LAMARTINE
tait, il imagina devoir à sa poétique et à lui-même de la refroidir par quelques réticences. Pressé dans sa besogne, cela se sent aux citations qui remplissent presque en entier le volume, il cherche à («intenter l'ombre de Voltaire, sans froisser les romantiques, et faisant allusion à la fameuse séance (le l'Académie de 1776, il s'exprime en ces termes, qui peindront mieux que nous ne saurions le faire, sa mentalité quand il écrivit : Shakespeare et son œuvre.
Les fanatiques à tout prix de ce grand homme mêlèrent à tort la fidélité de la traduction et la possibilité d'un tel scandale; ils se trompaient : la traduction était sincère, le scandale était réel, et si une plume chaste osait aujourd'hui traduire les ignobles obscénités dont la nourrice de Juliette salit l'oreille virginale de l'amante de Roméo, on trouverait que Voltaire est loin d'avoir tout dénoncé à la France. La pudeur a fait, en tout pays, et en tout siècle, naître du beau dans le drame et dans la langue. Il fallait que la populace policée d'Athènes ou de Paris fût mille fois plus respectée par les grands poètes scéniques, qu'elle ne l'était à Londres. C'est que l'auditoire d'Athènes et de Paris était un peuple, et que l'auditoire de Londres était une populace.
Certes, si l'on se place au point de vue des défauts de goût, des inconvenances, des grossièretés, des obscénités, des scrupules même, de style dont les pièces de l'Eschyle et du Molière anglais sont déshonorées. Voltaire n'est pas trop sévère ; s'il faut tout dire, même, et je n'en voudrais pour preuve que le plus pathétique de ses drames, Roméo, l'indignation de l'homme de goût,
chez Voltaire, n'atteint pas l'ordure du scandale. Si l'oi me disait : Donnez vos preuves et citez, je répondrais Lisez vous-même, lisez loin de vos femmes et de voî filles, car une plume qui se respecte ne pourrait copiei de telles horreurs sans faire rougir même un corps de garde.
Mais si l'on se place aa point de vue de la conception, de l'éloquence, de la fécondité, de la vérité, de la sublimité du génie de cet homme incomparable. Voltaire a tort; il se laisse effacer ce soleil de l'art par une tache dans son télescope. Ce qu'il fallait dire, pour être vrai, à la place de Voltaire, c'est que dans cet homme éminent (Shakespeare) tout était immense, le mauvais goût comme le génie I Voilà la vérité.
Cette vérité, si c'en est une, ne parut pas compromettante et l'ouvrage compta peu. Il reste à regretter que Lamartine n'ait pas eu les moyens d'être plus sincère et surtout plus réfléchi.
Ce fut enfin en cette année 1864 qu'une réunion d'écrivains, d'auteurs et d'artistes dramatiques, et de représentants de toutes les professions libérales, eut lieu dans le but d'organiser à Paris, pour le 25 avril, une fête à l'occasion du trois-centième anniversaire de la naissance de Shakespeare. Faisaient partie du Comité Shakespearien français : MM. Auguste Barbier, Barye, Charles Bataille (du Conservatoire), Hector Berlioz, Alexandre Dumas, Jules Favre, George Sand, Jules Janin, Théophile Gautier, François-V. Hugo, Legouvé, Littré, Paul