H. TAINE
page extraordinaire, recto et verso de la même idée, et qui semble écrite exprès pour prouver à quel pointdeux génies difTcrenls faisant la même chose font deux choses ditîérentes.
Il est aisé de voir que le théâtre contemporain a, bien ou mal, frayé la voie propre entre runité grecque et l ubiquité shakespearienne.
Victor Hugo éteignait l'éclat de sa fanfare lorsque parut \ Histoire de la Littérature anglaise, de Taine. On sait dans quel nouvel esprit elle fut conçue. Une œuvre littéraire n'étant pas une œuvre d'imagination, mais une copie des mœurs environnantes et le signe d'un état d'âme, Taine en a conclu qu'on pouvait, d'après les monuments littéraires, retrouver la façon dont les hommes sentaient et pensaient il y a plusieurs siècles. Puisqu'il y a un système dans les sentiments et dans les idées humaines, que ce système a pour moteur certains points généraux, certains caractères d'esprit et de cœur communs aux hommes d'une race, d'un siècle et d'un pays, nous allons voir, cette fois, Shakespeare sous un jour particulier, c'est-à.-dire sous la lumière d'une critique spéciale. Que ses admirateurs se rassurent, notre poète n'y perdra rien.
(( Je vais décrire, dit Taine, en débutant, une nature d'esprit extraordinaire, choquante pour toutes nos habitudes françaises d'analyse et de logique, toute-puissante, excessive, également souveraine dans le sublime et dans l'ignoble, la plus créatrice
qui fût jamais dans la copie exacte du réel minutieux, dans les caprices éblouissants du fantastique, dans les complications profondes des passions surhumaines, poétique, immorale, inspirée, supérieure à la raison par les révélations improvisées de la folie clairvoyante, si extrême dans la douleur et dans la joie, d'une allure si brusque, d'une verve si tourmentée et si impétueuse, que ce grand siècle seul a pu produire un tel enfant. » Et Taine nous fait le portrait d'un homme devant tout à son âme et à son génie, les circonstances et les dehors n'ayant que médiocrement contribué à le développer. Il a connu les mœurs de la campagne, de la cour et de la ville; rien de plus. Il a eu une jeunesse turbulente, s'est marié, est devenu comédien, ce dont il souflre au point d'en ressentir son âme entamée, comme Molière. Il a vécu avec de jeunes nobles à la mode. Il possède la fougue du naturel poétique, le monde s'ouvre devant lui. Puis il a plusieurs amours malheureuses : « L'amour est mon péché », dira-t-il comme Musset, comme Heine. La première moitié de ses drames : Le songe d\ine nuit d\;té, Roméo et Juliette, Les deux Gentilshommes de Vérone, en gardent la chaude empreinte. Il a aimé avec une exquise tendresse. Tout son génie est là, et ce génie était sympathique. »
J'entends par là que naturellement, il savait sortir de lui-même et se transformer en tous les objets qu'il ima-
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çjinait. Regardez autour de vous tous les grands artistes do votre temps, lâchez d'approcher d'eux, d'entrer dans leur familiarité, de les voir penser, et vous sentirez toute la force de ce mot. Par un instinct extraordinaire, ils se mettent de prime-saut à la place des êtres : hommes, animaux, plantes, fleurs, paysages, quels que soient les objets, animés ou non; ils sentent par contagion les forces et les tendances qui produisent les dehors visibles, et leur âme, infiniment multiple, devient par ses métamorphoses incessantes, une sorte d'abrégé de l'univers. C'est pourquoi ils semblent vivre plus que les autres hommes ; ils n'ont pas besoin d'avoir appris : ils devinent.
Cela posé, Taine cherchera l'homme dans son style. Shakespeare, poursuit-il, imagine avec abondance et avec excès ; il prodigue les métaphores. Il copie incessamment les étranges et splendides visions qui s'engendrent les unes les autres et s'accumulent en lui. Il faut bien qu'une pareille imagination soit violente. « Le style de Shakespeare est un composé d'expressions forcenées. Nul homme n'a soumis les mots à une pareille torture. Contrastes heurtés, exagérations furieuses, apostrophes, exclamations, tout le délire de l'ode, renversements d'idées, accumulations d'images, l'horrible et le divin assemblés dans la même ligne, il semble qu'il n'écrive jamais sans crier. » Au lieu de se suivre une à une, les expressions violentes se précipitent, en effet, par multitudes, avec une facilité et une abondance entraînantes. « C'est pour cela
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que Shakespeare est étrange et puissant ; obscur et créateur par delà tous les poètes de son siècle et de tous les siècles, le plus immodéré entre tous les violateurs du langage, le plus extraordinaire entre tous les fabricateurs d'âmes, le plus éloigné de la logique régulière et de la raison classique, le plus capable d'éveiller en nous un monde de formes et de dresser en pied devant nous des personnages vivants ». Son imagination passionnée se délivre des entraves de la raison et de la morale. Il peint les hommes tels qu'ils sont. Il ne redoute pas la crudité. Il met toutes les actions atroces des guerres civiles. Il va du grotesque au sublime, comme l'a dit Hugo. Quand la nature ne lui suffit pas, il voyage dans le pays du rêve, et son rêve fait illusion comme la vérité. Et pourquoi son style galope-t-il si aisément comme un poulain en liberté? C'est qu'il se développe à une époque et dans un milieu où n'existaient pas encore de législations pour régler les sentiments, les mœurs et les manières. De partout arrivent de libres opinions parmi lesquelles chacun peut choisir à sa guise, sans subir une contrainte ou reconnaître un ascendant. L'homme est à ce moment encore un animal sauvage, et la force des muscles, comme la dureté de ses nerfs, augmente l'audace et l'énergie de ses passions. Avec quelle exactitude et quel coloris Taine, pour expliquer Shakespeare, nous dépeint les courtisans d'alors comme des corps de charretiers avec des sentiments