DU GROTESQUE AU SUBLIME
(le gentilshommes, des habits d'acteurs et des goûts d'artistes. Princes et rois ont pour divertissement la gaudriole et la bouffonnerie brutale. Le peuple est pis encore, malgré les piloris toujours dressés et les haches toujours prêtes. Il ne résiste pas à son énergie farouche, rit devant l'agonie et brave la mort. On s'explique — comme avec Guizot, Ghasles, Mézières — les œuvres de Shakespeare et de ses contemporains, presque tous bohémiens nés dans le peuple. On comprend pourquoi son drame reproduit sans choix les laideurs, les bassesses, les horreurs, les mœurs déréglées et féroces ; ses comédies s'égarent à travers le vraisemblable et l'invraisemblable, sans autre lien que le caprice d'une imagination qui s'amuse, décousue et romanesque à plaisir.
Regardez maintenant. Ne voyez-vous pas le poète debout devant la foule de ses créatures ? Elles l'ont annoncé ; elles ont toutes montré quelque chose de lui : agile, impétueux, passionné, délicat, son génie est de l'imagination pure, touchée plus fortement, et par de plus petits objets que le nôtre. De là ce style tout florissant d'images exubérantes, chargé de métaphores excessives, dont la bizarrerie semble de l'incohérence, dont la ricliesse est de la surabondance, œuvre d'un esprit qui, au moindre choc, produit trop et bondit trop loin. De là cette psychologie involontaire et cette pénétration terrible qui, apercevant en un instant tous les effets d'une situation et tous les détails d'un caractère, les concentre dans chaque réplique du personnage, et donne à sa figure un relief et une couleur qui font illu-
280 HISTOIRE DÉ l'œuvré SHAKESPEARIENNE
sion. De là notre émotion et notre tendresse. Nous luif disons, comme Desdémone à Othello : « Je vous aime, parce que vous avez beaucoup senti et beaucoup souf"
fert. »
Nous venons d'indiquer un rapprochement entre Taine et Philarète Chasles. Un autre que ce dernier s'en fût félicité. Il crut, au contraire, devoir chercher querelle. Sans qu'on s'y attende, il va combattre la méthode scientifique, comme ne pouvant s'appliquer avec une rigueur absolue aux éléments constitutifs de l'œuvre intellectuelle, aux sentiments, à l'idée, à l'image, au rythme, à la couleur, au goût, à la grâce, à la forme impalpable, à l'exquise beauté. L'expérimentateur, qui se rend maître d'un millionnième de situation lumineuse, celui qui dégage victorieusement du sein de la matière le plus subtil des gaz impondérables, réussira-t-il dans un travail identique ou du moins analogue, s'il s'agit d'un vers d'Horace, d'une scène de Molière ou d'un caractère de Shakespeare?
Si vous approchez de Shakespeare comme d'un insecte ou d'un mammifère, la loupe et le scalpel à la main, vous voilà tout embarrassé. Par où commencer?
La qualité maîtresse, l'élément essentiel de l'âme intellectuelle chez William Shakespeare, quels sont-ils?
C'est un anglo-saxon, évidemment.
Et de quelle nature, cet anglo-saxon ? De quelle race ? Si vous avez, comme notre auteur, le secret du grand
rHILARETE ClIASLES ET TAINE 281
Style, vous éclairez vivement une partie du sujet; on voit ressortir, en saillie brillante, la rude crudité, la sauvage intempérance de ce génie original. ^ Mais avezvous tout dit ? Pourquoi Shakespeare, au commencement de sa carrière dramatique, élève de Lyly et des ^ mauvais poètes italiens, abuse-t-il des vaines affectations et des arabesques puériles? César, Coriolan, ontils changé? D'où lui viennent ces lumières inattendues? Cet enthousiaste véhément, cet esprit sauvage atteignant la netteté impartiale des jugements et la froideur presque machiavélique de l'appréciation. Le barbare crée Imogène, la pudeur idéale de la chasteté libre ; — Desdémone, la douce vénitienne amoureuse de l'héroïsme; — Juliette, un souffle trop vif du jeune printemps, soulevé et détruit par l'orage !
Expliquez-nous cela. Vous dites, en forme de réponse, que le poète a été élevé à la campagne ; sa vie a commencé par une idylle. Très bien, mais le cercle des gens de cour qui l'entourait : Essex, Montgomery, Southampton, Lady Rich, Pembroke, les oubliez-vous? Le voilà pénétré de mille influences passionnées, ardentes ou vicieuses qui laissent trace dans ses poésies fugitives. Cependant il garde sa pureté ; platonique ici, et plus loin cynique. Je n'y vois rien de clair : je ne comprends rien. Que devient l'élément essentiel?
Taine ne répondit pas.
Après Hugo et Taine, voici venir Lamartine.
Lamartine nous a laissé quelque chose comme un emploi de son temps,à Theure où il n'est que poète. Il se lève avant le jour, regarde le ciel. Son âme, qui s'éveille, éprouve un frisson universel, quelque chose s'échappe de lui pour se confondre à toutes
les choses, un soupir le ramène à tous ceux qu'il ai connus, aimés, il tombe à genoux devant une dei ses chères mémoires du passé mort, il prie, il va s'asseoir près de la table de chêne où son père etj son grand-père se sont assis et où reposent une! Bible, un Pétrarque, Homère, Virgile, Gicéron,' Goethe, Byron, et une Imitation de Jésus-Christ. Puis il fait des vers. Il passe quelques heures à épancher sur le papier, « dans ces mètres qui ■ marquent la cadence et le mouvement de l'âme, les sentiments, les idées, les souvenirs, les tristesses, les impressions, dont il est plein » ; alors la cloche du village sonne l'angelus avec le crépuscule, il trace aux ouvriers l'ouvrage de leur journée, il dépouille son courrier, midi sonne, il monte à cheval, il laisse derrière lui les pensées du matin pour aller aux soins du jour, rentre avant la nuit, harassé de fatigue et heureux si un ami est arrivé pendant son absence.
Voilà évidemment un état d'âme qui dispose mal à la lecture de Shakespeare. Après Victor Hugo et Taine, on désira connaître ce que l'auteur des Méditations pensait du poète anglais. Lamartine était, hélas ! dans une situation à ne pas refuser les offres d'un éditeur. H se décida à prendre la plume, sans enthousiasme, et, croyons-nous, sans conviction. Il polémiqua sur un terrain qu'on eut appelé plus tard celui du juste milieu, c'est-à-dire que, sans ^ renoncer à une admiration que fatalement il ressen-