‹ L'œuvre sociale d'Albert De MunChapitre 11 sur 49 · I. — EMILE KELLER · texte numérisé non relu

I. — EMILE KELLER

Le Syllabus, comme l'a indiqué de Mun, est l'exposé très net de la vérité catholique et de l'erreur révolutionnaire, des principes de la société chrétienne et des dogmes de la société moderne » (2).

« Ce petit livre français » qu'il ne connaissait pas et qu'un religieux, le P. Eck, mit entre ses mains, jettera dans son âme « la forte semence des vérités intégrales » (3). Il ne pouvait manquer de captiver son attention à l'heure même où son esprit, préoccupé des malheurs qui s'abattaient sur la France, €n cherchait la raison.

Keller, dans son ouvrage, a posé, en effet, « le problème

<1) Cité par M. Duthoit. Op. cit., p. 37.

(2) De Mun. Ma vocation sociale, p. 13.

(3) De Mun. Ma vocation sociale, p. 12.

vital de la société moderne » (1) en rapprochant le Syllabus de Pie IX des principes de 1789.

Depuis 1789, fera-t-il observer, « la France est le théâtre d'un duel à mort entre la Révolution et l'Eglise » (2). La Révolution prétend assurer le bonheur de l'humanité par le progrès de la raison, de la richesse et de la science, et, de plus, affranchir l'esprit humain du christianisme qu'elle dénonce à sa haine comme son mortel ennemi.

Il s'agit de savoir dès lors, si la société doit accepter l'Evangile nouveau et rejeter les principes séculaires qui ont présidé à sa formation, ou bien, après en avoir éprouvé les funestes conséquences, se tourner vers l'Eglise et demander au christianisme la satisfaction de ses aspirations les plus légitimes. En un mot, « qui, de l'Eglise ou de la raison moderne » (3) peut réaliser l'émancipation progressive des hommes et des peuples ?

La solution, pour Keller, ne saurait faire de doute : c'est celle qu'apporte le Syllabus, ce « code du bon sens et de la vérité, non seulement religieuse, mais politique et sociale » (4).. Les erreurs modernes ont été funestes à l'humanité ; seul, son retour vers l'Eglise peut la sauver et l'empêcher de rouler dans l'abîme des révolutions sociales.

La Révolution porte en elle un principe de mort. L'histoire est là pour attester que les révolutions de 1789, de 1830, de 1848, après avoir déchaîné l'enthousiasme et soulevé dans le cœur des peuples d'indicibles espérances, ont toutes réservé d'amères déceptions en aggravant les misères humaines qu'elles se targuaient de soulager et même de guérir.

Ce résultat négatif s'explique par ce fait que l'esprit révolutionnaire est imbu des principes du rationalisme.

Descartes, le père du rationalisme, a voulu considérer la raison comme égale, sinon supérieure à la foi, et traduire « à son tribunal la révélation tout entière » (5), Enseignant que la philosophie ne peut ni ne doit se soumettre à aucune autorité, il estimait que « la raison peut et doit parvenir k la connaissance de tous les dogmes, même les plus cachés, et qu'elle en est, elle-même, le juge souverain » (6).

Le rationalisme conduit, dès lors, directement la société

(1) Keller. Le Syllabus, Av. Prop., p. V et VI.

(2) Keller. Le Syllabus, p. 7.

(3) Keller. Le Syllabus, p. 19.

(4) Keller. Le Syllabus. Av. Prop., p. VIII.

(5) Keller. Op. cit., p. 156.

(6) Keller. Op. cit., p. 157.

à l'incrédulité, et, en rompant le lien des âmes formé par le catholicisme, il dépose en elle des ferments de dissolution. Comment ne pas comprendre que la puissance de l'erreur sera irrésistible et qu'elle livrera chaque individu aux libres fantaisies de son imagination ?

Le culte de la raison devait affranchir l'homme de toutes les disciplines chrétiennes éducatrices du cœur humain. « La raison pure devait se dégager de toute forme religieuse, et la nature était désormais si bonne que la liberté n'avait plus besoin de protection ni de limites. A l'avenir, pour être heureux, l'homme serait dispensé de la foi et des sacrificeis qu'elle impose, affranchi des imperfections et des injustices sociales, qu'elle l'obligeait à subir et à respecter. Le peuple étant par lui-même le plus fort et le plus vertueux, qu'avait-il encore besoin de l'Eglise ou de l'Etat ? Et pour les supprimer, ne lui suffisait-il pas de le vouloir ?))(!)

Soumis « aux directives d'une raison orgueilleuse, confiante dans ses propres forces, c'est-à-dire en fait, abandonnée à l'influence prédominante des passions humaines )> (2), l'ouvrier débarrassé de l'autorité religieuse qui le guidait, le consolait et le contenait, devait être amené à concevoir le dessein de réaliser, par la force, le partage équitable des biens et des jouissances de ce monde. Le rationalisme engendre donc le socialisme. « Aussi partout règne la haine des classes, la soif des jouissances, et dans le peuple, la pensée qu'il a le droit de tout faire, de tout renier, de tout détruire, pour arriver à la félicité (3).

Keller estime donc que les principes de 1789 ont échoué, « qu'ils n'ont tenu aucune de leurs promesses », « qu'ils n'ont fondé ni liberté religieuse, ni liberté politique, ni liberté sociale » (!4), parce qu'ils étaient contraires à la foi catholique et aux lois de la nature.

En déclarant que la liberté religieuse était « la faculté d'embrasser et de professer sans entrave la religion de son choix », ces principes ont en réalité ouvert la porte à la plus intolérante des religions : celle qui consiste à n'en avoir aucune. De plus, la raison s'est révélée impuissante à établir sans le concours de la Foi, ni autorité stable ni liberté sincère.

La Révolution, en inscrivant dans la Déclaration de 1789

(1) Keller. Op. cil., p. 162.

(2) Un Catholique social. Le Devoir social, p. 8.

(3) Keller. Op. cit., p. 337.

(4) Keller. Op. cit., p. 163.

que « le principe de toute société réside essentiellement dans la Nation », pensait supprimer les antagonismes et niveler les rivalités sociales. Or, pratiquement, elle a abouti à la constitution d'une aristocratie nouvelle à laquelle l'élection donna « un brevet d'infaillibilité. » (1) Aux supériorités traditionnelles, fondées sur le dévouement et sur les services de plusieurs générations, succéda le règne des parvenus de l'intelligence et de l'habileté n (2) et ainsi, le principe électif, loin de donner la liberté, a conduit tout droit au despotisme.

La Révolution prétendait apporter aux peuples la liberté sociale, basée sur l'égalité des citoyens et réalisée par la suppression des privilèges. Or, « de même que la liberté religieuse... avait été inaugurée par la persécution la plus sanglante, la liberté nationale... par la guerre générale, la liberté politique par l'insurrection contre les pouvoirs établis, de même la liberté civile commença par confisquer les biens collectifs et inaliénables qui assuraient aux familles, aux corps de métiers, aux associations un patrimoine et des ressources communes » (3).

Ce patrimoine n'était-il pas « le seul remède efficace à la faiblesse individuelle que l'on voulait sauvegarder » ? (4).

La liberté individuelle, substituée à la réglementation exagérée de l'ancien régime, devait, comme toutes les libertés sans frein, amener inévitablement le triomphe des forts et l'oppression des plus faibles. Effectivement, elle a abouti au partage de la société en deux classes: d'une part, la classe de ceux qui n'ont rien et vivent au jour le jour du produit de leur travail, et, d'autre part, la classe de ceux qui détiennent les instruments du travail et qui sont maîtres du sort de l'ouvrier. La Ptévolution a beau proclamer que « chacun est libre de s'instruire... libre de choisir le métier qui lui convient... Libre? Oui, à une condition, c'est d'être déjà riche » (5). Le seul moyen d'être libre, c'est d'avoir quelque chose à soi, car la véritable inégalité n'est pas dans les droits, mais elle est dans la richesse.

Tel est le bilan désastreux des erreurs modernes, dont la Révolution est issue.

La Révolution est semblable à la Rome antique, que Ton

(1) Keller. Op. cit., p. 190.

(2) Keller. Op. cit., p. 189.

(3) Keller. Op. cit., p. 200.

(4) Keller. Op. cit., p. 201.

<5) Keller. Op. cit., p. 266.

se plaît à présenter comme un chef-d'œuivre de civilisation. Si l'empire romain sombra dans la corruption et dans la tyrannie, c'est bien parce que « la raison humaine, dégagée des traditions symboliques et légendaires de son berceau » puisait « en elle-même le secret de toute vérité et le remède de tout mal » (1). Or, comme le signale Pie IX, là où « la raison est Tunique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal, elle est impuissante par ses forces natutrelles à procurer le bien des hommes et des peuples » (2),

De même que l'Eglise se pencha jadis sur la société malade et en ranima la vie sociale, en relevant les âmes, en purifiant la famille, en réhabilitant le travail, de même aujourd'hui elle doit venir au secours de l'humanité souffrante et lui restituer ce principe de vie qu'est le christianisme.

Ne faut-il pas à l'homme une règle, un frein et une protection? S'il est abandonné au tâtonnement de sa raison, ne s'égarera-t-il pas? Seule, la religion lui tracera la route dans laquelle il devra s'engager et lui donnera le moyen de vaincre ses mauvais instincts.

Au point de vue politique, seule l'Eglise est capable de poser en face de tous les pouvoirs la vraie notion de l'autorité sur le respect de la justice, et en face de tous les partis, la vraie notion de la liberté fondée sur le respect du pouvoir.

Au point de vue social, le christianisme enseigne aux hommes l'amour et leur pêche l'union ; aux ouvriers il apprend à accepter le travail et à ne pas le considérer comme un joug odieux; aux riches, il fait une obligation de ne uas abuser de leur supériorité et de ne pas spéculer sur la faiblesse et sur la misère d'autrui. Il leur rapeplle que la fortune est pour eux une charge et qu'elle ne doit pas servir uniquement à la satisfaction de leur égoïsme ; il leur demande de respecter la dignité humaine de l'ouvrier et d'assurer son indépendance, car l'ouvrier n'est pas une machine, mais un égal devant Dieu et un associé devant les hommes.

Le problème social est avant tout un problème moral; au fond de tout conflit social, il y a une question de justice et de morale, donc une question religieuse. Seul, le christianisme apporte à l'humanité la force capable de plier les âmes, de discipliner les volontés et de susciter le bien. Cette force toute morale réussit là où échoue la force matérielle, car seule elle a le pouvoir « de produire l'obéissance volon-

(1) Keller. Op. cit., p. 68.

(2) Keller. Op. cit., p. 72.

taire du plus faible, la justice volontaire du plus fort et de transformer ainsi le fait en droit » (1).

Ainsi donc, Tapplication de la doctrine évangclique est une garantie certaine de liberté religieuse, de liberté politique et de liberté sociale.

Pour permettre à cette doctrine de produire ses heureux effets, d'une manière totale, Keller indique en ces termes le rôle qui est dévolu aux élites: « On aura beau prêcher l'économie aux petits et l'humanité aux grands, il y aura toujours entre eux un abîme creusé par le luxe, la cupidité, la rapacité, l'imprévoyance. Comment le combler..., si des hommes intelligents ne s'y jettent, eux, leur intelligence, leur activité et leur fortune, non à la poursuite de leurs propres droits, mais en sacrijQant tout intérêt personnel, pour s'occuper uniquement des autres? » (2).

Ce rôle social des élites qu'Albert de Mun devait si bien comprendre et léaliser, exige du dévouement; mais le dévouement n'est-il pas le principe même de la doctrine évangélique?

Tels sont les enseignements que proclamait le Syllabus, ou plus exactement que tirait du Syllabus l'interprétation iiersonnelle de Keller. La conclusion que devait en tirer Albert de Mun, c'est que, plus que jamais, le rétablissement des « grandes vérités, dont les principes de 1789 n'ont été que la fausse monnaie » (3) était nécessaire, et que les peuples et les hommes étaient d'autant plus libres et plus unis qu'ils étaient plus chrétiens.

Et l'on comprend qu'Albert de Mun ait pu écrire que la lecture du livre d'Emile Keller l'avait rempli, lui et son compagnon de captivité, de la plus vive émotion : « Il nous sembla, ajoute-t-il, que^ dans l'obscurité de notre douleur, une lumière inondait nos esprits » (4).

(1) Keller. Op. cit., p. 87. « Savez.vous, disait un jour, Napoléon à Fontanes, son grand.maître de l'Université, ce que j'admire le plus au inonde ? C'est l'impuissance de la force à fonder quelque chose. Il n'y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l'esprit... A la longue, le sabre est toujours battu par l'esprit ». (Cité par Montalem- BERT. Disc. III, p. 44.)

(2) Keller. Op. cit., p. 229.

(3) Keller. Op. cit., p. 318.

<4> De Mun. Ma vocation sociale, p. 13.

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