FRANÇOIS-VICTOR HUGO
nous sommes tracées, malgré notre envie de suivre M. Mézières jusqu'à la fin de son travail, nous nous contenterons de recommander ce troisième volume à tous ceux qui s'intéressent à l'œuvre shakespearienne. Ils y verront comment les triomphes de Shakespeare excitèrent l'émulation de .ses jeunes rivaux ; comment, si le souvenir de ses œuvres est plus sensible chez ceux qui ont vécu auprès de lui, il persiste néanmoins parmi ses successeurs plus éloignés.
Nous voici en l'année 1864, date mémorable pour la glorification de Shakespeare. Depuis quelques années, François-Victor Hugo le traduit. Il accomplit sa besogne en homme connaissant à fond la langue anglaise et qui, épris de son sujet, non seulement suivra le texte du plus près possible, mais fera précéder chaque pièce d'une préface témoignant qu'il a lu tous les travaux entrepris avant lui en Allemagne et surtout en Angleterre. A cette traduction, il faut une introduction. Le glorieux père était indiqué. Il aura garde de s'y refuser et prendra la plume. Victor Hugo, nous avons déjà eu l'occasion de le dire, ne connaît pas l'anglais. Il lit les travaux de son fils et, avec cette intuition particulière au génie, se les assimile si bien qu'il lui est impossible de ne pas croire qu'il en soit l'auteur. L'introduction achevée, Victor Hugo, plein de son sujet, sent bouillonner sa verve et écrit son
William Shakespeare. N'y cherchez pas la documentation que vous trouveriez chez les gralids critiques anglais et allemands, chez les Villemain. les GuizotJ les Stendhal, les Heine, les Saint-Marc Girardin, les] Philarète Ghasles et les Mézières, n'y voyez qu'ui cri sublime. C'est avec une incomparable maîtrise] qu'il nous racontera l'histoire des génies : Eschyle, Job, Phidias, Isaïe, Saint-Paul, Juvénal, Dante, Michel-Ange, Rabelais, Cervantes et Shakespeare. Shakespeare est pour lui la Terre.
(( Dans Shakespeare, les oiseaux chantent, les buissons verdissent, les cœurs aiment, les âmes souffrent, le nuage erre, il fait chaud, il fait froid, la nuit tombe, le temps passe, les forêts et les tombes parlent, le vaste songe éternel flotte. Le rêve et le sang, toutes les formes du fait multiple, les actions et les idées, l'homme et l'humanité, les vivants et la vie, les solitudes, les villes, les religions, les diamants, les perles, les fumiers, les charniers, le flux et le reflux des êtres, le pas des allants et venants, tout cela est sur Shakespeare et dans Shakespeare, et, ce génie étant la terre, les morts en sortent. Certains côtés sinistres de Shakespeare sont hantés par les spectres. Shakespeare est le frère du Dante. L'un complète l'autre. Dante incarne tout dans le surnaturalisme, Shakespeare incarne toute la nature ; et, comme ces deux régions, nature et surnaturalisme, qui nous apparaissent si diverses, sont dans l'absolu la même unité, Dante et Shakespeare, si dissemblables pourtant, se mêlent par les bords et adhèrent par le fond ; il y a de l'homme dans Alighieri, et du fantéme dans Shakespeare. La tête de mort passe des mains du Dante dans les mains de Shakespeare; Ugolin la ronge,
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Hamlet la questionne. Peut-être môme dégage-t-elle un sens plus profond que dans le premier. Shakespeare la secoue, et en fait tomber des étoiles. L'île de Prospero, la forêt des Ardennes, la bruyère d'Armuge, la plateforme d'Elsenour. no sont pas moins éclairées que les sept arches de la spirale dantesque par la sombre réverbération des hypothèses. Le que sais-je? demi-chimère, demi-vérité, s'ébauche là comme ici. Shakespeare autant que Dante laisse entrevoir l'horizon crépusculaire de la conjecture. Dans l'un comme dans l'autre il y a le possible, cette fenêtre du rêve ouverte sur le réel. Quant au réel, nous y insistons, Shakespeare en déborde : partout la chair vive ; Shakespeare a l'émotion, l'instinct, le cri vrai, l'accent juste, toute la multitude humaine avec sa rumeur. La poésie, c'est lui, et en même temps c'est vous, comme Homère, Shakespeare c'est l'élément. Les génies recommençants, c'est le nom qui leur convient, soupirent à toutes les crises décisives de l'humanité ; ils résument les phases et complètent les révolutions. Homère marque en civilisation la fin de l'Asie et le commencement de l'Europe ; Shakespeare marque la fin du moyen âge. Cette clôture du moyen âge, Rabelais et Cervantes la font aussi ; mais, étant uniquement railleurs, ils ne donnent qu'un aspect partiel ; l'esprit de Shakespeare est un total. Comme Homère, Shakespeare est un homme cyclique. Ces deux génies, Homère et Shakespeare, ferment les deux premières portes de la barbarie, la porte antique et la porthe gothique. C'était là leur mission, ils l'ont accomplie ; c'était là leur tâche, ils l'ont faite ».
Imaginez Shakespeare parlant d'Hugo ; l'eût-il fait en termes plus sublimes ?Non^ jamais Hugo n'a gravi si haut la cime de l'idéal qu'en chantant Sha-
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kespeare. Et du commencement à la fin de l'œuvre, le ton ne faiblira pas. Son éloquence se soutiendra dans son merveilleux parallèle entre Shakespeare et Eschyle qu'il intitule Shakespeare l'Ancien, dans son incomparable étude sur les âmes. Et comme ce Jupiter en courroux va fouailler les contempteurs, les Forbes, les Greene. les Shaftesbury, les Dryden, les Bentheim, les Samuel Foote, les Voltaire et les Marmontel ! Comme il va analyser son œuvre, ses types « créés par Dieu et réalisés par le génie ! » Comme il traitera Hamlet que « des œuvres de l'esprit humain peuvent égaler, mais qu'aucune ne surpasse. Toute la majesté du lugubre est dan Hamlet. Une ouverture de tombe d'où sort u drame, ceci est colossal ». Macbeth a des proportions épiques. Othello c'est la nuit « immense ligure fatale. La nuit est amoureuse du jour. La noirceur^ aime l'aurore ». « Lear, c'est l'occasion de Cordélia La maternité de la fille tue le père ; sujet profond maternité vénérable entre toutes, si admirablemen traduite par la légende de cette Romaine, nour rice, au fond d'un cachot, de son père, vieillard La jeune mamelle près de la barbe blanche, i n'est point de spectacle plus sacré. Cette mamell filiale, c'esi Cordélia ». Enfin, il veut que Shakes: peare soit au-dessus de la critique. « Une mon tagne est à prendre ou à laisser. Il y a des gen qui font la critique de l'Himalaya caillou pa caillou. L'Etna flamboie et bave, jette dehors s
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lueur, sa colère, sa lave et sa cendre; ils prennent un trëbuchet et pèsent cette cendre, pincée par pincée. Quot libras in monte sinnmo? Pendant ce tempslà le génie continue son éruption ».
Es-tu content, Voltaire?
A un moment, un seul, l'enthousiasme de Victor Hugo se ralentit. Qu'on le lui pardonne. Il est chef d'écolo. Sa préoccupation de n'avoir pas subi l'influence de Shakespeare, préoccupation dont nous avons déjà parlé à propos de sa préface de Crom^ welL lui revient à l'esprit. Pourvu que dans le lyrisme avec lequel il chante le poète de Stratfort on n'aille pas voir comme un aveu qu'il est son écolier! Et quarante et un ans après sa visite à Lamennais, trente-sept ans après sa préface de Cromwell, cédant à la même crainte, il terminera son William Shakespeare par une protestation.
Un homme considérable de notre temps, historien célèbre, orateur puissant, un des précédents traducteurs de Shakespeare, se trompe, selon nous, quand il regrette, ou paraît regretter le peu d'influence de Shakespeare sur le théâtre du dix-huitième siècle. Nous ne pouvons partager ce regret. Une influence quelconque, fût-ce celle de Shakespeare, ne pouvait qu'altérer l'originalité du mouvement littéraire de notre époque. « Le système de Shakespeare, dit à propos de ce mouvement l'honorable et grave écrivain, peut fournir, ce me semble, les plans d'après lesquels le génie doit désor»
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mais travailler ». Nous n'avons jamais été de cet avis, etj nous avons pris les devants pour le dire il y a quarante! ans ; pour nous Shakespeare est un génie et non unsystème. Nous nous sommes expliqués déjà sur ce point, et nous nous expliquerons encore plus au long tout à l'heure, mais disons-le dès à présent, ce que Shakespeare a fait est fait une fois pour toutes. Il n'y a point à y revenir : admirez ou critiquez, mais ne refaites pas. C'est fait.
Le drame de Shakespeare exprime l'homme à un moment donné. L'homme passe, le drame reste, ayant pour fond éternel la vie, le cœur, le monde, et pour surface le xvi^ siècle. Ce n'est ni à continuer, ni à recommencer. Autre siècle, autre art.
Le théâtre contemporain n'a pas plus suivi Shakespeare qu'il n'a suivi Eschyle. Et sans compter toutes les autres raisons que nous indiquerons plus loin, quel embarras pour qui voudrait imiter et copier, que le choix entre ces deux poètes ! Eschyle et Shakespeare semblent faits pour prouver que les contrastes peuvent être admirables. Le point de départ de l'un est absolument opposé au point de départ de l'autre. Eschyle, c'est la concentration; Shakespeare, c'est la dispersion. Il faut applaudir l'un parce qu'il est condensé, et l'autre parce qu'il est épars ; à Eschyle, l'unité, à Shakespeare l'ubiquité ! A eux deux, ils se partagent Dieu. Et, comme de telles intelligences sont toujours complètes, on sent dans le drame d'un Eschyle se mouvoir toute la liberté de la passion, et dans le drame , répandu de Shakespeare converger tous les rayons de la vie. L'un part de l'unité et arrive au multiple ; l'autre part du multiple et arrive à l'unité.
Ceci éclate avec une saisissante évidence, particulièrement quand on confronte Hamlet avec Orcste. Double