HISTOIRE DE
genre dramatique ; parce que le génie du poète, pour se développer à son aise, a fait violence à la forme et aux conventions nécessaires du genre qu'il a choisi pour exprimer sa conception ; parce que Shakespeare est trop vaste pour la scène, qu'il traite le spectateur comme s'il était un lecteur; parce que le contraste que le théâtre impose à l'imagination du spectateur crée pour le poète de véritables dangers auxquels Shakespeare n'a jamais songé à se soustraire. Nous regrettons que M. Montégut n'en ait pas conclu que c'était au public de Macbeth à se hausser au niveau du poète, plutôt qu'au poète à descendre jusqu'à celui de son audi-, toire. Nous regrettons aussi qu'il ait renouvelé son expérience, en allant entendre une mauvaise imitation de Roméo et Juliette, par M. Emile Deschamps, « telle qu'il la comprend pour la scène, revue, cor-' rigée, et considérablement diminuée ». M. Montégut y a, paraît-il, ressenti un plaisir d'autant plus vif qu'il y trouvait la confirmation des pensées par lui émises. Pour le coup, nous aurions été avec le' public.
Chose assez surprenante, la thèse de M. Montégut devait être reprise par M. J.-J. Weiss (Le drame historique et le drame 'passionnel) à propos d'une adaptation de Macbeth par M. Jean Richepin.
On ne peut rien apprendre à personne, dit M. J.-J. Weiss, ni sur la puissante faculté d'imaginer que possédait Shakespeare» ni sur sa puissante faculté de réaliser, ni
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sur la seconde vue dont il la contrôlait et l'augmentait, ni sur le double monde réel et féerique où il vivait et nous fait vivre ; le second, plus vrai, s'il se peut, que le premier ; le premier aussi créé que le second. Il n'en reste pas moins un sujet inexpliqué de réflexion et un sujet de dispute. Comment a-t-il pu arriver que Shakespeare, après avoir été jugé de son vivant la merveille de l'Angleterre, soit tombé, bientôt après sa mort, et en Angleterre même, dans la pénombre ? Comment l'Occident n'a-t-il pas, sur l'Jieure même, retenti de son nom, comme il a retenti, tout de suite, au xvi« et au xviii® siècles, du nom des grands poètes de l'Italie et de l'Espagne, au xviii« et au xix^ siècles du nom des grands poètes allemands? Comment sa gloire a-t-elle été si lente à passer le détroit et ses drames à s'imposer? Comment se fait-il que celles des figures engendrées par son imagination, qui sont maintenant les plus populaires en Europe, ne le soient devenues qu'un siècle et demi après sa mort ? que, aujourd'hui encore, en FYance, après l'exaltation sans mesure de Shakespeare, par le romantisme allemand et le romantisme français, malgré l'admiration croissante de tout ce qui pense et de tout ce qui sent pour son théâtre, malgré tant d'œuvres dérivées de ses œuvres, malgré son souffle courant à travers Victor Hugo et à travers Ponsard, pour ne citer que ces deux noms, qu'on a l'habitude de prendre pour antithétiques, malgré la dramaturgie inconsciente consciencieusement adaptée et inégalement suivie par Goethe, par Schiller, par Alexandre Dumas, par Casimir Delavigne, on n'ait jamais pu acclimater sur notre scène une pièce de Shakespeare telle qu'elle est,' « ces pièces gonflées pourtant de tout ce qu'il y a de tragique dans le cœur humain »? D'où viennent les doutes qui ont hanté et retenu les poètes les plus
HISTOIRE DE l'œUVRE SHAKESPEARIENNE
dévots et les plus fervents de la religion shakespearienne, lorsqu'ils avaient l'expérience du théâtre ?
M. J.-J. Wciss remarque, qu'en 1840, Jules Lacroix a traduit une première fois Macbeth en vers, que le succès, du volume fut marqué, et qu'en 1863, Jules LacFoix, revenant à Macbeth, crut devoir en faire une autre traduction, plus libre, moins astreinte au texte original ; enfin, quand on lui demanda Macbeth pour TOdéon, que ce fut cette seconde manière, modifiée, remaniée, qu'il choisit pour la faire représenter. Il observe encore que M. Jean Richepin, « qui n'est pas de la famille des Campistron, qui n'a pas les pudeurs aryennes, qui a horreur de toutes les chapelles sixtines, Richepin le Touranien, Richepin l'audacieux, Richepin le fort, Richepin le mâle, Richepin, poète entier », écrivant un Macbeth^ longtemps plus tard, pour la Porte Saint-Martin, crut devoir, lui aussi, promener des ciseaux à travers Shakespeare.
M. J.-J. Weiss commet une erreur à l'égard de M. Jean Richepin. Sa belle adaptation de Macbeth en prose, serrait le texte aussi près que possible, et c'est pourquoi il fut maladroitement accusé de <( sauvagerie ». Il en commet une autre en prétendant que Shakespeare fut jugé de son vivant « la merveille de l'Angleterre ». Nous avons eu l'occar sion de démontrer le contraire.
Parmi les intéressantes études entreprises sur