination ; comme il reste toujours en lui quelque chose d'enfant et de populaire, les doctes et les lettrés eux-mêmes ont quelque chose à regretter dans une représentation dramatique qui n'est pas pour eux seuls, et Ton pourrait soutenir, jusqu'à un certain point, que les vrais succès du théâtre exigent le suffrage universel, La conception d'Hamlet prêtait singulièrement à cette étendue, à cette variété, à cette universalité, qui sont le caractère de Shakespeare. Il semble en avoir lui-même jugé ainsi, s'être complu dans ce sujet et y avoir donné carrière à son propre génie. Il est curieux de voir cette tragédie philosophique où l'auteur a su renfermer dans un vaste cadre toutes sortes de réflexions, où il a pu nous montrer l'aspect sous lequel il envisageait le monde et la nature humaine : on est assuré que c'est surtout dans un tel ouvrage que nous apprendrons à le connaître lui-même. Ce doit être aussi un précieux témoignage de l'époque contemporaine, elle y aura nécessairement imprimé sa couleur. Nous y pourrons apprendre beaucoup sur la tendance des esprits, sur le caractère de leur activité, sur l'effet que produisaient en eux l'observation et le savoir. La philosophie est la science aux résumés généraux : ainsi une œuvre philosophique doit, plus que nulle autre, être un symptôme révélateur du temps où elle a pris naissance.