‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 52 sur 92 · STENDHAL · texte numérisé non relu

STENDHAL

— Si VOUS avez reçu comme Français des insultes et (les mauvais traitements, ce ne peut être que de la plus vile et la plus lâche populace ; c'est une raison de plus de désirer qu'il ne se trouve pas chez nous de pareilles canailles.

La scène nous est racontée par M. Théodore Duret. Il faut ajouter que les applaudissements et les rires ne s'adressaient pas spécialement à Shakespeare, mais aussi à la nation anglaise avec laquelle nous étions alors en assez mauvais termes. Mais enfin Shakespeare n'y était pour rien.

Ému de la protestation, Stendhal va prendre la plume et poursuivre l'œuvre des Staël, des Cliateaubriand, des Guizot et des Barante. En 18^3, paraît son volume intitulé : Racine et Shakespeare, « La poésie dramatique, y dit-il au début, est en France au point où le célèbre David trouva la peinture en 1780. Les premiers essais de ce génie audacieux furent dans le genre vaporeux et fade des Lagrenée, des Fragonard et des Vanloo. Il fit trois ou quatre tableaux fort applaudis. Enfin, et c'est ce qui lui vaudra l'immortalité, il s'aperçut que le genre niais de l'ancienne école française ne convenait plus au goût sévère d'un peuple chez qui commençait à se développer la soif des actions énergiques. M. David apprit à la peinture à déserter les traces des Lebrun et des Mignard, et à nous montrer Brutus et les Horaces. En continuant à suivre les errements du siècle de Louis XIV, nous n'au-

rions été à tout jamais que de pâles imitateurs. Tout porte à croire que nous sommes à la veille (l'une révolution semblable en poésie. Jusqu'au jour du succès, nous autres défenseurs du genre romantique, nous serons accablés d'injures. Enfin, ce grand jour arrivera, la jeunesse française se réveillera; elle sera étonnéo, cette noble jeunesse, d'avoir applaudi si longtemps, et avec tant de sérieux, à de si grandes niaiseries. »

Et comme ses devanciers dans la défense de Shakespeare, Stendhal insiste sur ce point qu'il ne faut pas imiter Shakespeare, mais sa manière d'étudier le monde au milieu duquel on vit, l'art de donner à ses contemporains le genre de tragédie dont ils ont besoin. Il met l'opinion en garde contre le bon ton, l'aiïectation, l'excès de moralité qu'il appelle le bégueulisme, et surtout le goût tant redouté par Gœthe. Il rompt une lance avec ce pauvre M. Auger, qui avait eu l'imprudence de manifester contre le romantisme, dans une séance solennelle de l'Institut. Revenant sur l'unité de lieu, il nous montre un classique ne pouvant supporter Macbeth, parce que la première scène est une plaine déserte voisine d'un champ de bataille, et qu'à la seconde on saute tout à coup à la Cour du roi d'Ecosse Duncan ; et à ce classique il répond fièrement : « Voyezvous dans cette forêt antique ce vieux chêne qui, né par hasard sous un roc qui l'empêchait de s'élancer directement vers le ciel, a fait avec sa

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tipro le tour du rocher qui l'opprimait et maintenant, espoir du marin, offre dans son tronc une courbe énorme, propre à défendre les flancs d'un vaisseau? Les poétiques qu'on vous a fait apprendre par CdHir. au collège, sont le dur rocher qui a opprimé votre esprit naturel, et vous, vous êtes le chêne vigoureux mais dont le tronc est faussé. » Il constate qu'en faisant renaître les hommes de fer tles siècles reculés, les poètes anglais seraient allés contre leur objet, si les passions ne se peignaient dans leurs vers que par les vestiges gigantesques d'actions énergiques. Et il ajoute : « C'est la passion elle-même dont nous avons soif. »

Je le répète ; la poésie romantique est celle de Shakespeare, de Schiller, de lord Byron. Le combat à mort est entre le système tragique de Racine et celui de Shakespeare. Les deux armées ennemies sont les littérateurs français conduits par M. Dussault et VEdimburg Review.

Si quelque jeune homme, ne sachant pas le grec, veut être impartial dans la dispute, je l'invite à aller lire à Bréra (1), en français, les tragédies suivantes de Shakespeare : Othello, la Tempête, le Roi Lear, Hamlet, Macbeth, Richard III, Cymbeline, la première partie de Henri IV, à cause du caractère si original de Falstaff, et, enfin, Roméo et Juliette, tragédie où le divin Shakespeare a su peindre des cœurs italiens.

Après Stendhal, Victor Hugo.

Nous sommes à la date de 1823. Victor Hugo a

(I) Bibliothèque de Milan.

202 HISTOIRE DE l' ŒUVRE SHAKESPEARIENNE

déjà publié les Odes et Ballades, précédées d'une note dans laquelle il établit qu'il y a maintenant deux partis dans la littérature, que les deux camps semblent plus impatients de combattre que de traiter, qu'ils s'obstinent à ne pas vouloir parler la même langue, qu'ils n'ont d'autre langage que le mot d'ordre à l'intérieur et 'e cri de guerre à l'extérieur. Puis, il répudie tous les termes de convention que les partis se rejettent comme des ballons vides. Pour lui — ce sont ses propres expressions — il ignore profondément ce que c'est que le genre -classique et le genre romantique. Pour lui, il n'y a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux. <( Si, sans établir ici des comparaisons qui exigeraient des restrictions et des développements, le beau dans Shakespeare est tout aussi classique (si classique signifie digne d'être étudié) que le beau dans Racine ; si le faux dans Voltaire est aussi romantique (si romantique veut dire mauvais) que le faux dans Galderon ; ce sont là de ces vérités qui ressemblent plus à des pléonasmes qu'à des axiomes. Mais n'est-on pas obligé de descendre pour convaincre l'entêtement ou pour déconcerter la mauvaise foi? « Remarquons de suite comme il se défend d'être un romantique. Pourquoi ? Il faut le dire : parce qu'il redoute qu'on le soupçonne de céder aux conseils de Mme de Staël et de Chateaubriand, et surtout de subir l'influence de Shakespeare.

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