M. GUIZOT
Si M. Guizot ignorait les nouvelles méthodes de traduction appliquées depuis avec avantage, en revanche, lui aussi comprit la nécessité (le considérer le milieu dans lequel a vécu un auteur, avant d'en étudier l'œuvre. Il nous a dépeint en traits larges et justes, l'Angleterre au temps d'Elisabeth. Jadis les seules maisons avec cheminées appartenaient aux seigneurs. On couchait sur des nattes recouvertes d'une toile grossière. Une bonne huche (a good round log) servait de traversin et quand le fermier trouvait le moyen de se confectionner un matelas de laine pour reposer son corps et un sac de son pour y poser la tête, il passait pour riche. Grâce à Elisabeth les fermiers auront des lits de plume et des fées surgiront pour pincer jusqu'au bleu [black and blue) les ménagères négligentes. Alors, le confortable agissant sur [l'esprit, ce dernier sentira le besoin de se rafiîner, les productions littéraires deviendront une nécessité et Shakespeare aura sa raison d'être. Seulement que de choses à faire pour cet art dramatique encore en enfance ! Oui, mais quelle mine féconde que cette société bizarre! Quelle variété de formes et d'effets ! Et nous assistons au spectacle d'un poëte opposant sa puissance à celle de sort, obligé de tirer des vérités de luimême et exprimant en termes incomparables le sentiment qu'elles excitent en lui.
196 HISTOIRE DE l' OEUVRE SHAKESPEARIENNE
Ce sentiment est un lien mystérieux qui nous unit au monde extérieur et nous le fait vraiment connaître. Quand notre pensée a considéré les réalités, notre âme s'émeut d'une impression analogue et spontanée. Sans la colère qu'inspire la vue du crime, d'où nous viendrait la révélation de ce qui le rend odieux? Nul n'a réuni au même degré que Shakespeare, ce double caractère de l'observateur impartial et de l'homme profondément sensible. Supérieur à tout par la raison, accessible à tout par la sympathie, il ne voit rien qu'il ne lejuge, et il le juge parce qu'il le sent.
Après avoir tracé la biographie de Shakespeare, étudié son milieu, chanté son génie, M. Guizot raconte les origines de ses pièces, ce qui, déjà fait en Angleterre, pouvait passer pour de Tinédit chez nous. Il inaugure en cela une forme de critique dont nous avons eu souvent l'occasion d'apprécier l'intérêt, quelque chose comme une critique bibliographique et historique. Elle a surtout cette importance qu'elle offre au lecteur la possibilité de se rendre compte des transformations que subit une idée quand elle est pétrie par une main puissante que dirige un cerveau d'artiste.
Mais où M. Guizot devient surtout intéressant c'est quand il considère l'état où en est la tragédie en 1820. Le système classique est démodé. Son image subsiste sans pouvoir se reproduire. Près des monuments des siècles écoulés commencent à s'élever les monunxents d'un autre âge. Quelle en sera la forme? se demande M. Guizot. Il l'ignore,