LE DOGMATISME EN LITTÉRATURE
Shakespeare professait, à l'égard de toutes les doctrines littéraires, la plus superbe indifférence. Il analyse ensuite le jugement du goût, de ce goût qui lit noircir tant de papier au xviii^ siècle et que Kant a si maladroitement défendu, puis, revenant au cœur de son sujet, il établit d'ingénieuses comparaisons entre le comique et la poésie dans Molière et dans Shakespeare ; ce qui, de nouveau, nous mettra à même de constater que plusieurs fois se rencontrèrent nos deux auteurs. Relisez l'allocution (ïFIamlet aux comédiens. Il leur recommande particulièrement de rester fidèles à la nature. Exactement ce que dira le marquis de Mascarille, sous une forme plus familière et plus comique. (( Et notons bien, observe M. Stapfer, que ces deux grands hommes faisaient un acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle. La nature et la vérité : voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare comme chefs de troupe et comme poètes ; voilà toute leur rhétorique ». Et plus loin : « J'aime à rapprocher Molière de Shakespeare pour la poésie, et Shakespeare de Molière pour le bon sens. Ces deux grands hommes, qu'on veut brouiller, se seraient compris l'un l'autre merveilleusement ».
Poursuivant son parallèle, après avoir rappelé que Fénelon, J.-J. Rousseau, et M. Kreyssig à leur suite, ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait voulu ridiculiser la
vertu, M. Stapfer observe que la raison décidant Molière à jeter du ridicule sur Alceste est laj même qui encouragea Shakespeare à précipiter^ son Hamlet jusque dans le crime. Étant l'un et l'autre des poètes dramatiques, ils pouvaient bien prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages, et, en définitive, ils peignaient l'homme. Les grands artistes finissent toujours par s' affranchir de leur sujet et par le traiter objectivement.
Hamlet et le Misanthrope sont les deux comparaisons que M. Stapfer avait à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare et il y est arrivé grâce à une argumentation vraiment particulière. « II n'existe point, dit-il, d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que prouve Hamlet ? Rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve le Misanthrope? rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal personnage au point où il en était au début ». Des philistins demandaient à Goethe quelle idée il avait voulu exposer dans les tragédies du Tasse et de Faust... « Quelle idée? répondit-il avec humeur, est-ce que je sais? J'avais la vie du Tasse, j'avais ma propre vie ; en mêlant les différents traits de ces deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse. Je peux dire justement de ma peinture : ell«