‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 53 sur 92 · LES CONTRADICTIONS DE VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

LES CONTRADICTIONS DE VICTOR HUGO

Pardonnons-lui cet orgueil, mais constatons-le, car il l'a poussé jusqu'au mensonge.

Dans une lettre adressée à M. François Morand, juge à Boulogne-sur-Mcr et datée de Hauteville- House (:2i novembre 1868), nous relevons ces lignes :

Voulez-vous que je vous raconte une autre rencontre dont j'ai été plus glorieux encore? C'était en 1823. Lamennais qui avait été mon confesseur (lequel de nous deux a perverti l'autre ?) entre chez moi un matin. J'écrivais des vers que je venais de faire. Lamennais regarde par-dessus mon épaule et lit ceci :

Ephémère histrion qui sait son rôle à peine, Chaque homme ivre d'audace ou palpitant d'elîroi, Sous le savon du pâtre ou la robe du roi, Vient passer, à son tour, une heure sur la scène.

— Tiens, me dit-il, vous savez l'anglais?

Je lui réponds. — Non. (A l'heure qu'il est, je ne sais pas encore l'anglais.) Et j'ajoute : — Pourquoi? — C'est que, répliqua Lamennais, vous venez de faire un vers de Shakespeare. — Bah ! — Avez-vous lu Shakespeare ? — Non, je ne veux pas lire Letourneur. — Eh bien, dit Lamennais (mon ex-confesseur qui me savait sincère), ce vers est de vous deux. Vous avez rencontré Shakespeare.

Et il me cite un vers de Macbeth ; même comparaison que la mienne; et, littéralement : Chaque homme vient passer, à son tour, une heure sur les planches.

Eh bien, Victor Hugo n'est pas sincère. Premièrement il n'est pas sincère quand, à la

date de 1823, il dit à Lamennais n'avoir pas lu Shakespeare. La preuve en est que, dix ans plus tard, lorsqu'il écrira sa troisième préface à Han d'Islande, oubliant sa réponse à Lamennais, il se vantera d'avoir « lu Ducray-Duminil à onze ans, Auguste Lafontaine à treize et Shakespeare à seize. » (( Echelle étrange et rapide, ajoutera-t-il, qui nous a fait passer brusquement, dans nos affections littéraires, du niais au sentimental, et du sentimental au sublime ».

Deuxièmement, il n'est pas sincère quand il dit n'avoir pas lu Shakespeare, parce qu'il « ne veut pas le connaître à travers Letourneur ». D'abord, s'il a lu Shakespeare, ne sachant pas l'anglais (1), il y a bien des chances pour que ce soit dans Letourneur, qui décidément n'a pas de chance. Ensuite pourquoi cette boutade contre le susdit, puisqu'en 1865, écrivant une préface à la traduction de François- Victor, il défendra ce même Letourneur ?

(1) L'ignorance de Victor Hugo pour l'anglais nous est confirmée par une lettre de M. Gustave Simon, auquel a été confiée l'édition définitive de ses œuvres. Nous en détachons le passage suivant :

« Je vais, sans doute, vous causer une grande surprise : Victor Hugo n'a jamais su l'anglais et voici comment il a fait son livre. François-Victor Hugo avait fait de nombreuses recherches pour sa traduction ; il s'était fortement documente et avait comnumiïjué à son père tous ses travaux ; il s'était pendant de longues années entretenu avec lui de l'œuvre de Shakespeare et on peut dire que c'est de cette collaboration qu'est né le William Shakespeare de Victor Hugo en 1864, suivi ensuite dune Préface, datée de 1865, pour la traduction de François-Victor. »

Page 1