‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 54 sur 92 · VICTOR HUGO ET LETOURNEUR · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO ET LETOURNEUR

Ah! s'écriera-t-il, après avoir cité une lettre adressée à La Harpe par Voltaire qui y fulmine contre Letourneur, vous traduisez Shakespeare? Eh bien, vous êtes un faquin ; mieux que cela, vous êtes un impudent imbécile; mieux encore, vous êtes un misérable. Vous faites un affront à la France. Vous méritez toutes les formes de l'opprobre public, depuis le bonnet d'âne, comme les cancres, jusqu'au pilori, comme les voleurs. Vous êtes peut-être « un monstre ». Je dis peut-être, car dans la lettre de Voltaire monstre est amphibologique ; la syntaxe l'adjuge à Letourneur, mais la haine le donne à Shakespeare.

Ce digne Letourneur, couronné à Montauban et à Besançon, lauréat académique de province, uniquement occupé d'émousser Shakespeare, de lui ôter les reliefs et les angles et de le faire passer, c'est-à-dire de le rendre passable, ce bonhomme travailleur consciencieux, ayant pour tout horizon les quatre murs de son cabinet, doux comme une fille, incapable de fiel et de représailles, poli, timide, honnête, parlant bas, vécut toute sa vie sous cette épithète, misérable, que lui a"vait jetée l'éclatante voix de Voltaire, et mourut à cinquantedeux ans, étonné.

Letourneur, chose curieuse à dire, n'était pas moins bafoué par les Anglais que par les Français.

Victor Hugo, qui fut de ces Français-là, a tout simplement sacrifié la vérité à un elTet. C'est une faiblesse que l'on rencontre souvent chez les grands hommes. Elle nous rappelle celle de Chateaubriand quand il soupire : « J'ai vu mourir Chatterton ! » L'auteur de René est né en 1769, celui de la Bataille (Ttlasting est mort en 1770. « Sans contester l'ubi-

quité du génie, s'est écrié à ce propos Gustave Planche, quand Chatterton s'est empoisonné, Chateaubriand était en nourrice. »

Cette préoccupation de ne rien devoir à Shakespeare hantera Hugo toute sa vie. Quatre ans plus tard, dans le fameuse préface de son Cronwell, il s'en expliquera encore.

Le poète, insistant sur ce point, ne doit donc prendie conseil que de la nature, de la vérité, et de rinspiration, qui est aussi une vérité et une nature. Quando he, dit Lope de Vega,

Quando he de escrivir una coniédia, Encierro los préceptos con seis Hâves.

Pour enfermer les préceptes, en effet, ce n'est pas trop de six clefs. Que le poète se garde surtout de copier qui que ce soit, pas plus Shakespeare que Molière, pas plus Schiller que Corneille, Si le vrai talent pouvait abdiquer à ce point sa propre nature, et laisser ainsi de côté son originalité personnelle, pour se transformer en autrui, il perdrait tout à jouer ce rôle de Sosie. C'est la même sève, répandue sur le sol, qui produit tous les arbres de la forêt, si divers de port, de fruits, de feuillage. C'est la même nature qui féconde et nourrit les génies les plus différents. Le poète est un arbre qui peut être battu par tous les vents et abreuvé de toutes les rosées, qui porte ses ouvrages comme des fruits, comme le fablier portait ses fables. A quoi bon s'attacher à un maître? Se greffer sur un modèle? Il vaut mieux encore être ronce ou chardon, nourri de la même terre que le cèdre et le palmier, que d'être le fungus ou le lichen de ces grands arbres. La ronce vit, le fugus végète. D'ailleurs, quelque grands qu'ils soient,

i.A PHÉFACE DE CromweU i07

ce cèdre et ce palmier, ce n'est pas avec le suc qu'on en tire qu'on peut devenir grand soi-même. Le parasite d'un géant sera tout au plus un nain. Le chêne, tout colosse qu'il est, ne peut produire et nourrir que le gui.

Sans s'en douter, peut-être, Victor Hugo ne fait que reprendre les théories de Mme de Staël, de Chateaubriand, deM. Guizot etde Stendhal. Continuons notre lecture, entrons plus avant dans son sujet. Il démontre que dans la nature tout n'est pas humainement beau, se demande si c'est à l'homme de rectifier Dieu et ajoute :

C'est donc une des suprêmes beautés du drame que le grotesque. Il n'en est pas seulement une convenance, il en est souvent une nécessité. Quelquefois il arrive par masses homogènes, par caractères complets : Dandin, Grusias, Trissotin, Brid'oison, la nourrice de Juliette; quelquefois empreint de terreur, ainsi Richard III, Bégears, Tartufe, Méphistophélès; quelquefois même voilé de grâce et d'élégance, comme Figaro, Osrick, Mercutio, don Juan. Il s'infiltre partout, car de même que les plus vulgaires ont maintes fois leurs accès de sublime, les plus élevés payent fréquemment tribut au trivial et au ridicule. Aussi, souvent insaisissable, souvent imperceptible, est-il toujours présent sur la scène, même quand il se tait, même quand il se cache. Grâce à lui, point d'impressions monotones. Tantôt il jette du rire, tantôt de l'horreur dans la tragédie. 11 fera rencontrer l'apothicaire à Roméo, les trois sorcières à Macbeth, le fossoyeur à Hamlet. Parfois enfin il peut sans discordance, comme dans la scène du Roi Lear et de son fou, mêler sa voix criarde aux plus sublimes, aux plus lugubres, aux plus rêveuses musiques de l'âme.

HISTOIRE DE L'œUVRE SHAKESPEARIENNE

Les personnages de Shakespeare viennent, malgré lui, se ranger sous sa plume. En citant la nourrice de Juliette, Richard III, Mercutio, l'apothicaire de Roméo, les sorcières de Macbeth, le fossoyeur d'Hamlet, comme il aurait pu citer Glocester, Caliban, Falstaff. Thersite. Dogberry, Verges, Autolycus. Thurio, Pinch, Apemantus, Pistolet, Lyon, Bardolphe, etc., etc., il avoue qu'ils sont les aïeux de Triboulet, de Quasimodo, de Gavroche, d'Oloferne, de Trick. de Giraft, de Gramadock, d'Elespuru, de Thénardier, de Gilliatt, d'Ursus, de Gwynplaine, etc., etc.

On a fait un crime à Shakespeare de mépriser les unités. Victor Hugo expose que la localité exacte est un des premiers éléments de la réalité, qu'il est impossible de faire assassiner Rizio ailleurs que dans la chambre de Marie-Stuart, poignarder Henri IV ailleurs que dans la rue de la Ferronnerie, brûler Jeanne d'Arc autre part que dans le Vieux Marché. Voilà pour l'unité de lieu. En ce qui concerne l'unité de temps il observe que l'action encadrée dans les vingt-quatre heures est aussi ridicule qu'encadrée dans le vestibule.

Croiser l'unité de temps à l'unité de lieu comme les barreaux d'une cage, et y faire pédantesquement entrer, de par Aristote, tous les faits, tous les peuples, toutes les figures que la providence déroule à si grandes masses dans la réalité, c'est mutiler hommes et choses, c'est faire grimacer l'histoire. Disons mieux, tout cela

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