EMILE MONTÉGUT
Ariel a accompli son dernier office, Prospero adresse aux esprits qui l'ont servi des adieux solennels :
0 vous, elfes des collines, des ruisseaux, des lacs dormants et des bosquets, et vous qui, de vos pieds qui ne font pas d'empreintes, courez après Neptune lorsqu'il <.^ retire et fuyez devant lui lorsqu'il remonte, et vous, petits êtres nains, qui, au clair de la lune, tracez en dansant ces cercles qui laissent l'herbe amère et que la biche ne broute pas, et vous, dont le passe-temps est de faire naître, à mi-nuit, le champignon, et qui vous plaisez à entendre le solennel couvre-feu, vous êtes des maîtres bien faibles, et cependant, grâce à votre aide, j'ai pu, dans tout l'éclat de son midi, obscurcir le soleil; évoquer les vents à la rage séditieuse et déchaîner la guerre rugissante entre la vaste mer et la voûte azurée, allumer le tonnerre aux grondements redoutables, et décapiter, avec la propre foudre de Jupiter, l'arbre orgueilleux qui lui est cher, faire trembler les promontoires sur leurs bases massives, et retourner par leurs racines le cèdre et le pin, ordonner aux tombeaux de réveiller leurs dormeurs, d'ouvrir leurs portes et de les laisser sortir. Oui, voilà jusqu'où mon art, avec votre aide, a pu porter sa puissance! Mais j'abjure ici votre impérieuse magie, et, lorsque je vous aurai demandé, — ce que je fais en ce moment, — un peu de musique céleste, pour opérer sur le^ sens de ces hommes l'effet que je poursuis et que ce charme aérien est destiné à me faire atteindre, je briserai la baguette du commandement, je l'enfouirai à plusieurs toises sous la terre, et, plus avant que n'est encore descendue la sonde, je plongerai mon livre sous les eaux.
M. Montégut se demande s'il est au monde quelque chose de plus clair que ce passage, qu'il s'amuse à traduire de la sorte :
0 vous, puissances de l'âme et du cœur humain, amour de la nature, vibrante sensibilité, passion, tendresse, sympathie, esprit, vous êtes des maîtres bien faibles, car, qu'est-ce que vous êtes, sinon des souffles et des effluves, et cependant, grâce à votre aide, j'ai pu mettre en mouvement les poussières noires qui font reculer la lumière du jour, mettre aux prises la volonté humaine et la fatalité, les pouvoirs de l'abîme et le^ pouvoirs du Ciel, évoquer le mort de l'histoire et faire revivre les temps passés.
Un second passage auquel fait allusion M. Montégut le frappe plus encore : l'épilogue prononcé par Prospero. « Maintenant, tous mes charmes sont détruits, et j'en suis réduit à ma propre force, qui est bien faible. Vous pouvez, à votre volonté, ou me retenir ici, ou me renvoyer à Naples... Maintenant, je n'ai plus d'esprit pour faire exécuter mes* ordres, d'art pour enchanter, et ma fin sera le désespoir, à moins que je ne sois délivré par la prière. » — Est-il possible, s'écrie M. Montégut, de voir simplement dans ce passage cette supplique ordinaire par laquelle les auteurs dramatiques sollicitent les applaudissements des spectateurs? Ce ne sont pas des applaudissements que sollicite 3hakespeare,Vest un congé, et ce sont des adieux