LE TROIS-CENTIÈME ANNIVERSAIRE DE SHAKESPEARE
Mcuricf, Mich(*lot, Eugène Pellotan, Régnier (de la Comédie Française). — Sociétaires : MM. Laurent Picliot, Leconte de Lisle, Félicien Mallefille, Paul (le Saint-Victor, Thoré.
La présidence ayant été, à l'unanimité, décernée à Victor Hugo, celui-ci répondit :
Hautevills-IIouse, 16 avril 1864.
3Iessicurs,
Il me semble que je rentre en France. C'est y être que de se sentir parmi vous. Vous m'appelez, et mon ;ime accourt.
En glorifiant Shakespeare, vous, Français, vous donnez un admirable exemple. Vous le mettez de plain-pied avec vos illustrations nationales ; vous le faites fraterniser avec Molière, que vous lui associez, et avec Voltaire, que vous lui ramenez. Au moment où l'Angleterre fait Garibaldi bourgeois de la cité de Londres, vous faites Shakespeare citoyen de la république des lettres françaises. C'est qu'en efTet Shakespeare est vôtre. Vous aimez tout dans cet homme : d'abord ceci, qu'il est un homme ; et vous couronnez en lui le comédien qui a souffert, le philosophe qui a lutté, le poète qui a vaincu. Vos acclamations honorent dans sa vie la volonté, dans son génie la puissance, dans son art la conscience, dans son théâtre l'humanité.
Vous avez raison, et c'est juste. La civilisation bat des mains autour de cette noble fête.
Vous êtes les poètes glorifiant la poésie ; vous êtes les penseurs glorifiant la philosophie, vous êtes les artistes glorifiant l'art. Vous êtes autre chose encore, vous êtes la France saluant l'Angleterre. C'est la magnanime acep:'
lade de la sœur à la sœur, de la nation qui a eu Vincert de Paul à la nation qui a eu Wilberforce, et de Paris oi]| est l'égalité, à Londres où est la liberté. De cet embras sèment jaillira l'échange. L'une donnera à l'autre C( qu'elle a.
Saluer l'Angleterre dans son grand homme au nom d( la France, c'est beau, vous faites plus encore, vou^ dépassez les limites géographiques; plus de Français, plus d'Anglais ; vous êtes les frères d'un génie et vous le fêtez ; vous fêtez le globe lui-même ; vous félicitez lai terre qui, à pareil jour, il y a trois cents ans, a vu naître Shakespeare. Vous consacrez le principe sublime de l'ubiquité des esprits d'où sort l'unité de civilisation ; vous ôtez régoïsme du cœur des nationalités; Corneille n'est pas à vous, Milton n'est pas à eux, tous sont à tous, toute la terre est patrie à l'intelligence : vous prenez tous les génies pour les donner à tous les peuples ; en ôtant la barrière entre les poètes, vous l'ôtez entre les hommes, et, par l'amalgame des gloires, vous commencez TefTacement des frontières. Sainte promiscuité. Ceci est un grand jour.
Homère, Dante, Shakespeare, Molière, Voltaire, indivis ; la prise de possession des grands hommes par le genre humain tout entier; la mise en commun des», chefs-d'œuvre... tel est ce premier pas. Le reste suivra.
C'est là l'œuvre que vous inaugurez ; œuvre cosmopolite, humaine, solidaire, fraternelle, désintéressée de toute nationalité, sup?rieure aux démarcations locales; magnifique adoption de l'Europe par la France, et du monde entier par l'Europe. D'une fête comme celle-ci, il découle de la civilisation.
Pour présider cette réunion mémorable vous aviez le choix des plus hautes renommées; les noms illustres et populaires abondent parmi vous ; votre liste en