‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 74 sur 92 · SHAKESPEARE ET LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

SHAKESPEARE ET LA POLITIQUE

<le Coriolan. tragédies dans lesquelles, comme l'a très hien fait remarquer M. Kreyssig dans son ouvrage : Vorselimgen iiber Shakespeare (tome I), Shakespeare n'a jamais voulu faire de politique. Aussi bien, les poètes, en général, sont par excellence des esprits aristocratiques. « Le principe de la poésie, a dit Ilazlitt lui-même, est un principe ennemi de l'égalité )). M. Stapfer en convient en terminant son étude.

(( Il faut louer Shakespeare de ne s'être point mêlé aux querelles politiques de son époque ; il doit à cette absence de préoccupations contemporaines et locales, l'universalité qui rend son théâtre intelligible en tout temps et intéressant en tout lieu. Pour un poète, comme pour un philosophe, faire de la politique, c'est déroger ; car c'est abandonner les larges horizons pour un point de vue nécessairement plus étroit. Les hommes d'action et les hommes de pensée sont de races différentes. Les premiers ne voient à la fois qu'un seul côté des choses ; bienheureuse cécité partielle; c'est grâce à cette vue bornée des choses humaines, d'où naissent la conviction avec la passion, que la machine du monde peut aller. Les hommes de pensée nient le pour et le contre : à partir de ce moment, ils sont de nul usage pour la vie politique ; mais ce qui serait la faiblesse et l'embarras de l'homme d'action fait la force et la supériorité du penseur. Aussi grands que les philosophes par l'étendue de l'intel-

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ligence, plus grands par le génie créateur, Télit^

des poètes habite ces pures régions de l'art où l'oi^

« plane au-dessus des rois et des peuples et de tous

les pouvoirs de la terre. »

M. Paul Stapfer ne devait heureusement pas s'en^ tenir à ce premier volume. Nommé doyen honoraire de la Faculté des Lettres de Bordeaux, il se rappela qu'autrefois Villemain esquissa — très légèrement — un parallèle entre Shakespeare et Molière. De plus, en 1863, le docteur G. Humbert, de Leipzig, avait publié un ouvrage intitulé : « Molière^ Shakespeare und die deutsche kî'iiik », en réponse à celui de M. Riimelin, plus haut cité. M. Stapfer écrivit : Molière et Shakespeare. Constatons, dès à présent, qu'entre Villemain et M. Paul Stapfer, Sainte-Beuve avait déjà pris position.

(( Molière, avait dit Sainte-Beuve, dans ses Portraits littéraires, est, avec Shakespeare, l'exemple le plus complet de la faculté dramatique, et, à proprement parler, créatrice... Corneille, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont sujets à des émotions directes et soudaines, dans les accès de leur veine dramatique. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne sais quel cri de l'instinct, et à une noble chaleur de sang ; comme les animaux généreux, lions et taureaux, ils ne savent pas ce qu'ils font. Molière, comme Shakespeare, le

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ï^ait ; comme ce grand devancier, il se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et, par cela supérieure, se gouvernant luimême, dominant son jeu, ardent à l'œuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité, néanmoins, <a froideur habituelle de caractère au sein de l'œuvre si mouvante, n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu, de Goethe, ce Talleyrand de l'Art. Ces raffinements critiques au sein de la poésie n'étaient pas encore inventés. Molière et Shakespeare sont de la race primitive. »

Nous ne savons pas bien ce que Ducis vient faire dans les exemples choisis par Sainte-Beuve, mais enfin, la comparaison a son intérêt.

M. Stapfer débute en réfutant les principaux paradoxes allemands sur Molière. Goethe relisait tous les ans les pièces de Molière et s'écriait, après chaque lecture : « Molière est si grand, que, chaque fois qu'on le relit, on éprouve un nouvel étonnement. » Mais l'admiration de Gœthe n'en a pas imposé à ses contemporains et à ses successeurs, au point de les empêcher de dénigrer de temps à autre l'auteur du Misanthrope. M. Stapfer y voit une révolte de l'esprit national. On sait, en effet, et nous en avons fourni des preuves, combien l'Allemagne eut longtemps à souffrir de l'influence de la littérature française et les efforts qu'elle tenta pour se débarrasser de son joug. On se souvient peut-

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être du cri de révolte que Byron raconte avoir entendu tomber de la bouche de Guillaume Schlegel : « Je médite une terrible vengeance contre les Français, je leur prouverai que Molière n'est pas un poète! )) Cri auquel répondit, d'ailleurs, Goethe : ! <( Pour un être comme Schlegel, une nature solide t comme Molière est une vraie épine dans l'œil; il \ sent qu'il n'a pas une seule goutte de son sang et | il ne peut pas le souffrir. » Il se peut aussi quel'in- } juste aversion de Schlegel pour Molière provienne ) de son admiration pour Shakespeare qu'il a si bien 1 incorporé dans la littérature allemande. L'enthousiasnae est volontiers injuste.

C'est donc à Schlegel que s'attaquera tout d'abord M. Stapfer, en discutant avec lui sur la façon de i comprendre le comique, discussion qui lui fournira l'occasion de rapprocher le comique de Molière et f celui de Shakespeare. Quand le paysan Thibaut, du } Médecin malgré lui, consulte Sganarelle, il se sert J« d'expressions à côté : <( Ma nièce est malade >' (ï hypocrisie, monsieur. — D'hypocrisie? — Oui, c'est- » à-dire qu'elle est enflée partout... Elle a de deuxjours l'un la fièvre quotigiienne, avec des lassitudes et des douleurs dans les mufles des jambes ». Dogberry, de Beaucoup de bruit pour rien, abuse des mêmes lapsus : « La dissemblée est-elle au complet?... Corbleu! Je voudrais vous faire part d'une affaire qui me décerne. » A propos de Schlegel, M. Stapfer s'en prend au dogmatisme en littérature, rappelant que

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