‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 73 sur 92 · M. PAUL STAPFER · texte numérisé non relu

M. PAUL STAPFER

Shakespeare, nous voici arrivé à celles de M. Paul Slapfer. Alors qu'il était professeur à la Faculté des Lettres de Grenoble, M. Paul Stapfer fit paraître un volume très documenté sur Shakespeare et V Antiquité. Il y étudie les pièces grecques du poète, telles que Troïlus et Cressida, Timon d'Athènes^ citant les textes que Shakespeare a pu consulter, recherchant quelle idée il lui était permis d'avoir des mœurs athéniennes, expliquant comment il les a comprises et traduites. Puis il passe aux tragédies romaines, et c'est, sans conteste, la partie la plus curieuse de son travail. Nous savons que Jules César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan, sont le résultat de la lecture de Plutarque traduit en français par Amyot, lequel le fut ensuite en anglais par Thomas Horth. Comment Shakespeare a-t-il procédé dans son choix?

Un poète de l'école française, observe très judicieusement M. Stapfer, choisissant dans la causerie de l'historien grec quelques traits caractéristiques, une situation nettement tranchée, et excluant tout le reste, ferait avec cette situation unique et ses quelques traits, un fort bel ouvrage peut-être en son genre, mais dont la beauté consisterait par excellence dans l'unité, la simplicité et la clarté de la composition ; ce serait un extrait dramatique de Plutarque, ce ne serait pas Plutarque lui-même dramatisé. Shakespeare procède avec bien plus de hardiesse et d'ampleur ; une largeur magistrale est partout le cachet dominant de la main-d'œuvre. Dire qu'il ne choisit pas, qu'il n'exclut rien, serait une absurdité

manifeste, puisque choisir, et par conséquent, exclure, est une condition essentielle de toute opération de l'art; mais il y a dans son théâtre une telle multiplicité de choses, que la pensée ne vient pas à nos intelligences surprises que cette abondance prodigieuse n'est encore qu'un choix, que l'imagination, la mémoire, la science du poète étaient elles-mêmes sans comparaison avec les marques qui en sont restées, que son idéal a toujours été infiniment plus riche que l'œuvre de ses mains, et qu'il, avait des magasins de matériaux pour beaucoup plus de drames qu'il n'en a composés. L'impression faite sur son esprit par la traduction dramatique de Plutarque est donc celle d'une prodigalité de mise en œuvre qui semble (mais ce n'est qu'une apparence), ne rien exclure et vouloir tout reproduire. ,

Aussi bien la parenté entre Plutarque et Shakespeare est évidente. Tous deux aimaient à chercher les signes distinctifs de l'àme dans les plus légers faits, dans les propos, dans les simples badinages ({ qui souvent mettent mieux en son jour un caractère que des combats meurtriers, de grandes batailles et des prises de ville ». C'est Plutarque qui s'exprime ainsi. Shakespeare n'y eût pas changé un mot. Avec beaucoup de bonheur, M. Stapfer établit ce rapport en racontant, d'après Plutarque, les prodiges qui précédèrent et amenèrent la mort de César, en montrant comme Shakespeare a dramatiquement adapté ce passage, et, la comparaison faite, il en profite pour rétorquer l'argumentation alors très commentée d'un Allemand. M. Riimelin, chef d'une réaction anti-shakespearienne, lequel

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avait reproché à Shakespeare l'invraisemblance ou la futilité des motifs dirigeant ses personnages, i sans lui refuser, pourtant, le don créateur.

Ce don, de s'écrier M. Stapfer, ce talent est le sommet de l'art dramatique, et le poète qui le possède au plus haut degré est celui qui mérite entre tous ses rivaux de recevoir la couronne. Créer un caractère, c'est beaucoup; qu'est-ce donc de les semer à travers le monde idéal avec la prodigalité de la nature elle-même? Combien comptons-nous de caractères vivants dans toute la littérature, et, dans ce nombre, pour quelle incomparable part ne devons-nous pas faire entrer Shakes- ' peare ! Quand nous lisions les romans signés des noms les plus illustres, les drames, les tragédies, les comédies des maîtres, combien avons-nous rencontré de personnages si vrais, si originaux, si humains, qu'ils ont pris et gardé, dans notre imagination, et un corps et une physionomie ; que leurs traits, leur démarche, leur accent, leurs gestes, nous sont devenus plus familiers que ceux de nos amis, qu'ils ont existé, nous en sommes sûrs, et qu'il nous semble les avoir vus quelque part? Il est beau d'ourdir avec force, richesse et fantaisie le tissu d'une intrigue savante; il est beau d'entremêler des situations multiples et variées qui, sans fatiguer l'imagination du lecteur, ni choquer sa raison, tiennent son attention en éveil et le promènent ou l'entraînent, à travers une suite de surprises, jusqu'au dénouement imprévu et pourtant naturel. Il est beau, plus beau encore, d'incarner une passion dans chaque personnage et dans l'œuvre une idée philosophique ; d'élever le roman ou le drame à la hauteur d'un enseignement, et, ssns rien ôter à l'action de son intérêt dramatique, d'y ajouter l'intérêt supérieur d'une leçon de morale ou

d'une étude de psychologie. Mais créer des caractères ! peupler ce monde idéal d'individus qui vivent à jamais! donner à ces fantômes une telle réalité qu'à côté d'eux les individus que nous appelons réels, par cette raison spécieuse qu'ils ont un corps, nous apparaissent comme de véritables ombres! leur donner une telle personnalité que chacun d'eux possède, sous des ressemblances générales, un cachet particulier qui le distingue et que ce nombre petit, mais indéfini, de types immortels représente à la fois le cercle très restreint des passions humaines et l'inépuisable variété de la nature ! voilà la merveille de l'art, et la partie divine du génie; c'est par là que la poésie est une création, et que ces poètes méritent d'être nommés des dieux.

Après avoir comparé le texte de Plutarque et celui de Shakespeare, à propos de Jules Césary M. Stapfer continue relativement à Antoine et Cléopâtre, employant le même procédé, et mettant bien en vue la profusion des richesses poétiques répandues à pleines mains sur les deux amants, profusion que Shakespeare tire de ses propres ressources. Puis il passe à Coriolan et termine par une intéressante étude sur le personnage du peuple dans les tragédies romaines : <( Si des gens délicats, en tant qu'individus, deviennent grossiers quand ils sont en masse, si quinze cents hommes d'esprit rassemblés font quinze cents imbéciles, que penser du rassemblement de quinze cents hommes qui sont déjà des imbéciles comme individus? » Voilà ce qui explique les scènes populaires de Jules César et

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