ALFRED DE MUSSET
là; sans compter, bien entendu, son propre génie. Nous n'avons dans cette étude qu'à nous occuper de l'influence de Shakespeare. Elle se manifeste dans toute son œuvre :
Révérend, répondit Mardochc, je m'ennuie. Shakespeare, dans Hamlet, dit qu'on tient à la vie Parce qu'on ne sait pas ce qu'on doit voir après ; Ses vers me semblent beaux, mais ils seraient plus vrais, S'il disait qu'on y tient parce qu'une cervelle A peur d'un pistolet qui s'applique sur elle.
Dans le Saule :
C'est de bonheur, Bella, que je meurs ! C'est ma vie Qui dans cet Océan se perd comme un ruisseau. Pour toi, ces eaux, ces bois, tout est muet, ma chère! Viens, ma bouche et mon cœur t'en diront le mystère. Rappelons-nous d'Hamlet, et sois mon Horatio.
Dans Les secrètes pensées de Raphaël :
0 vieux sir John Falstafî ! quel rire eut soulevé Ton large et joyeux corps, gonflé de vin d'Espagne, En voyant ces buveurs, troublés par le Champagne Pour tuer une mouche apporter un pavé !
Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille. Classiques bien rasés, à la face vermeille, Romantiques barbus, aux visages blêmis ! Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen-âge. Salut ! — J'ai combattu dans vos rangs ennemis. Par cent coups meurtriers devenu respectable. Vétéran je m'asseois sur mon tambour crevé.
Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table, S'endort près de Boileau qui leur a pardonné.
Dans Namouna :
Il en est un plus grand, plus beau, plus poétique. Que personne n'a fait, que Mozart a rêvé, Qu'Hoffmann a vu passer, au son de la musique Sous un éclair divin de la nuit fantastique, Admirable portrait qu'il n'a point achevé Et que de notre temps Shakspeare aurait trouvé !
Dans Rolla :
Quinze ans ! 0 Roméo ! l'âge de Juliette ! L'âge où vous vous aimiez, où le vent du matin. Sur l'échelle de soie, aux chants de l'alouette, Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin !
Dans La Nuit d'Octobre :
Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure. Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux, Michel-Ange et les arts, Shakespeare et la nature. Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots ?
Adresse-t-il des vers à Mme ^** {Silvia) pour la guérir de son ennui ? Il lui raconte que lorsque sa lettre parfumée est parvenue
Il venait de causer en toute liberté Avec le grand ami Shakespeare.
Évoque-t-il des souvenirs?
Ses yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau,
Comédies et Proverbes 227
Plus afîreux que le toast à l'ange des ténèbres Porté par Roméo.
Après inie Icclurr, il osl d'avis qiio :
Celui qui ne sait pas, quand la brise étouffée Soupire au fond du bois son tendre et long chagrin, Sortir soûl au hasard, chantant quelque refrain Plus fou qu'Ophelia de romarin coiffée...
Celui-là rature et barbouille à son aise. Écrivant un sonnet pour Mme Menessier, il demande ;
Qui nous rapportera le bouquet d'Ophelie
De la rive inconnue où les flots l'ont laissé? i
Relisez sa Confession. La première fois qu'il a vu des courtisanes titrées, il avait lu Boccace, Baudello; avant tout il avait lu Shakespeare. Brigite lui dira : « Je suis votre maîtresse, hélas, sans que vous soyez mon amant. C'est pour vous que Shakespeare a dit ce triste mot : « Fais-toi faire un habit de taffetas changeant, car ton cœur est semblable à l'opale aux mille couleurs ».
C'est principalement dans le théâtre de Musset que nous allons retrouver Shakespeare. On le lui a reproché. On a eu tort. Aussi bien, il ne s'en est jamais défendu. Il s'en explique même dans son avant-propos aux Comédies et Proverbes :
« On m'a reproché, dit-il, d'imiter et de m'ins-
228 HISTOIRE DE l'oEUVRE SHAKESPEARIENE
pirer de certains hommes et de certaines œuvres. Je réponds franchement qu'au lieu de me le reprocher on aurait dû m'en louer. Il n'en a pas été de tous les temps comme il en est du notre, où le plus obscur écolier jette une main de papier à la tête du lecteur, en ayant soin de l'avertir que c'est tout simplement un chef-d'œuvre. Autrefois il y avait des maîtres dans les arts, et on ne pensait pas se faire tort, quand on avait vingt-deux ans, en imitant et étudiant ces maîtres. Il y avait alors, parmi les jeunes artistes, d'immenses et respectables familles, et des milliers de mains travaillaient sans relâche à suivre les mouvements de la main d'un seul homme. Voler une pensée, un mot, doit être regardé comme un crime en littérature. En dépit de toutes les subtilités du monde et du bien qu'on prend où on le trouve^ un plagiat n'en est pas moins un plagiat, comme un chat est un chat. Mais s'inspirer du maître est une action non seulement permise, mais louable, et je ne suis pas de ceux qui font un reproche à notre grand peintre Ingres de penser à Raphaël, comme Raphaël pensait à la Vierge. Oter aux jeunes gens la permission de s'inspirer, c'est refuser au génie la plus belle feuille de sa couronne, l'enthousiasme ; c'est ôter à la chanson du pâtre le plus doux charme de son refrain, l'écho de la vallée. »
Musset qui fut le refrain, ne craignait pas, par instants, déjouer le modeste rôle de l'écho.
Un Mot sur l'art moderne 229
« Il y a deux littératures, dit-il encore dans son Mot sur Vart moderne, l'une, en dehors de la vie tliéàtralo, n'appartenant à aucun siècle; l'autre, tenant au siècle qui la produit, résultant des circonstances, quelquefois mourant avec elles, et quelquefois les immortalisant. Ne vous semble-t-il pas que le siècle de Périclès, celui d'Auguste, celui de Louis XIV, se passent de main en main une belle statue, froide et majestueuse, trouvée dans les ruines du Parthénon? Momie indescriptible. Racine et Alfiéri l'ont embaumée de puissants aromates, et Schiller lui-même, ce prêtre exalté d'un autre dieu, n'a pas voulu mourir sans avoir bu sur ses épaules de marbre ce qui restait du baiser d'Euripide. Ne trouvez-vous pas au contraire que les hommes comme Juvénal, comme Shakespeare, comme Byron, tirent des entrailles de la terre où ils marchent, de la terre boueuse attachée à leurs sandales, une argile vivante et saignante, qu'ils pétrissent de leurs larges mains? Ils promènent sur leurs contemporains des regards attristés, taillent un être à leur image, leur criant : Regardez-moi ! Puis ensevelissent avec eux leur épouvantable effigie. »
C'est cette épouvantable effigie que Musset essaya parfois de sortir de son linceul. Il choisit Shakespeare parce que, pour nous servir de ses propres expressions dans son étude sur la tragédie (Mélanges de littérature et de critique) les deux noms
de Shakespeare et de Calderon sont aussi glorieux que ceux de Sophocle et d'Euripide. « Ceux-ci ont produit Racine et Corneille, ceux-là Goethe et Schiller. Les uns ont placé, pour ainsi dire, leur muse au centro d'un temple entouré d'un triple cercle ; les autres ont lancé leur génie à tire-d'aile, en toute liberté. Enfance de l'art, dira-t-on, barbarie ; mais avez-vous lu les œuvres de ces barbares? Ilamlet vaut Orcstt\ Macbeth vaut Œdipe, et je ne sais pas ce qui vaut Othello. »
Faisons des rapprochements.
Il y aurait une intéressante étude à écrire sur l'histoire des sujets. Au xiii*' siècle paraissaient deux poèmes français : Ze Roman de la Violette, le Roman du Comte de Poitiers, puis un conte en prose, le Roman du Roi Flore et de la belle Jehanne. Au xiv^ siècle deux autres contes sont publiés, l'un par Boccace, l'autre par un auteur anglais qui l'intitule : Horn Childe and Maiden Rimnil. Au xV siècle, s'imprime un mystère dont le nom de l'auteur est resté anonyme. Dans toutes «es productions le sujet est le même. Il s'agit d'un pari : l'honneur d'une femme est l'enjeu. Arrive Shakespeare. 11 s'approprie l'anecdote et compose Cymbeline, comme plus tard, toujours avec la même anecdote, Massinger composera La véritable histoire hongroise qu'il intitule Le Portrait {The Picture)^ comme de nos jours Musset composera Rarberine.
Dans Shakespeare, il s'agit dun certain fat appelé
Cijnibeihic ^l'M
lacliimo qui se vante de séduire toutes les femmes.
— Quelle femme choisissez-vous pour cette épreuve? lui demande Posthumus.
— La vùtre, si vous croyez fermement à sa fidélité. Recommandez-moi à la cour où est votre dame, et je vous parie mille ducats contre votre anneau que sans autre avantage que l'occasion d'une double entrevue, je lui ravirai cet honneur que vous imaginez si bien gardé.
Le pari est tenu. lachimo se présente et courtise Imogène qui le repousse. Alors il invente une traîtrise, se cache dans un coffre qu'il fait transporter dans la chambre d'Imogène, note tous les détails de cette chambre, profite du sommeil de la dame pour lui dérober son bracelet, remarquer que sous le sein gauche elle a un signe « composé de cinq taches pareilles à ces gouttes de pourpre qu'on voit dans le calice des primevères », et, fort de ces preuves, retourne auprès de Posthumus qu'il persuade jusqu'à ce que la supercherie étant découverte, l'innocence d'Imogène reconnue, l'époux repentant tombe aux pieds de sa femme.
Dans Massinger, l'histoire est moins simple. Afin de prouver qu'elle est la seule femme chaste qui soit au monde, une reine orgueilleuse, Honoria. entreprend de brouiller un ménage fidèle — celui de Mathias gentilhomme de Bohême et de Sophia — et, pour ce, envoie deux courtisans Tibaldo et Ricardo, faire leur cour à cette dernière.
^32 HISTOIRE DE l'OEUVRE SHAKESPEARIENNE
— J'étouffe de savoir qu'il y ait au monde une autre femme que moi, loyale et belle. Le but de mon ambition était d'être citée comme la seule merveille de notre siècle; faut-il que je cède devant une rivale? Oh ! la confiance que j'avais dans ma beauté m'a trompée. Je croyais qu'un seul regard de mes yeux apporterait tous les cœurs à mes pieds, mais cet étranger, aussi peu ému qu'un roc, semble me dédaigner. Non, je ne puis transiger avec mon honneur, je veux gagner une double victoire, l'amener d'abord à mes désirs et la souiller, elle, dans sa fidélité ; je le ferai ou je me perdrai moi-même. Pour la tenter je veux donc à tout prix employer Tibaldo et Ricardo, deux courtisans d'élite qui connaissent à fond et dans tous ses détours, le labyrinthe de la luxure.
Comme Imogène à lachimo, Sophia résistera aux deux courtisans, pour s'en venger ensuite de la façon suivante. Thibaldo se présentant à nouveau, Sophia lui dit :
— Suivez ma femme de chambre, elle sait où vous conduire et vous servira de page ce soir.
Et s'adressant à Corisca, la femme de ciiambre :
— Faites apporter dans son appartement la robe de chambre que j'ai préparée, avec la chemise de batiste parfumée, et le riclie bonnet que vous savez.
Ricardo arrive à son tour.
— Valet, dit Sophia à son domestique, comme
Le Portrait 233
tout à rticure à sa servante, prenez soin de déshabiller ce gentihomme, et promptement, le retard enlève quelque chose au plaisir.
A peine nos deux gentilshommes sont-ils en chemise qu'ils deviennent les prisonniers de la châtelaine.
— Écoutez mon arrêt, leur dit-elle alors. L'oisiveté et l'excès de nourriture ont fait de vous des débauchés, il faut que vous perdiez cette surabondance de sang vicié, par le travail, et par une chair gagnée à la sueur de vos fronts, sous peine de mourir de faim. Donnez-leur ces quenouilles chargées de lin. Je ne suis pas Omphale, ni vous Hercule, cependant vous lilerez, et selon que vous aurez filé à ma satisfaction vous aurez, pour gages proportionnés à votre travail, du pain grossier et de l'eau.
Et quand la reine accompagnée de Mathias vient chez Sophia pour jouir de son triomphe :
— Madame, lui dit cette dernière en lui montrant les deux courtisans à leur quenouille, vous voyez comment j'ai guéri vos serviteurs, et quelle espèce de faveur ils ont conquise auprès de moi par leur bravoure. Je les ai si bien soignés que vous pourriez désormais leur confier une vierge. Ils ont appris chacun un métier pour subvenir à leur existence et n'ont payé pour leur apprentissage que la faim et la soif. Ils peuvent maintenant marcher seuls, et je les abandonne à eux-mêmes.
Sur quoi Mathias s'agenouillant aux pieds de sa femme :
— Je^ne sais en quels termes vous demander un pardon que je ne mérite pas. Ma Sophia, mon excellente Sophia, ici, en présence du roi, de la reine, de ces seigneurs et de tous les assistants, je me repens de mon erreur et je vous embrasse comme un grand exemple pour les siècles futurs, exemple que devront imiter avec vénération toutes les femmes voulant vivre et mourir chastes et vertueuses.
C'est avec Cymbeline et le Portrait sous les yeux qu'Alfred de Musset écrira son adorable comédie de Barberine.
Comme le Posthumus de Shakespeare est doublé d'une Imogène, comme le Mathias de Massinger possède une Sophia, le comte Ulric est l'époux de Barberine. Imogène, Sophia et Barberine sont les enjeux d'un même pari. Ce n'est plus lachimo qui fera œuvre de fat, ni Tibaldo ni Ricardo qui chercheront à séduire Sophia, la besogne est réservée à un jeune étourdi hongrois — car Barberine se passe en Hongrie, ainsi que le Portrait — Astolphe de Rosemberg. Il s'est vanté devant la reine de Hongrie, Béatrix d'Aragon, d'être irrésistible et de venir facilement à bout de Barberine.
— Qui vous a donc appris si jeune à mépriser votre nourrice? demande la reine à l'imprudent. Vous qui sortez apparemment de l'école, est-ce là
Barhevhui 435
co que vous avoz lu dans les yeux bleus des jeunes lilles qui puisaient de l'eau dans les fontaines de votre village? Vraiment! le premier mot que vous avez épelé sur les feuilles tremblantes d'une légende céleste, c'est le mépris? Vous l'avez à votre âge? Je suis donc plus jeune que vous, car vous m'avez fait battre le cœur ? Tenez, posez la main sur celui du comte Ulric; je ne connais pas sa femme plus que vous, mais je suis femme, et vois comment son épce lui tremble encore dans la main. Je vous gage mon anneau nuptial que sa femme lui est fidèle comme la vierge l'est à Dieu î
La gageure est tenue. Rosemberg se rend au château de Barberine, ainsi que lachimo s'est rendu à celui d'Imogène, Tibaldo et Ricardo dans le domaine de Sopliia. Il emploiera le stratagème d'Iachimo, et l'avouera, d'ailleurs, avec une simplicité désarmante.
— Je crois maintenant que mon plan est fait. Il y a dans le petit livre d'Uladislas l'histoire d'un certain lachimo qui fait une gageure toute pareille à la mienne avec Lematus Posthumus, gendre du roi de la Grande-Bretagne. Cet lachimo s'introduit secrètement dans l'appartement de la belle Imogène, en son absence, et prend sur ses tablettes une description exacte de la chambre. Ici, telle porte, là telle fenêtre, l'escalier est de telle façon. 11 note les moindres détails ni plus ni moins qu'un
236 HISTOIRE DE l'oeuvre siukespearienne
général d'armée qui se dispose à aller en campagne. Je veux imiter ce lachimo.
Je regrette qu'au lieu du livre d'Uladislas Musset n'ait pas cité Cymbeline. Qu'importe. Rosemberg pénètre donc chez Barberine comme lachimo chez Imogène, avec l'aide d'une nommée Kailekairi plus honnête que l'Hélène d'Imogène. Gomme Sophia a conseillé à Tibaldo et à Ricardo de l'attendre, Barberine prie Rosemberg de patienter quelques minutes. Elle ne le fait pas mettre en chemise. Elle se contentera de tirer le verrou sur lui et quand il est son prisonnier :
— Seigneur Rosemberg, lui dit-elle par un guichet, comme vous n'êtes venu ici que pour commettre un vol, le plus odieux et le plus digne de châtiment, le vol de l'honneur d'une femme, et comme il est juste que la pénitence soit proportionnée au crime, vous êtes emprisonné comme un voleur. Il ne vous sera fait aucun mal, et les gens de votre suite continueront à être bien traités. Si vous voulez boire et manger, vous n'avez d'autre moyen que de faire comme ces vieilles femmes que vous n'aimez pas, c'est-à-dire de filer. Vous avez là, comme vous savez, une quenouille et un fuseau, et vous pouvez avoir l'assurance que l'ordinaire de vos repas sera scrupuleusement augmenté ou diminué, selon la quantité de fil que vous filerez.
Barberine confondra le comte Ulric, comme Imogène Posthumus et Sophia Mathias, et à l'instar de
Richard III 237
Sliakespeare et de Massinger, Musset aura démontré qu'il n'y a rion do plus sérieux que l'honneur d'une femme.
Dans Richard III, des gentilshommes entrent portant le corps de Henri VI, <léposé dans un cercueil ouvert. Lady Anne, femme d'Edouard le fils assassiné de Henri VI, conduit le deuil. Entre Glocester, le bourreau du père et de ce fils. « Arrêtez, vous qui portez le corps, et posez-le à terre. » — « Hideux démon, s'écrie Anne, hors d'ici ! Ne nous trouble pas. Rougis, rougis, amas de noires difformités, scélérat qui ne connais aucune loi, ni divine ni humaine ! Infection gangrenée de l'homme ! Monstre que la pensée ne peut rêver î » Glocester ne se déconcerte pas. Aux imprécations d'Anne il répond par une déclaration. Anne lui crache au visage. « Tes yeux charmants ont blessé les miens!» Et voyant que la veuve du prince de Galles laisse tomber une épée qu'elle dirigeait contre lui : « C'est moi qui ai poignardé le jeune Edouard, mais c'est ta face divine qui m'y a poussé ! » Anne est troublée. Elle accepte un anneau que Glocester lui passe au doigt. « Vois, comme cet anneau enlace ton doigt. Ainsi ton cœur enferme mon pauvre cœur. Garde-les tous les deux, car tous les deux sont à toi. )) Puis après avoir imploré la faveur de conduire lui-même le deuil, il la prie de se rendre à Crosby-Place où il ira lui rendre ses devoirs. Et
238 HISTOIRE DE l'œuvre SHAKESPEARIENNE
comme lady Anne y consent : « A-t-on jamais consolé une femme de la façon? se dit-il. De cette manière a-t-on jamais gagné une femme ? Je la posséderai, mais je ne la garderai pas longtemps. J'ai tué son époux et son père, et je fais sa conquête au moment où la haine la plus implacal)le agite son cœur ! Où sa bouche lance des malédictions î Où ses yeux sont remplis de larmes ! Je la posséderai mais je ne la garderai pas longtemps ! »
Au début du quatrième acte ôe La Coupe et les Lèvres, on dresse un catafalque. Frank masqué et vêtu en moine dit aux serviteurs :
Souvenez-vous surtout que c'est moi qu'on enterre, Moi, capitaine Frank, mort hier dans un duel.
Entre Belcolore, la maîtresse de Frank. Elle s'agenouille sur les marches du catafalque. Frank s'approche :
Qui donc pleurez-vous là, madame? êtes-vous veuve?
BELCOLORE
Veuve, vous l'avez dit — de mes seules amours. Passez, votre chemin, moine, et laissez-moi seule.
FRANK
Bon! si tu pleures tant tu deviendras bégueule. Voyons, ma belle amie, à parler franchement Tu vas te trouver seule, et tu n'as pas d'amant. Ton capitaine Frank n'avait ni sou ni maille. C'était un bon soldat, charmant à la bataille ; Mais quel pauvre écolier en matière d'amour! Sentimental la nuit et persifleur le jour.
La Coupe et les Lèvres. 239
BELCOLORE
Tais-toi. moine insolent, si tu tiens à ton âme.' Il n'osi pas toujours bon de me parler ainsi.
FRANK
Ma foi, les morts sont morts — si vous voulez, madame, (A'tte bourse est à vous, cette autre et celle-ci ; Et voilà du papier pour faire l'enveloppe. {Il couvre la bière cVor et de billets.)
BELCOLORE
Si je te disais oui, tu serais mal tombé FRANK, à part.
Oh ! voilà Jupiter qui tente Danaé.
Il lui énumère ses défauts. Il est misanthrope, il a Thumeur bilieuse, il bat ses valets, il veut qu'on soit joyeux quand il souffre de la jaunisse. Un ulcère dévore sa bouche.
Cet ulcère est horrible, il m'a rongé la joue, 11 m'a brisé les dents. — J'étais laid, je t'avoue. Mais depuis que je l'ai, je suis vraiment hideux : J'ai perdu mes sourcils, ma barbe et mes cheveux.
BELCOLORE
Dieu du ciel, quelle horreur!
FRANK
J'ai là, sous ma siraarre.
Un collier de rubis d'une espèce assez rare.
BELCOLORE
Il est fait à Paris ?
FRANK, à part.
Voyez-vous le poisson Comme il vient à fleur d'eau reprendre l'hameçon !
Glocester est presque aussi laid que Frank prétend
l'être. Il n'est pas formé pour les jeux folâtres, ni pour faire les yeux doux à un miroir amoureux. Il est écourté de la juste proportion ; la nature hypocrite l'a envoyé avant le temps dans le monde des vivants, difforme inachevé, tout au plus à moitié fini, tellement estropié et contrefait que les chiens aboient quand il passe. Anne se rendra quand même à Crosby-Place. Belcolore n'éprouve pas plus de dégoût. .^
FRANK
Veux-tu que je t'embrasse?
BELCOLORE
Eh bien! oui, je le veux,
FRANK, à part.
Tu pâlis, Danaé.
[Il lui prend la main. Haut.) Regarde, mon enfant, cette rue est déserte. Dessous ce catafalque est un profond caveau. Descendons-y tous deux; — la porte en est ouverte.
BELCOLORE
Sous la maison de BYank ?
FRANK, à part.
Pourquoi pas mon tombeau ?
{Haut.) Au fait, nous sommes seuls, cette bière est solide. Asseyons-nous dessus — nous serons en plein vent. Qu'en dites-vous, mon cœur?
{îl écarte le drap mortuaire^ la Hère s'ouvre.)
BELCOLORE
Moine, la bière est vide !
FRANK, se démasquant.
La bière est vide ? Alors, c'est que Frank est vivant I
La Coupe et les Lèvres. !24i
El il chasse Belcoloro.
La scène <lo Musset dépasse en horreur celle de Shakespeare. En beauté aussi. Je ne sais rien de plus admirable que le monologue de Frank. L'âme de Shakespeare s'y joue parmi les rimes.
Il faut relire en entier le Théâtre de Musset pour se rendre compte à quel point il procède de Shakespeare. Dabord l'emporte le poète. Quand la Muse veut parler, s'étendre, l'action est sacrifiée. Je veux dire qu'elle se ralentit pour laisser place à la période qui s'élèvera jusqu'aux plus hauts sommets de l'art, tandis que de ses griffes aiguës le philosophe fouillera jusqu'au plus profond du cœur humain. Même mépris des unités. Même profusion le scènes. Personnages d'une parenté flagrante, qu'ils soient des amoureux, des héros, des traîtres nu des bouffons. Même fantaisie. Même fantaisie -urtout! Quand il s'agit d'être fantasque, ces personnages sont vêtus de tuniques brodées des mêmes arabesques, ils secouent les mêmes grelots, ils lancent les mêmes saillies, ils risquent les mêmes métaphores, ils s'agitent dans le même domaine. Cette similitude se retrouve jusque dans l'imprévu de la réplique, imprévu donnant au dialogue de Shakespeare et à celui de Musset une saveur particulière demeurée indéfinissable pour beaucoup de critiques. Je voudrais en fournir un exemple, entre mille. Lisons la scène VI, de La Sauvage apprivoisée*
242 HISTOIRE DE l'oEUVRE SHAKESPEARIENNE
CURTIS
Qui appelle de cette voix transie?
GRUMIO
Un morceau de glace. Si tu en doutes, tu peux glisser de mon épaule à mon talon, rien qu'en t'élançant de ma tête à mon cou. Du feu, bon Curtis.
CURTIS
Est-ce que mon maître et sa femme arrivent, Grumio?
GRUMIO
Oui, Curtis, oui. Fais donc du feu et ne jette pas d'eau dessus.
CURTIS
Est-ce une sauvage aussi sauvage qu'on le disait ?
GRUMIO
Elle l'était, bon Curtis, avant cette gelée. Mais, lu le sais, l'hiver dompte l'homme, la femme et la bête. Il a dompté mon vieux maître, ma jeune maîtresse et moimême, camarade Curtis.
CURTIS
Arrière, fou de trois pouces! Je ne suis pas une bétel
GRUMIO
N'ai-je que trois pouces? Allons, tes cornes mesurent: bien un pied et j'ai la même longueur. Feras-tu du feu? ou je vais me plaindre à notre maîtresse qui est à deux pas. Sa main se fera froidement sentir si tu es si lent ai nous réchauffer.
CURTIS
Je te prie, bon Grumio, comment va le monde?
Sentez-vous l'imprévu de l'interrogation de Curtis? Pourquoi la pose-t-il? Est-ce le moment, tandis que Grumio le presse et le menace de ses maîtres,
RAPPORTS ENTRE DEUX ORIGINALITl^S 243
de s'occuper de la façon dont va le inonde? A quel sentiment obéit le génie de Shakespeare? Je l'ignore et lui-même ne le savait probablement pas. Tournons les pages de Fantasio,