‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 61 sur 92 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Philarcto Cliasles. — Ses Mémoires. — V Angleterre au XVI' siècle. — Les Sonnets do Shakespeare. — M. A. Mézières. — Prédécesseurs et Contemporains de Shakespeare.

— Shakespeare, ses œuvres et ses critiques. — Le mélange du plaisant et du tragique. -— Hamlet. — Supériorité do Shakespeare sur Ben Jnnson. — Pourquoi Shakespeare est populaire. — Contemporains et successeurs de Shakespeare.

— Influence persistante de Shakespeare. — Traduction de François- Victor Hugo. —Le William Shakespeare de Yictov Hugo. — Sa crainte de passer pour un disciple de Shakespeare. — Taine. — Histoire de la littérature anglaise. — Philarète Chasles critique la méthode de Taine. — Lamartine. — Le trois centième anniversaire de la naissance de Shakespeare. — Victor Hugo président du Comité shakespearien français. — Sa lettre. — Interdiction impériale.

— La traduction de M. Francisque Michel. — Paul do Saint- Victor. — La traduction d'Emile Montégut. La Tempête, testament de Shakespeare. — Le Drame historique et le Drame passionnel de M. J.-J. Weiss. — Shakespeare et Vantiquité, Molière et Shakespeare, de M. Paul Stopfer. — Les Portraits littéraires de Sainte-Beuve. — Les Etudes de littérature et d'art de M. Victor Cherbuliez. — Consécration définitive de Shakespeare. — Un article de Jules janin. — Le Shakespeare de Léon Tolstoï. — Eflorls de la nouvelle école — Roméo et Juliette, de M. Louis de Gramont. — Conclusion.

Philarète Ghasles est une figure d'un caractère particulier.

« J'ai reçu, raconte-t-il au*(lébut de ses Mémoires^ une éducation de fièvre grandiose et de sensibilité violente qui fut le premier chaînon de toute ma destinée. Je tenais de ma mère un caractère concentré, doux et réservé, qui ne s'accordait en rien avec l'ardeur véhémente de mon père. L'effet d'une telle éducation sur moi fut singulier. Au lieu de me précipiter dans toutes les idées que mon père m'offrait confusément, je les savourais, je les méditais, je les couvais ; elles s'enfonçaient dans mon cœur; elles y restaient à jamais gravées. Un esprit tendre et une âme constante ne laissaient s'évanouir aucune de ces impressions. Je les ai conservées, et leur bizarre mélange a décidé de tous mes sentiments, de toutes mes fautes, de tout ce qui m'honore, de tout ce qui m'isole, de tout ce qui me perd, de tout ce qui me navre et me voue au malheur. »

Obligé, jeune encore, de partir pour l'Angleterre, il lut Macbeth. « Toute la théorie de Shakespeare (qui n'est que la vue profonde de l'homme) me fut révélée. Ce fut mon initiateur, avec Tacite et Thucydide, et je ne les quittai plus. » Il entre, pour me servir de sa métaphore, dans la bruyère sauvage et odorante de Shakespeare, qu'il ne trouve ni dure, ni sauvage, ni inhabitable. Revenu à Paris, un article relatif à Mme de Staël attire sur lui l'intention de Jouy qui lui offre une place d'aide

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littcrairo et de collaborateur, et chez lequel il aura l'occasion de rencontrer Benjamin Constant, le vaudevilliste Dupaty, Déranger, Spontini, Pages, le publiciste, etc., enfin Bertin, des Débats. A partir de ce moment, il a l'instinct dejiaine qu'on lui fera payer cher. Il se rappelle la bonne et chaste maison habitée en Angleterre, les parties de bateau sur la Tamise, « les nobles plaisirs d'un théâtre voué à Shakespeare et à l'étude de l'homme. » Il conçoit la plus profonde horreur des petits érotismes, il ressent le plus amer dégoût pour tout abaissement sensuel. Nul n'échappera à sa mauvaise humeur. Louis-Philippe est un bonhomme à la conversation insignifiante ; Théophile Gautier, le teinturier et le coloriste d'une cohorte dont Hugo est l'ouvrier ; le marquis de Gustine devient un être extraordinaire et malheureux qu'un vice odieux chevauche, dompte, opprime et ravale ; le marquis de Fondras, un simple drôle. Quant aux femmes, il en parle plus mal encore. Les salons des dames Lenormant et Récamier sont assommants; Delphine Gay confond les devoirs de l'homme et ceux de la femme, insulte l'humanité et Dieu. D'ailleurs, toute la littérature « se trouve en boutique », la civilisation a vécu, les doctrines sont fausses, pas d'autre religion que l'égoïsme. 1830 n'a été pour lui qu'une espérance. Villemain, Guizot, Cousin sont trois sophistes : le premier, fils d'une cuisinière en retraite et d'un professeur de collège ; le second,

fils de parias sociaux; le troisième, fils d'un bijoutier du Palais-Royal enrichi dans le commerce. Ils ne peuvent donc avoir aucune affinité avec les salons et la vie élégante. Hugo? charlatan et cyclope; Mignet? le grand chef de l'école moisie ; Buloz? un savoyard; Gustave Planche? un critique ossu; Vitet? tragique en bois, philosophe en coton, critique à la Prudhomme ; Legouvé ? un idiot. C'est à se demander si jamais pareil homme éprouvera une sympathie, jusqu'au moment où il revient à Shakespeare. 11 s'incline, l'approfondit et dévore les trois volumes de Collier, qui lui serviront quand il écrira son étude sur ^Angleterre au xvi^ siècle, c'està-dire lorsque, négligeant le petit coté des choses, sa critique prendra son véritable essor.

Ainsi que Guizot, il a compris la nécessité d'étudier les milieux dans lesquels a grandi un poète, pour mieux l'expliquer. 11 va nous dépeindre, lui aussi, les mœurs qui régnaient au temps de Shakespeare, mœurs qu'il caractérise incertaines, pleines de rudesse, mais remplies de jeunesse, de contrastes, de raffinements, vives, accessibles à tous les enthousiastes et profondément dramatiques. Complétant Guizot, il rappelle, d'après Massinger {Duke of Milan) auquel on peut se lier, que les seigneurs anglais mécontents de leurs valets, les faisaient fouetter dans la loge du concierge. On prouvait son amour à sa belle en buvant du soufro. Les privilégiés passaient leur temps à boxer, lutter.

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