VILLEMAIN
L\ NOUKIUCE
Jésus, quelle hâte ! Ne pouvez-vous .ittendre un instant ? Ne voyez-vous pas que je suis hors d'haleine ?
JULIETTE
Comment peux-tu être hors d'haleine, quand il t'en reste assez pour me dire que tu n'en as plus ? Ton excuse pour ne pas parler est plus longue que le récit que tu t'excuses de différer. S'agit-il de honnes ou mauvaises nouvelles? Réponds et j'attendrai les détails. Satisfaismoi. Sont-elles honnes ou mauvaises ?
LA NOURKIGE
Vous avez fait un pauvre choix. Vous ne vous entendez pas à choisir un homme. Roméo un homme ? Avez-vous dîné à la maison ?
JULIETTE
Non. Mais tout cela je le savais auparavant. Qu'a-t-il dit à propos de notre mariage ? Qu'est-ce qu'il en pense ?
LA NOURRICE
Rien. Que la tête me fait mal ! Quelle tête j'ai ! Elle bat comme si elle allait se casser en vingt morceaux I Et le dos ! Oh, le dos ! le dos ! Faut-il que vous ayez mauvais cœur pour m'envoyer attraper la mort en courant de tous les côtés !
JULIETTE
Je suis désolée de te voir souffrante, douce nourrice, répète-moi ce que t'a dit mon amour.
LA NOURRICE
Votre amour, comme un gentilhomme honnête» courtois, bon, beau, et je le garantis, vertueux... Où est votre mère ?
JULIETTE
Où est ma mère ? Qu'importe ! Dans la maison. Où veux-tu qu'elle soit ? Que tu réponds d'une drôle de ma-
nière ! « Votre amour... comme un gentilhomme honnête... Où est votre mère ? »
LA NOURRICE
Oh ! chère dame du bon Dieu ! Êtes-vous si brûlante? Fort bien. Continuez. Est-ce là le baume que vous mettez sur mes os malades ? Dorénavant, vous porterez vos messages vous-même.
JULIETTE
Que de réticences! Que t'a dit Roméo?
LA NOURRICE
Avez-vous la permission de vous confesser aujourd'hui ?
JULIETTE
Je l'ai.
LA NOURRICE
Alors, courez jusqu'à la cellule du père Laurent. Dans Les Fâcheux.
ERASTE
Ah ! que tu fais languir ma juste impatience !
LA MONTAGNE
Monsieur, je n'ai pu faire une autre diligence.
ÉRASTE
Mais me rapportes-tu quelque nouvelle enfin?
LA MONTAGNE
Sans doute, et de l'objet qui fait votre destin
J'ai par son ordre exprès quelque chose à vous dire.
ÉRASTE
Eh quoi? Déjà mon cœur après ce mot soupire. Parle.
LA MONTAGNE
Souhaitez-vous de savoir ce que c'est ?
Roméo et Juliette et Les Fâcheux 215
ÉRASTE
Oui, dis vite.
LA MONTAGNE
Monsieur, attendez s'il vous plaît.
Je me suis à courir presque mis hors d'haleine.
ÉRASTE
Prends-tu quelque plaisir à me tenir en peine?
LA MONTAGNE
Puisque vous désirez de savoir promptement L'ordre que j'ai reçu de cet objet charmant, \
Je vous dirai... Ma foi, sans vous vanter mon zèle, J'ai fait bien du chemin pour trouver cette belle, Et si...
ÉRASTE
Peste soit, fat, de tes digressions !
LA MONTAGNE
Ah ! il faut modérer un peu vos passions ; Et Sénèque...
ÉRASTE
Sénèque est un sot dans ta bouche, Puisqu'il ne me dit rien de tout ce qui me touche. Dis-moi ton ordre, tôt.
LA MONTAGNE
Pour entendre vos vœux, Votre Orphise... Une béte est là dans vos cheveux.
ÉRASTE
Laisse.
LA MONTAGNE
Cette beauté de sa part vous fait dire...
ÉRASTE
Quoi?
LA MONTAGNE
Devinez.
ERASTE
Sais-tu que je ne veux pas rire?
LA MONTAGNE
Son ordre est qu'en ce lieu vous devez vous tenir.
Etc.
Revenons au cours de Villemain. Après avoir établi le peu de sympathie existant au xvii' siècle entre la France et l'Angleterre, il parle des Lettres Anglaises, regrette la façon pitoyable dont Voltaire a traduit certains passages de notre poète, cite Letourneur, rappelant la fameuse séance de l'Académie où Voltaire porta plainte contre Shakespeare.
Shakespeare a cela de particulier, que, fidèle écho des passions et du génie des temps barbares, il offre des sympathies profondes avec le cœur de l'homme, tel qu'il existe en tous pays. Son costume est national et du moyen âge. Toutefois, ce fond de pensées, puisé pour ainsi dire dans le trésor commun de la nature humaine, aura d'autant plus d'attrait et d'empire, qu'il trouvera des esprits moins disciplinés au joug des formes établies et des conventions sociales. Il plaira peut-être encore plus en Amérique qu'en Angleterre ; il plaira plus en Angleterre qu'en France ; il plaira plus à la France nouvelle qu'il ne pouvait plaire à l'ancienne France, dominée par l'esprit de cour et d'académie. On peut le dire d'une manière générale, et c'est un nouvel exemple de l'alliance et du changement simultané des mœurs publiques et du goût littéraire : plus l'élément démocratique entrera dans les mœurs d'un peuple, moins Shakespeare le heurtera, l'étonnera.
UÉNRl HEINE 2l7
Cotte fois Shakespeare n'est pas seulement chanté par les poètes, il est prôné par la Sorbonne, il passe dans les classiques.
Tandis qu'à Paris Villemain détaillait les beautés de Shakespeare, la même année, Henri Heine écrivait son panégyrique. Heine, volontiers sceptique, toujours railleur est à Londres. Il ne voit que Shakespeare. (( Oui, s'écrie-t-il, Shakespeare est le soleil intellectuel dont la délicieuse lumière, les gracieux rayons illuminent le pays. Tout y parle de lui, et les objets les plus vulgaires sont comme transfigurés par son souvenir. Partout on y entend le bruit que font encore les ailes de son génie ; dans tout ce qu'on y voit de grand, son œil limpide semble vous sourire, et à chaque événement important, on croit le voir voiis faire d'un air de douce satisfaction un petit signe de tête ». Et comme il l'étudié ! Comme il le comprend ! Gomme il le réhabilite aux yeux des pédants aveugles ! Comme il observe l'injustice qu'il y avait à demander à ses drames historiques ce que ne peut donner un dramaturge dont la poésie et son vêtement artistique sont le but suprême. <( La mission de Shakespeare n'était pas seulement la poésie, c'était aussi l'histoire ; il ne lui était pas possible de modeler à sa fantaisie la matière donnée ; il ne pouvait pas façonner selon son caprice les événements et les caractères ; pas plus que l'unité de temps et de lieu, il ne pouvait observer l'unité d'intérêt en concentrant
HISTOIRE DE L (EUMIE SHAKESPEARIEXXE
cet intérêt sur une seule personne et un tout unique : Le grand Anglais n'était pas seulement un poète, c'est aussi un historien : il manie non seulement le poignard de Melpomène. mais encore le burin plus acéré de Clio ».
Ce que Charles Lamb avait essayé en écrivant son livre intitulé : Taies from Shakespeare^ Henri Heine le tenta en portraiturant les Héroïnes de Shakespeare, Mais comme il s'adresse à des personnes d'un âge raisonnable, entre chaque coup de pinceau, il prend un temps, soit pour risquer une réflexion, soit pour répondre à la critique allemande. A propos de Cassandre, à laquelle Shakespeare ne donne que quelques paroles à dire dans Troïlus et Cressida. il rappelle la description qu'en a faite Schiller dans une de ses plus belles poésies. Représentant Cléopâtre comme une femme dans le sens le plus charmant et le plus terrible du mot. il cite eiu^ore ces paroles de Lessing : t Lorsque Dieu créa la femme il prit une argile trop fine. » A propos de Macbeth^ il observe ironiquement que la réputation de lady Macbeth, qu'on a tenue pendant deux siècles pour une très méchante personne, a beaucoup changé à son avantage, en Allemagne, il y a environ douze ans.
Le pieux Franz Horn fit, en effet, remarquer, dans le Journal de la Conversation de Brochaus, que la pauvre lady avait été jusqu'alors complètement méconnue, qu'elle aimait beaucoup son mari, et qu'en somme elle
Les I/èroïnes de Shakespeare i2i9
avait un excellent cœur. Peu de temps après, M. Louis Tieck s'efforça d'appuyer cette opinion de toute sa science, son érudition et sa profondeur philosophique, et bientôt nous vîmes sur le théâtre royal de Berlin Mme Sticli roucouler avec tant de sentiment et donner de si jolis avis de tourterelle dans le rôle de lady Macbecth, que pas un cœur berlinois ne resta insensible à ces tendres accents et que nombre de beaux yeux se remplirent de larmes à l'aspect de la bonne Macbeth.- Cela se passait comme je l'ai dit, il y a environ douze ans, à cette douce époque de la Restauration où nous avions tant d'amour dans le corps. Depuis lors une grande banqueroute a eu lieu et, si nous ne vouons pas à maint personnage couronné l'amour immense qu'il mérite, c'est la faute des gens qui, comme la reine d'Ecosse, pendant la période de la Restauration, ont complètement dévalisé nos cœurs.
Desdémone lui rappelle un conte des Mille et une Nuits où une princesse, en même temps magicienne, a changé son époux en statue et le bat chaque jour de verges parce qu'il a tué un nègre dont elle avait fait son amant. La Porcia du Marchand de Venise lui fournit l'occasion de reproduire de jolies lignes de Mme Jameson, une Anglaise à laquelle on doit des Caractères de femmes moraux, poétiques et historiques où il n'est question que des femmes de Shakespeare, a Porcia, écrit-elle, ressemble à un Titien, d'une beauté resplendissante, pendu à côté d'un magnifique Rembrandt. » Le magnifique Rembrandt, c'est Shylock. Et Heine, après d'autres portraits qui, malheureusement, ne
sont plus que des esquisses, conclut en regrettant que les pays de langue romane n'aient point fait pour Shakespeare; autant que l'Allemagne et l'Angleterre. (( En Espagne, dit-il, le nom de notre poète est demeuré complètement inconnu, l'Italie l'ignore peut-être à dessein, afin de protéger la gloire de ses poètes contre la rivalité transalpine ; en France, le pays où se perpétuent les traditions du goût et du bon ton. Ton a cru pendant longtemps faire assez d'honneur au grand Anglais en l'appelant un barbare de génie, et en se moquant le moins possibfe de sa grossièreté !» Et il ajoute :
Cependant, la révolution politique qui a eu lieu dans ce pays a entraîné aussi une révolution littéraire, qui surpasse peut-être en terrorisme la grande Révolution, et, à cette occasion, Shakespeare a été élevé sur le pavois. Sans doute, les Français, aussi bien dans leurs révolutions littéraires que dans leurs tentatives de révolutions politiques, sont rarement d'une entière bonne foi ; dans les unes comme dans les autres, ils célèbrent un héros quelconque, non pas pour sa valeur réelle, mais en vue de l'avantage que leur cause peut retirer des éloges qu'ils lui décernent, aussi leur arrive-t-il d'élever aujourd'hui ce qu'il leur faudra abaisser demain et vice versa. Depuis dix ans, Shakespeare est, en France, pour le parti qui travaille à la révolution littéraire, l'objet de la plus aveugle adoration. La grande question est de savoir si ces hommes du mouvement ont réellement une admiration consciencieuse pour ce beau génie, et même s'ils l'ont bien compris.
ALFREP DE VICNY 221
Henri lleino put se rassurer par la suite. Quelques mois après, continuant la légende, Alfred de Vigny fera représenter Le More de Venise, à la Comédie française. L'ancien lieutenant aux gendarmes de la maison rouge, l'ancien capitaine de la garde royale à pied, l'auleur du poème iVIIèlène « qui jouait volontiers de la flûte sur le mode d'André Cliénier », celui iVEloa, des Poèmes antiques et modernes, de Cinq-Mars, s'attaquait à Shakespeare en le reproduisant d'ailleurs plus fidèlement qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. Il nous a confié sa pensée en l'adaptant. II espérait que peu à peu se construirait en France un monument pareil à celui que possédait l'Allemagne, c'est-à-dire une traduction en vers, et propre à la scène, de toutes les œuvres de Shakespeare. Nous avons dit plus haut à quelle difficulté c'était se heurter : « Les exclusions étroites ne sont pas dans le génie de notre glorieuse nation, et, lorsque, aux applaudissements universels, on a construit une salle, j'ai presque dit une sainte chapelle, pour une copie de Michel-Ange, on saura bien ouvrir les salles anciennes aux copies de Shakespeare, de Calderon, de Lope de Vega, de Goethe, de Schiller, ou de tel autre poète adoré par les nations civilisées. » Oui, mais à condition que les copies soient fidèles. Alfred de Vigny a publié des pages intéressantes (Lettre à Lord***) sur cette soirée du 24 octobre 1829 et sur son système dramatique. Il dit encore qu'en adaptant Othello, son
222 HISTOIRE DE l'oEUVRE SHAKESPEARIENNE
but a été d'expérimenter sur une composition consacrée par plusieurs siècles et chez toi^s les peuples, composition qu'il donne, non comme modèle, mais comme la représentation d'un monument étranger « élevé autrefois par la main la plus puissante qui ait jamais créé pour la scène » ; de faire aussi entendre le langage qu'il pense devoir être celui de la tragédie moderne, dans lequel chaque personnage parle selon son caractère, et, dans l'art comme dans la vie, passe de la simplicité habituelle à l'exaltation passionnée, du récitatif au citant. Du haut de sa morgue, Vigny choisissait Shakespeare comme un exemple, mais suivait encore les traditions invoquées au commencement du siècle, c'està-dire le dénaturait.
M. J. J. Weiss s'est expliqué sur ce point, à propos d'une reprise de Louis XI k l'Odéon. « L'auteur de Louis X/, dit-il, a pu tout ensemble admirer le genre de Shakespeare et se défier du virus shakespearien. En tout cas, ce vii^s ne lui est venu qu'atténué, à travers des cultures successives qui font que l'influence maligne a agi sur son Louis XI, et sur les Enfants d'Edouard, à l'état justement de vain préservatif. Le vims avait d'abord passé par Schiller et Walter Scott. Ce qu'est au juste Delavigne, c'est un Walter Scott diminué et adapté ! » Eh bien, en adaptant Othello, c'est de ce « virus atténué » qu'on aperçoit justement les effets.
Sa tentative n'en était pas moins intéressante et
IMrAHTIAI.lTK DU DUC DE BROGLIE 2:23
louable. Comment tut-elle accueillie? M. le duc de Broglie nous en a fait un compte rendu dans la lieviie Française, L'œuvre du grand tragique de la Grande-Bretagne fut salué par un tonnerre d'applaudissements, entremêlé de sifflets. Entre ces deux factions, le parterre gardait une neutralité raisonnée : « Ainsi, ajoute M. le duc de Broglie, les cœurs sont gagnés, mais les esprits demeurent encore en suspens. Le difticile pour nos réformateurs ce n'est 'pas de se faire écouter, c'est de se faire avouer par ceux-là mêmes qui leur veulent le plus de bien. Ils se trouvent dans la position où se sont trouvés, pendant vingt ans, les noirs de Saint- Domingue ; on consent à commercer avec eux, on répugne, ou, du moins, on balance à les reconnaître. Patience, ils en viendront à leurs fins. En révolution, lorsqu'une fois le fait est décidément acquis, le droit n'est jamais bien loin. Ils ont triomphé des habitudes, des préjugés irrationnels, des résistances involontaires ; c'était là le point délicat. Les théories, surtout les théories un peu surannées, n'ont pas la vie dure. » Heureusement! Alfred de Vigny, après s'être inspiré d'Othello, lit une adaptation de Shylock, qui ne fut pas représentée. « J'avais jugé nécessaire, dit-il à ce propos, pour le rendre possible à représenter, de le réduire à trois actes. Des obstacles de censure et des rivalités entre deux théâtres retardèrent cette représentation. »
224 HISTOIRE DE l' OEUVRE SHAKESPEARIENNE
Nous disions tout à l'heure avec quel soin jaloux Victor Hugo s'est toujours défendu de l'influence de Shakespeare. Un autre poète, doublé d'un auteur dramatique, devait par la suite montrer plus de franchise. Cela tient, peut-être, à ce qu'avec lui l'imitation est plus évidente. Il s'agit d'Alfred de Musset.
Musset savait l'anglais et admirait Shakespeare. M. Léon Séché, dans l'intéressante étude qu'il lui consacre, nous en fournit maintes preuves, a Je m'ennuie, écrivait Musset, en 1827, àPaulFoucher, (il avait alors dix-sept ans) et je suis triste, mais jo n'ai même pas le courage de travailler. Eh ! que ferais-je !... retrouverais-je quelques propositions bien vieilles? ferais-je de l'originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les journaux (ce qui est ici ma seule récréation) je ne sais pas pourquoi tout cela me paraît d'un misérable achevé î Je ne sais si c'est l'ergotorie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me dégoûtent, mais je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais être Shakespeare on Schiller. » Et plus loin : (( Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakespeare ici en anglais. » A l'époque où Musset écrivait cette lettre, il ne jurait, [)araît-il que par Shakespeare. Sa passion grandit. Le grand tragique l'envahit. Il l'eut absorbé sans la divergence qu'amena par la suite la lecture de lord Byron. Car Shakespeare et Byron, tout Musset est