‹ L'œuvre shakespearienne, son histoireChapitre 78 sur 92 · LÉON TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

LÉON TOLSTOÏ

Châtiîïicîits, a parld du peuple en des termes rappelant ceux (le Coriolan :

Il s'appelle vulgus, plebs, la tourbe, la foule, lis sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule, Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non. N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ; Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère. Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère.

On se demanderait comment un écrivain de la valeur de Tolstoï put emboîter le pas à un farceur comme M. Crosby, si encore une fois, la passion politique ne se manifestait entre chaque ligne de son Shakespeare (1906). Tel un gréviste qui ne veut rien savoir, il s'arme et monte à l'assaut au cri de : Vive la Sociale ! Vingt fois il a relu Shakespeare (c'est lui qui nous le dit), vingt fois Shakespeare lui est tombé des mains. Cela prouve qu'il ne l'a pas compris, voilà tout. Parce qu'il n'a pas plus compris Shakespeare que nombre de Français ne comprennent Tolstoï est-ce une raison pour nous raconter le Roi-Lear avec une perfidie flagrante? Othello lui échappe. Pourquoi ? Parce que, répondrait Taine, trois siècles le séparent de Shakespeare; parce que Shakespeare pense en Anglo-Saxon, tandis que Tolstoï argumente en Slave ; parce que Tolstoï recommande une littérature pratique, enseignante, uniquement destinée à l'amélioration des masses, tandis que le génie de Shakespeare se compose

d'imagination pure. Tolstoï ne peut pas supporter Hamlet qu'il qualifie vraiment un peu à la légère : « Le Drame d'un ignorant. » Comment lui prouver qu'il a tort? Prouve-t-on une vérité littéraire comme une vérité scientifique? La littérature a-t-elle son i -\- i i= 2? Dans On ne badine pas avec V amour, Perdican regarde un héliotrope. « Demandez-lui à quel sexe, s'écrie Maître Bridaine, à quelle classe elle appartient, de quels éléments elle se forme, d'où lui viennent sa sève et sa couleur, il vous ravira en extase en vous détaillant les phénomènes de ce brin d'herbe, depuis la racine jusqu'à la fleur». Ce à quoi répond Perdican : « Je n'en sais pas si long, mon révérend. Je trouve qu'elle sent bon, voilà tout. )) Admirable et profonde réponse à mettre en exergue à tous les livres de critique. Mais Tolstoïne devait pas comprendre Musset plus que Shakespeare. Tous deux ne représentaient pour lui que des (( influences épidémiques », ou « des esprits immoraux se plaisant à nier l'objet religieux du drame. > C'est le reproche qu'il adressera plus tarda Wagner en taxant Siegfried de grossièreté.

Tolstoï à part, Shakespeare n'a plus de sérieux détracteurs. Depuis des années le public français, familiarisé, demande même qu'on lui présente Shakespeare sous un jour aussi véritable que possible. Le temps est déjà loin des traductions libres et des représentations tronquées. On comprend maintenant la solidité des fils indispensables cousant en-

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