‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 62 sur 92 · L'ANGLETERRE AU SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE AU SEIZIÈME SIÈCLE

sauter, jouer à la paume. Les fous de Cour jouissaient du privilège de la barrette. Henri Vlll se travestissait en berger. Elisabeth, sa fille, meurtrière d'Essex et de Marie-Stuart, se déguisait volontiers en dryade, et tandis que Raleigh portait la houlette, que. Bacon récitait des pastorales grecques, on suppliciait les catholiques trop obstinés pour renoncer à leur croyance.

Après la peinture des mœurs au temps de Shakespeare, celle des auteurs, ses contemporains, dont il diffère en ce sens qu'il est philosophe; qu'il s'élève d'une spécialité bornée à la description de l'humanité dans son ensemble; universalité à laquelle n'ont jamais prétendu Marlowe, Chapman, Rowley, Middleton, Webster, Dekker, Ford, Peele, Lily, Shirley, Marston, Heywod et autres. Plus Philarète Chastes avance dans son étude, plus il monte. On a reproché à Shakespeare d'être un imitateur, il le défend en des termes définitifs. « On court après l'invention aujourd'hui que l'originalité intime manque ; elle réside dans l'artiste, non dans les matériaux qu'il emploie. A tous les grands hommes, c'est la tradition, c'est le peuple, c'est l'héritage commun des idées et des usages qui ont légué les matériaux. Ils les ont reçus tels quels; puis ils les ont fondus, transformés, immortalisés. D'une borne ils ont fait un Dieu ; d'un tronc d'arbre une statue ; comme ce peintre espagnol prisonnier chez les Maures et qui, n'ayant ni marbre à tailler,

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ni madone à adorer, tira de son âtre une bûche et en fit une sainte Vierge. » Pénétrant plus avant dans le vif de son sujet, il établit d'intéressantes comparaisons entre Ben Jonson, représentant l'érudition et le talent, Webster la révolte protestante, Shakespeare le génie et l'inspiration. Il analyse ses drames de jeunesse et d'amour, en savant, en poète. Il résout le problème des Sonnets, dissipe le mystère qui les entourait et auquel se sont heurtés tant de critiques. Il faudrait analyser un à un ses chapitres, pour que le lecteur se fît une idée complète de son érudition et de l'acharnement avec lequel il poursuit son étude. Je voudrais reproduire en entier celui où il représente Shakespeare sceptique, observateur, calme et souvent cruel, frère de Montaigne, ému d'une pitié un peu ironique pour les hommes et d'un profond dédain pour les caprices du sort, qui les élèvent ou les écrasent. Certains l'ont confondu avec un paysan grossier, Ghasles le représente comme une âme mélancolique et concentrée, un homme de mœurs élégantes, ami du noble Southampton, favorisé par Elisabeth, mais (( solitaire au milieu de cette presse de monde, qu'il traverse sans s'y mêler ; isolé par l'originalité même d'une organisation mobile et tout intérieure ; doué à la fois d'une exaltation platonique et tendre, d'une clairvoyance redoutable et d'une compassion un peu ironique pour les prétentions et les hochets de ses semblables* On le verrait

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revêtir au hasard toutes les formes populaires en vogue (Je son temps, nouvelles, fabliaux, contes de fées, narrations de romancerie et de galanterie, clironiques, légendes même, persuadé que l'auteur dramatique ne s'adresse qu'aux masses, et que son génie, levier puissant, doit les changer et les émouvoir à son gré ; on le verrait se faire peuple, quant aux apparences extérieures de ses œuvres ; rester philosophe quant à leur sens intime. On trouverait ainsi dans ses poèmes et le mystérieux écho du moyen âge expirant, et l'histoire éternelle de l'homme. »

Chasles a envisagé Shakespeare comme versificateur, auteur comique et tragique. Il a accumulé documents sur documents, il a fourni ample matière aux commentateurs qui l'ont suivi, il a chanté son sujet sur un mode d'une élévation telle, que le critique est souvent dépassé par l'artiste.

Quelques traits de John Lemoine (1852), de Jules Janin, dans son Histoire de la littérature dramatique^ de M. de Pontmartin et de M. de Rémusat prouvaient que l'œuvre de Shakespeare tenait toujours l'opinion en haleine, quand, en 1863, M. A.Mézières prit une des meilleures places parmi les historiens de notre poète. « Ce volume, dit-il, dans l'avantpropos de la première édition des Prédécesseurs et Contemporains de Shakespeare, est le commencement d'une série d'études sur le théâtre anglais du XVI* et du xvii^ siècle qui se rapportent toutes à

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Shakespeare. Toutes doivent servir, pour peu qu'elles réalisent la pensée qui les a inspirées, à mieux éclairer certains côtés obscurs de ses œuvres. Peut-être aussi serviront-elles à faire mieux connaître en France le grand mouvement littéraire dont Elisabeth a donné le signal en Angleterre. » M. Mézières a consulté Lamb, Hazlitt, Drake, Goleridge, Payne Collier, les éditions de Gifford, Halliwell, Dyce et Fairhalt; parmi les Allemands : Tieck, Ulrice, Gervinus, Bodenstadt, noms connus maintenant de nos lecteurs. N'oublions pas M. Gaetschauberger, de Vienne, à qui l'on doit une histoire générale de la littérature anglaise. N'oublions pas non plusPhilarèteChasles, Villemain. Il en résulte une œuvre complète, rédigée par un savant doublé d'un lettré, par un esprit supérieur et posé.

Dans ce volume des Prédécesseurs et Contemporains de Shakespeare, M. Mézières nous raconte les origines du théâtre anglais, les premiers essais de comédie et de tragédie tentés par John Heywood, Sackville, Sydney, Whestone et la comtesse dePembroke. Il consacre un intéressant chapitre à l'euphuisme, à son origine remontant à Pétrarque, et à Lily qui, le personnifiant, fut le maître de Peele et de Nash. Il en écrit une autre sur le drame bourgeois, sur le révolutionnaire Marlowe, sur Greene, Lodge, Kyd, Ben Jonson. le classique « assez original, assez indépendant pour résister

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toute sa vie à l'influence de Shakespeare ». Impossibh^ de mieux préparer à la compréhension de notre poète.

Maintenant le lecteur peut ouvrir le second volume de M. Mézières : Shakespeare, ses œuvres et ses Critiques. Il est instruit de ce qu'il lui fallait savoir pour s'intéresser davantage à cette suite ; il peut entrer, armé, dans la discussion ; il peut suivre les batailles sonnées par l'Angleterre et l'Allemagne qui ne veulent point de trêve; estimer la justesse des réclamations qui recommencèrent à propos de l'édition corrigée de 1632 ; discuter avec M. Singer, Charles Knight, Dyce, Nicolas Delins, Grant, White, qui réclament une traduction sincère, en même temps que Gervinus termine son étude en quatre volumes sur Shakespeare, que M. Kressig en publie une autre en trois volumes, (1858-1860) que l'Américain Emerson commente le poète dans ses Représentative Men^ que M. Halliwell, de Londres, poursuit ses intéressantes recherches.

Ce second volume débute par une biographie de Shakespeare. Nous assistons à sa naissance, nous le voyons errer dans les environs de Strattfort, arriver à Londres au moment où a lieu la lutte entre les classiques et les romantiques, où Lily et Marlowe conduisent les combattants. Il se fait comédien, écrit ses premiers drames, ses Poèmes et ses Sonnets. M. Mézières étudie, avec une ampleur d'aperçus remarquable, ses comédies, ses types

comiques, analyse leur caractère, montre l'importance (le l'amour même dans les sujets les plus badins. « Les amants n'y sont point conçus, comme chez nous, chez les Italiens et les Espagnols, d'après un type uniforme de loyauté et de galanterie chevaleresques, ils ont, au contraire, des physionomies distinctes, et, au lieu d'être relégués au second rang, ainsi que des personnages effacés dont les traits se ressemblent et se retrouvent partout, ils excitent le plus vif intérêt par l'originalité et la variété de leurs caractères. Molière esquissé avec légèreté leurs portraits ; il leur donne à tous un air de famille qui affaiblit leur importance individuelle; il pose en règle que tous, excepté don Juan, doivent aimer à première vue, sincèrement et éternellement. Ils sont prêts à mourir pour la dame de leurs pensées ; ils ne lui parlent qu'avec un profond respect et une sorte d'adoration, ou, s'ils s'emportent parfois contre elle, c'est par excès de tendresse et sous l'empire d'une jalousie dont ils lui demandent bientôt pardon. Shakespeare ne s'en tient pas aux Valères et aux Cléantes ; il place à côté d'eux tous les types que lui fournit l'étude des sentimerts si divers de la jeunesse : l'infidèle, le sceptique qui commence par nier l'amour et qui finit par l'éprouver, le mélancolique, le timide et enfin l'insensible, qui se laisse aimer, sans aimer lui-même. »

A propos de la comédie, M. Méziôres réfute avec

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beaucoup de bon sens la théorie allemande, dont l'habitude est de s'égarer quelquefois dans la voie des hypothèses. Elle raisonne sur toutes les conceptions de l'écrivain, elle veut les rattacher à des lois invariables, retrouver dans son théâtre autant de suite et de logique que dans les propositions vigoureuses d'un philosophe. Elle n'admet ni la fantaisie, ni le caprice. Elle veut que le poète ait tout calculé, qu'il fasse concourir les moindres détails de son œuvre, même ceux qu'il n'invente pas et qu'il tire de vieux récits, à un but unique qu'il s'est proposé d'avance d'atteindre. M. Mézières réplique que cette opinion serait facile à justifier s'il s'agissait des pièces d'un poète sage et régulier comme Racine, mais qu'il n'existe pas de fil conducteur au milieu des incidents multiples, des changements de scène inattendus et des nombreuses considérations morales qui composent le tissu des drames de Shakespeare, et que la tâche serait trop ardue de vouloir prouver qu'il n'y a chez lui ni hors-d'œuvre, ni digression d'aucun genre, ni écarts d'imagination.

C'est avec la même sûreté de jugement que M. Mézières étudiera les drames de notre poète, mettra en relief son patriotisme et son respect pour la vérité historique, qu'il s'agisse de Richard II, type du prince faible, de Richard III, type du prince hypocrite, de Henri VIII, caractère complexe. Parmi la multitude des personnages, il fait ressortir

celui que Shakespeare a peut-être le plus étudié : le peuple, ce peuple haï par Voltaire, et que Shakespeare a su mettre en scène avec assez d'habileté pour que, malgré son importance, il ne serve jamais qu'au fond du tableau.

Ensuite il passe en revue les hommes de guerre, les hommes d'État, les ministres, les grands seigneurs, les rois, établissant avec quelle justesse de touche Shakespeare les a campés, sans crainte que leur côté tragique ne soit éclairé de temps à autre par le coté comique de leur entourage. Tels Henri V et Falstafî. M. Mézières avait là une belle occasion de traiter à son tour cette question du plaisant et du tragique tant de fois reproché à Shakespeare. Il n'y a pas manqué, apportant à la discussion des arguments personnels qui lui donnent un intérêt nouveau.

' « Il n'y avait, dans ce rapprochement, aucune vertu spéciale ; s'il a été heureux, l'honneur en revient au poète seul et non à l'alliance de la comédie et de la tragédie. Shakespeare n'emploie pas du reste indifféremment le moyen d'exciter l'intérêt ; il ne s'en sert que lorsqu'il en a besoin pour développer les caractères. S'il le néglige, par exemple, comme dans Richard 11^ c'est qu'il ne voit rien de plaisant dans la destinée de ce malheureux monarque, non plus que dans l'ambition de son heureux rival Bolingbroke. Ces deux personnages ne prêtent ni l'un ni l'autre à rire. Mais

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quand il raconte la vie de Jean-sans-Terre, qui aimait à être égayé et distrait de ses remords, ou qu'il nous rappelle les prouesses du jeune Henri V, qui a été le plus mauvais sujet du royaume, trouvant la comédie mêlée d'avance à l'histoire, il s'en empare, et, afin de nous montrer la nature humaine sous toutes ses faces, il met en regard du rôle officiel et sérieux de ces personnages les côtés vulgaires par lesquels ils touchent à la condition de simples mortels ».

D'ailleurs, la poétique de Shakespeare va se modifier. Désormais l'élément tragique l'emportera sur l'élément comique. Roméo et Juliette. Othello^ Le Roi Lear, Macbeth, Timon d'Athènes, Hamlei, nous en fournissent des preuves. A Hamlei, on attend M. Mézières. Apportera-t-il des réflexions inédites parmi toutes celles déjà provoquées par la création de ce personnage splendidement étrange? Le caractère d'Hamlet est-il le caractère préféré de Shakespeare? Est-ce là son propre portrait ou du moins son idéal ? Grande question sur laquelle on a beaucoup discuté, depuis un siècle et surtout depuis la publication de Wilhem Meister, de Goethe. M. Mézières estime, à juste titre, que dans ce rôle Shakespeare a mis beaucoup de lui-même. « Il a attribué au jeune prince des qualités qui sont les siennes et placé dans sa bouche des réflexions que lui suggère sa propre expérience. Hamlet pense en philosophe et en artiste, comme le poète. Les juge-

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ments ironiques qu'il porte sur les hommes et sur les choses rappellent ce que Shakespeare a déjà fait dire aux personnages humoristiques qui expriment mieux que d'autres sa véritable pensée, à Bénédict, à Biron. à Richard Fauconbridge et à Henry V. Seulement Ilamlet a plus réfléchi qu'aucun d'eux sur la nature humaine ; il connaît mieux notre sottise, notre perversité et notre néant, et il mêle à ses observations une plus grande amertume. On peut croire qu'il y a, dans ce changement de ton, un indice des souffrances personnelles de l'écrivain, qui n'aurait pas développé, avec tant de complaisance, un caractère aussi peu dramatique que celui du prince de Danemark, s'il ne s'était, par instants, identifié avec lui ».

Et M. Mézières conclut sagement que ce serait une erreur de croire qu'Hamlet et Shakespeare ne soient qu'une môme personne. L'auteur dramatique, observe-t-il, exprime des sentiments trop variés, et son génie flexible se prête trop à toutes les modifications de l'esprit pour qu'il se laisse enfermer dans l'étroite prison d'un rôle unique. Il donne quelques-uns de ses traits à plusieurs de ses personnages, mais il ne s'absorbe dans aucun d'eux.

Nous avons parlé plus haut de Ben Jonson, comme d'un des rares contemporains de Shakespeare ayant échappé à son influence. M. Mézières ne Itouvait résister à la tentation d'établir un parallèle entre eux. Pour nous convaincre de la supériorité

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