‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 55 sur 92 · LE VERS AU THEATRE · texte numérisé non relu

LE VERS AU THEATRE

mourra dans ropération ; et c'est ainsi que les mutilations dogmatiques arrivent à leur résultat ordinaire : ce qui était vivant dans la chronique est mort dans la tragédie. Voilà pourquoi, bien souvent, la cage des unités ne renferme qu'un squelette.

Et puis, si vingt-quatre heures peuvent être comprises dans deux, il sera logique que quatre heures puissent en contenir quarante-huit. L'unité de Shakespeare ne sera donc pas l'unité de Corneille. Pitié!

Ilamlet. Bornéo et Juliette, Jules César, Shylock, Macbeth, sont ici l'excuse du Roi s amuse, (VAngelo, de Marie Tudor^ de Cromwell, etc.

On a protesté contre Shakespeare parce qu'il mêle le rire aux larmes. Hugo souhaite que le style (lu drame soit sans pudeur, exprime tout sans recherche, passe d'une naturelle allure de la comédie à la tragédie.

Le vers au théâtre doit dépouiller tout amour-propre, toute exigence, toute coquetterie. Il n'est là qu'une forme, et une forme qui doit tout admettre, qui n'a rien à imposer au drame, et au contraire doit tout recevoir de lui pour tout transmettre au spectateur, français, latin, textes de lois, jurons royaux, locutions populaires, comédie, tragédie, rire, larmes, prose et poésie. Malheur au poète si son cœur fait la petite bouche !

On incrimine Shakespeare — Voltaire en tête — de manquer de goût.

On reproche à Shakespeare l'abus de la métaphysique, l'abus de l'esprit, des scènes parasites, des obscénités, l'emploi des friperies mythologiques de mode

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dans son temps, de l'extravagance, de l'obscurité, du mauvais goût, de l'enflure, des aspérités de style. Le chêne, cet arbre géant que nous comparions tout à l'heure à Shakespeare et qui a plus d'une analogie avec lui, le chêne a le port bizarre, les rameaux noueux, le feuillage sombre, l'écorce âpre et rude ; mais il est le chêne.

Tous ces plaidoyers ne sont-ils pas en faveur d'Hugo? Ces rapprochements ne trahissent-ils pas l'influence qu'il conteste ? Il la traduira plus encore dans son William Shakespeare en affirmant que le théâtre contemporain n'a pas plus suivi Shakespeare qu'il n'a suivi Eschyle. Passe pour Eschyle. Mais Shakespeare ? Non seulement le théâtre contemporain a côtoyé l'ubiquité shakespearienne, il s'en est inspiré. Par contre, tandis que certains auteurs se greffaient sur le chêne-Shakespeare, devenaient ses parasites, le chêne-Hugo, planté auprès, poussait de lui-même, montait assez haut pour éviter son ombre, donnait des branches robustes, des feuillages épais. Que de temps à autre une des racines du chêne-Hugo soit venue emprunter un peu de sève au pied voisin, cela est indubitable ; il faut y voir un échange souterrain que permet et que souvent même commande la nature, sans que les arbres qui s'y livrent perdent en rien de leur essence et de leur majesté.

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