III. L UNION DE FRIBOURG
L'Union de Fribourg, qui fut un centre d'études sociales catholiques, n'aurait sans doute pas vu le jour, si la question sociale, au cours du xix« siècle, n'avait pris, en Europe, un caractère franchement international.
Nous avons déjà eu l'occasion de signaler que le désordre social était né partout des mêmes causes, avait provoqué partout les mêmes ravages ; partout il avait ému quelques âmes d'élite imprégnées du sentiment chrétien ; ces âmes n'avaient pas tardé à le dénoncer et à demander à leur foi le moyen de le combattre.
Ces hommes d'élite, chez lesquels l'attitude sociale n'était qu'une forme de l'attitude chrétienne, devaient nécessairement être amenés à se grouper pour se concerter et pour étudier en commun les moyens les plus propres à apporter une solution aux problèmes sociaux.
C'est en octobre 1884, dans la bibliothèquie de l'évêché de Fribourg, qu'eut lieu la première rencontre entre le comte de Blome, le comte de Kuefstein et le marquis de la Tour du Pin.
Le choix de Fribourg se justifiait à plus d'un titre. Dans l'histoire internationale politique ou économique, le territoire suisse offrit toujours aux différents protagonistes un terrain accueillant leur permettant de se rencontrer, en désarmant momentanément leur hostilité. Pendant la guerre de 1914, comme après, la Suisse a constitué comme une sorte d'ilôt de paix, émergeant au milieu d'un océan de tempête. Et de plus, l'évêché de Fribourg avait à sa tête un prélat éminent dont la célébrité s'était accrue du fait qu'il avait porté la question sociale dans la chaire chrétienne : Mgr Mermillod avait prononcé à Paris deux discours retentissants dans l'église de Sainte-Clotilde, l'un en 1868 et l'autre en 1872, qui l'avaient consacré comme un des apôtres du catholicisme social.
M. Duthoit dira même, à la suite des fondateurs de l'Union, que le choix de Fribourg et de la Suisse était symbolique : « La Suisse... est bien placée pour servir de centre à nos travaux. C'est le pays d'où partent les grands fleuves qui arrosent toute l'Europe. Ils ne sont d'abord qu'une goutte d'eau ; mais une goutte d'eau sur la tête d'un enfant, c'est le baptême, c'est un élu. pour le ciel ; une goutte d'eau jetée dans
la chaudière bouillante, c'est la locomotive lancée à travers le monde » (1).
Il a pu écrire également que « trois sources trouvaient au palais épiscopal de Fribourg leur confluent. » (2). Ces trois sources étaient :
Le Comité de Rome ;
Le groupe des catholiques de langue allemande ;
Le Conseil des Etudes de Paris.
Le premier avait été institué par Léon XIII, que préoccupait l'intervention de l'Eglise en faveur des ouvriers ; le second, installé à Francfort, était un foyer d'études sociales qui avait à sa tête le prince Charles de Lœwenstein ; le troisième, créé à Paris, sous l'inspiration de l'Œuvre des Cercle» catholiques d'ouvriers, avait pour chefs le comte Albert de Mun et le marquis de la Tour du Pin.
L'Union de Fribourg allait permettre à ces différents groupes d'unifier leur action en leur servant, en quelque sorte, de trait d'union.
Mgr Mermillod en assuma, dès la première heure, la direction doctrinale ; il allait, de plus, en assurer la liaison avec le Saint-Siège. Dans une note qu'il adresse à Rome, il trace ainsi le programme du nouveau groupement : « A l'époque où l'influence de l'Eglise s'exerçait dans toute la chrétienté, la législation de chacun des peuples qui la composaient, était pénétrée d'un certain nombre de principes communs, qui servaient de base à l'ordre social.
Pourquoi ces principes ne sont plus appliqués ? Quelles sont les conséquences de leur abandon dans chaque pays ? Est-il nécessaire et possible de les appliquer dans les condition actuelles des sociétés modernes ?
Dans le cas où la nécessité et la possibilité de les appliquer seraient démontrées, quels seraient les moyens d'y parvenir?
Mais en présence de la difficulté qu'il y a, dans les conditions actuelles de la concurrence internationale, à établir dans chaque nation une protection efficace pour les classes ouvrières, il a été convenu que les divers groupes étudieraient si le remède ne serait pas dans une entente commune des nations, sous forme de convention, analogue à celle qui existe pour les lois de la guerre. Quels moyens les catliolique» auraient d'en provoquer la réalisation ? » (3)
<1) DuTHOiT. L'Union de Fribourg, p. 27. <2> DuTHOiT. L'Union de Fribourg, p. 26.
C3) Cité par H. Lorin. Semaine sociale de Rouen, 1910. Leçon d'ouverture.
Le caractère catholique et international de l'institution nouvelle allait s'affirmer avec son développement ; tous ceux qui, dans leur pays, avaient acquis une célébrité, au point de vue économique et social, prennent le chemin de Fribourg. Et c'est ainsi qu'on put voir bientôt la France représentée par de Mun, de la Tour du Pin, le P. de Pascal et Milcent ;
L'Allemagne, par de Lowenstein et le P. Lehmkuhl;
L'Autriche, par le comte de Blome, le comte de Kuefstein et le P. Weiss ;
La Suisse, par Decurtins et Python ;
La Belgique, par Helleputte et le duc d'Usel ;
L'Italie, par Toniolo, le comte Medolago et le P. Liberatore ;
L'Espagne, par de Gepeda.
Si tous ces hommes n'étaient pas d'égale valeur et n'étaient pas « taillés sur le même modèle », du moins, comme l'écrira de Mun, « chacun arrivait à Fribourg, non seulement avec le tempérament de sa race et les vues propres aux conditions de sa patrie, mais avec ses tendances et ses dispositions personnelles, les uns fidèles à l'esprit traditionnel, les autres agités du souffle nouveau des sociétés démocratiques » (1). Et de plus, tous professaient un égal respect et une soumis^ sion complète aux enseignements de la doctrine évangélique, à laquelle, avec une unanimité absolue, ils avaient puisé les principes capables de servir de base à la réorganisation de la société.
Si elle fut d'abord un centre d'attraction, l'Union de Fribourg ne tarda pas à devenir un laboratoire d'études permettant la mise au point de la doctrine catholique sociale et préparant sa diffusion.
Toutes les idées qui y furent développées s'inspirent de la philosophie thomiste la plus pure. « La Somme devint le volumineux bréviaire des catholiques de bonne volonté qui, pour guérir la misère humaine, coalisaient leurs excusables inexpériences et leurs admirables intentions » (2).
Si, en rappelant les enseignements de saint Thomas, l'Union de Fribourg opérait ainsi la restauration désirée par Léon XIII, du même coup elle permettait de porter atteinte à « deux préjugés fortement enracinés dans l'esprit du plus grand nombre [et qui] faussaient l'opinion » (3).
(1) De Mun. Combats d'Hier et d'Aujourd'hui, T. V, p. 412.
(2) LÉON Grégoire. Le Pape, hs Catholiques et la Question sociale, p. 32.
(3) DuTuoiT. Op. cit., p. 28.
Il était admis couramment, au cours du xix® siècle, qu'entre la vie économique et la vie morale, il ne pouvait pas y avoir de corrélation ; la première, relevant de lois naturelles et inéluctables, échappait au contrôle de la loi morale et interdisait à l'Eglise le domaine de l'économie politique.
De plus, le libéralisme économique voyait, dans le libre jeu des forces individuelles, le moyen le plus sûr d'établir l'harmonie entre les différents facteurs de la production ; l'Etat devait rester dans l'inaction, et l'élaboration d'une législation productrice du travail échappait à ses préoccupations.
L'Union de Fribourg contribua puissamment à détruire ces préjugés.
Elle permit d'établir l'existence d'une corrélation entre la vie économique et la vie morale. Proclamant que la question sociale est à la fois une question économique et morale, elle déclare que l'Eglise doit nécessairement intervenir pour dire, au nom de la morale, ce que la justice et la charité commandent.
L'Union de Fribourg a d'ailleurs résumé les directives de ses travaux, dans un mémoire qu'elle remit au Pape, sur sa demande, en 1888.
Dans ce mémoire, elle constate l'existence du malaise universel, les résultats funestes qu'il entraine au point de vue économique, et les moyens d'y remédier.
Par suite d'une évolution qui date de la Réforme, la société s'est constituée en dehors des enseignements de l'Eglise : la source des erreurs fondamentales du régime moderne, c'est la fausse conception de l'homme, de son origine, de sa nature et de sa fin.
L'individualisme est devenu la base de la vie sociale, et l'égoïsme, le moteur de l'activité économique.
Conséquemment, la loi du travail est méconnue ; le travail n'est considéré que comme créateur de richesses ; il s'achète comme une marchandise, alors qu'il engendre pour le travailleur un droit moral. La société ne doit pas, en effet, faire abstraction de la dignité de l'homme : elle doit veiller à ce qu'il puisse satisfaire, non seulement les besoins du corps, mais également ceux de l'âme.
Le droit de propriété a perdu son caractère de domaine d'usage ordonné au bien général ; dépourvu de toute obligation corrélative, il a permis au jus utendi et abutendi de se substituer au jus procurandi et dispensandi.
Le commerce, loin de suivre le mouvement de la consom-
mation et de la production, tend à les diriger suivant ses loi» et selon ses intérêts particuliers ; il est le plus souvent un moyen d'agiotage pour des spéculateurs avides de s'enrichir^
Le capitalisme qui admet, comme règle dans la production et l'échange, la perception d'un intérêt fixe, affecte, par cela même, les caractères de l'usure.
Le régime économique moderne a donc détruit l'équilibre social : en favorisant l'accumulation des richesses dans les mains de quelques privilégiés, il a provoqué le paupérisme des masses.
La banqueroute ne pourra être évitée qu'à la condition de remettre en lumière et en vigueur les salutaires enseignements de l'Eglise : eux seuls permettront d'établir une base solide pour la reconstitution d'une société nouvelle. Cette société devra adopter comme mode d'organisation, le régime corporatif qui est basé sur le groupement des hommes, d'après la communauté de leurs intérêts matériels et de leurs fonctions sociales.
Cette mise aui point de la doctrine catholique sociale ayant été faite, l'Union de Fribourg en a poursuivi la consécration par l'autorité pontificale. Si la prudence traditionnelle de l'Eglise avait jusqu'à ce jour interdit à la papauté de prendre nettement position dans le conflit social, l'heure était venue pour elle, de faire entendre sa voix.
Lorsque le 15 mai 1891, rEncyclique Rerum Novarum parut, les membres de l'Union de Fribourg eurent la joie de constater qu'elle consacrait les principes qu'ils n'avaient cessé de formuler. « La grande parole du Pape établit une ère nouvelle, écrira le comte de Blome ; ce que nous avons cru juste, ce que nous avions proposé, est désormais défini par l'autorité suprême » (1).
Dans ce creuset que fut l'Union de Fribourg, de Mun devait aboutir à cette affirmation que la question sociale, et spécialement la question ouvrière, était supranationale, et que, dès lors, la protection des travailleurs devait nécessairement être internationale.
Gaspard Decurtins joua, à ce point de vue, un rôle trèa^ important dans les travaux de l'Union. « Il a compris, écrira Nitti, qu'un pays qui cherche à protéger par des lois sociales la capacité économique des travailleurs, doit se trouver, sur les marchés internationaux, dans une position d'infériorité vis-à-vis des autres pays, où l'Etat ne vient pas borner soa activité » (2).
(1) Cité par M. Duthoit. Op. cit., p. 30. <2) Nitti. Op. cit., p. 254.
Pour Decurtins, cette législation internationale était la conséquence forcée de la production moderne, car l'indus^ trialisme prenait partout le môme aspect. Des mesures s'imposaient pour lutter contre les abus qu'il faisait naître : si ces mesures étaient prises par un seul Etat, les industriels de ce pays allaient être en droit de les regarder comme injustes, puisqu'elles auraient pour effet de les placer dans des conditions désastreuses quant à la concurrence étrangère. Pour lui donc, « l'entente internationale conditionne le développement du droit ouvrier en général » (1).
Reprenant à son compte l'idée d'une Conférence internationale, lancée trente ans plus tôt par Daniel Legrand, et plus tard, par le colonel Frei, Decurtins fit adopter par le Conseil fédéral sa proposition de réunir les principaux pays industriels de l'Europe, afin de les amener à se mettre d'accord sur les bases fondamentales de la législation ouvrière.
On sait que la Conférence de Berne projetée, n'eut pas lieu, €t f Uit remplacée, pour des raisons d'ordre politique, par celle de Berlin.
L'Union faisant siennes les propositions de Decurtins^ fixait ainsi les points essentiels que la législation internationale devait retenir : repos dominical, travail diurne, nocturne et souterrain des femmes, durée du travail des adultes sur terre et sous terre, fabrication des matières nuisibles et explosibles. En 1885, s'adressant au Pape, elle disait : « Il nous a paru que cette protection équitable ne saurait être efficacement garantie que par une entente internationale des divers groupements, se traduisant dans une législation sociale, reflet de ces coutumes traditionnelles qui, autrefois, grâce à la bienfaisante influence de l'Eglise catholique, s'étaient établies partout » (2).
Ainsi donc, si les travaux des différents groupes d'études catholiques sociales de Rome, de Francfort et de Paris, ont préparé l'Union de Fribourg, les travaux de cette dernière expliquent, dans une certaine mesure, et l'éclosion de l'Encyclique sur la condition des ouvriers, et le développement pris dans tous les pays, par la législation du travail. Et c'est avec juste raison que le comte de Blome pouvait dire, en 1890,. à ses collaborateurs : (v Depuis des années, vous avez répandu des idées et ces idées formulées, adoptées dans ce petit conseil de Fribourg, font le tour de l'Europe et ont reçu un com-
(1) Cité par Nitti. Op. cit., p. 257.
(2) DuTHOiT. Op. cit., p. 34.
mencement d'application en divers pays, et le monde ne se doute pas de votre paternité » (1).
§ y. LES INFLUENCES IMMEDIATES
Si, au cours de sa captivité, Albert de Mun avait été amené à découvrir l'œuvre de Ketteler, son séjour en Allemagne devait de plus, lui fournir l'occasion de lire et de méditer, à un moment particulièrement opportun, l'ouvrage d'Emile Keller sur le Syllabus, et lui permettre de resserrer, avec le capitaine de la Tour du Pin, une intimité qui s'annonçait €omme le prélude d'une vocation sociale commune et qui serait particulièrement féconde en résultats.
Les influences immédiates subies par Albert de Mun, se groupent donc sous deux chefs :
L'une s'exerce sur le terrain des principes et découle de la lecture d'un ouvrage qui a pour titre : UEncyclique du S décembre 1864 et les Principes de 1789, ou VEglise, l'Etat et la Liberté par Emile Keller.
L'autre s'effectue non seulement au point de vue doctrinal, mais également dans le domaine des réalisations ; elle émane d'un précurseur éminent du catholicisme «ocial : le marquis de la Tour du Pin.