VICTOR CHERBULIEZ
st l'os de mes os et la chair de ma chair. On peut me demander quelle idée j'ai cherché à incarner dans mon Faust? Comme si je le savais et comme si je pouvais le dire moi-même. J'ai reçu, dans mon âme, des impressions, des images. Faust est un ouvrage de fou ».
Dans son parallèle on sent dès le début la préférence de M. Stapfer pour Shakespeare. Ce n'est pas nous qui l'en blâmeront. Mais plus on avance dans l'ouvrage, plus il semble que l'auteur,, devenu le Doyen de la Faculté des Lettres de Bordeaux, ait tremblé de se compromettre. La conclusion du livre autorise, du moins, cette supposition.
M. Victor Cherbuliez ayant, dans ses Etudes de littérature et d'art, qualifié Shakespeare de divin bateleur, M. Stapfer cite le passage suivant :
Il est le plus passionné et le moins sentimental des grands poètes ; il a l'absolue liberté de la fantaisie, son imagination plane au-dessus de son œuvre, elle s'ébat et se joue dans les tempêtes de la passion, comme l'oiseau de mer parmi les écueils et les naufrages. Ce voyant a sondé du regard les plus sombres abîmes de l'âme et de la vie, et il nous raconte ce qu'il a vu avec des paroles de spectre qui nous font frissonner et qu'interrompent tout à coup des gaîtés de Gilles ; ce grand romantique nous promène dans le pays des songes et nous réveille soudain par quelque cynique quolibet ; il fait chanter des sylphes et nous raconte à l'oreille que la Reine des Fées fut amoureuse d'un baudet. Pour lui, tout est nature : il se plaît à nous montrer l'instinct dans la pas-
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sion, l'animal dans le héros, Paillasse dans l'histoire, et il arrache leurs masques à ces fantômes avec une naïve brusquerie qui nous déconcerte. Son théâtre est à la fois le plus profond de tous et le plus populaire, le plus enfantin : c'est un divin bateleur. Gela n'est pas étonnant. Le monde lui apparaissait à lui-même comme un tréteau de saltimbanque, les vivants comme des masques de théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, et il tire de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou coiffé de sa marotte : « Othello, Macbeth, aimable Ophélie, et toi, faible Roméo, vous avez beau faire, vous n'êtes que des poupées ; j'aperçois au travers de votre pourpre le bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque de Polichinelle, et c'est l'aveugle destinée qui tient le fil ».
Évidemment, à la lecture de ces lignes, M. Stapfer a éprouvé un sentiment de révolte. Pourquoi a-t-il vu le moyen d'arriver à une conclusion peu compromettante en reprenant le thème de M. Victor Cherbuliez, c'est-à-dir^ en corrigeant son enthousiasme pour Shakespeare par un semblant de doute qui profiterait à Molière?
Voici comment il termine :
(( Quand les enfants, ayant fait des progrès dans rintelligence,commencent à devenir de petits singes et à pouvoir imiter les gestes qu'ils voient faire, leurs mamans leur apprennent à remuer leurs petites mains au rvthme d'une chansonnette humoris-
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tique qui renferme tout le sens de la vie humaine selon Shakespeare :
Ainsi font, font, font, Les follettes Marionnettes, Ainsi font, font, font, Trois p'tits tours — et puis s'en vont. »
Nous estimons que Shakespeare possédait de la vie humaine une notion plus élevée, mais on peut pardonner à M. Paul Stapfer une seconde de timidité en faveur de son talent et du plaisir qu'il procure.
Villemain, Sainte-Beuve et M. P. Stapfer n'ont pas été les seuls à établir des comparaisons entre Shakespeare et Molière. Dans un joli article Jules Janin s'est amusé à opposer Don Juan à Hamlet, Au premier moment cela étonne. Laissons la parole au critique. On a reproché à Shakespeare son mépris pour les trois unités; il ne les a pas plus dédaignées que Molière en écrivant le Festin de Pierre. « A voir l'auteur du Misanthrope marcher ainsi, le nez au vent et sans manteau, ne diriezvous pas que vous avez affaire à l'auteur du Roi Lear? Prenez toutes les pièces de Shakespeare, et dans pas une de ses tragédies qui embrassent le ciel et la terre vous ne trouverez plus d'espace, et plus convenablement rempli par la passion, par le
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rire et par la terreur. Si j'avais le temps, je comparerais VFlamlet de Shakespeare, au Don Juan de Molière ». Rassurez-vous, ce temps Jules Janin le prendra, car il ne sait pas économiser quand sa verve déborde.
Haralet est un philosophe dans son genre comme Don Juan ; Hamlet est un philosophe triste, Don Juan est un philosophe gai; l'un et l'autre, ils doutent; — ils font plus que douter, ils ne croient pas; et de ce doute, qui leur pèse, ils veulent se rassurer par les mêmes moyens. Seulement, Hamlet a peur de ce grand peut-être qu'il affronte. Don Juan, au contraire, se rassure derrière le faible abri de sa raison à laquelle il a bien soin de ne pas adresser de question impertinente. — Voilà la question ! De cette différence entre les deux héros l'explication est bien simple : l'un est un honnête homme amoureux à la façon des honnêtes amours ; l'autre est un scélérat est un égoïste. Cependant ils s'en vont l'un et l'autre, au hasard, celui-ci courant après son unique amour qui l'appelle ; celui-là après toutes les amours qui s'enfuient. — Colombes épouvantées par le Vautour !
A tout prendre, et malgré les fleurs, malgré les fortunes dont elle est semée, la route que parcourt Don Juan est aussi triste que la route que parcourt Hamlet, emcombrée de frimas et de neiges ; c'est que dans l'une et l'autre route, est semé le doute, cette épine amère, cette ronce fatale que nulle main ne peut arracher. Quand Hamlet s'écrie : — Le vent est rude et coupe le visage, il fait très froid! il nous paraît moins digne de pitié que Don Juan, quand il s'écrie, sous les beaux arbres si doucement agités par les zéphyrs printaniers : — Je crois que deux et deux font quatre, et que quatre
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et quatre font huit. Pour ce qui est de la partie bouffonne des deux drames, elle n'est pas moindre dans VHamlet que dans le Don Juan. Le prince de Danemark s'entoure de comédiens et de comédiennes à qui il enseigne les premiers éléments de leur art, qu'ils ignorent ; il est à lui-même son propre bouffon ; il rit avec éclats de cette parodie qu'il joue tout bas et qui sera sanglante. Pas n'est besoin de vous faire remarquer que Sliakespoare, pour l'unité de son drame, aussi bien que Molière, a recours à un mort qui revient au monde, et qui raconte aux vivants ce qu'il a vu chez les morts.
A l'époque où nous arrivons Shakespeare règne en Europe. On reconnaît ses beautés, sa gloire demeure définitivement assise. A la discussion succédera le commentaire, car on ne voudrait plus que le moindre riuage voilât la statue qu'on lui a universellement élevée. De nouveaux traducteurs paraissent, désireux de serrer de plus près un texte considéré enfin comme classique et que l'on accompagnera de âotes critiques et historiques comme celles de MM. O'Sullivan, Fleming, Morel. Parmi ces traducteurs, citons le très regretté M. A. Beljame, professeur à la Faculté des Lettres de Paris, MM. Bellet, Legrand, Angellier. Le docteur Zamennof ira jusqu'à traduire Hamlet en espéranto. M. Blaze de Bury. que nous avons déjà eu l'occasion de citer, consacre dans ses Tableaux romantiques une étude sur Voltaire et Shakespeare, publie des Lectures et commentaires sur Shakespeare ainsi que des Profils Shakespeariens. M. Bougeault, dans son Histoire des littératures étran-
gères, fait l'éloge de notre poète ; M. J.-J. Jusserand le commente dans son Histoire de la littérature anglaise; M. Maurice Bouchor traduit ses sonnets; M. Léon Daudet, dans son Voyage de Shakespeare, se livre à une étude dont la fantaisie prouve joliment la profonde connaissance qu'il a de son héros. Si nous avions l'intention de publier une bibliographie shakespearienne, nous ajouterions encore bien des titres : Shakespeare (A. Rue 1864) ; Corneille, Shakespeare, Goethe (William Reymond 1864); Étude fantaisiste sur Shakespeare (L. Notelle 1865); Galerie des personnages de Shakespeare (Amédée Pichot); Les derniers critiques de Shakespeare (Alex. Bùch- ^ ner 1876) ; Etude sur le Marchand de Venise (Jane Brown 1883) ; Les Héroïnes de Kalidara et Les Hé~ roïnes de Shakespeare (Ma^ry Summer 1879) ; Macbeth, étude commentée d'après les critiques allemands et anglais (James Brown 1885); La Psychologie dans les drames de Shakespeare {Docienr F. Onimus 1876)5 Répertoire de Shakespeare, Richard IIL analyse et commentaires, Le Roi Lear, id. (Jane Brown) ; Essai sur Vinfluence de Shakespeare (Wattendorff 1883) ; Shakespeare (Darmesteter 1889) ; L année Shakespearienne (Duchesse de La Roche-Guyon 1889); Au Siècle de Shakespeare (Georges Eekoud 1893), etc., etc..
Au milieu de ce concert universel une seule note détonne, donnée par Léon Tolstoï. Ses cendres fument encore, son talent impose le respect, mais