LES PRINCIPES
La vocation sociale d'Albert de Mun a eu pour cause initiale la guerre de 1870, et les tristes événements de la Commune ; Taccablement de la défaite qui pesait douloureusement sur le pays, et qui était accru par la lutte fratricide qu'elle provoqua, fit naître dans son âme un « immense désir de régénération chrétienne et sociale )> (1).
A l'origine donc, ce ne sont ni les abus du régime industriel, ni les souffrances des masses populaires qui déterminent sa vocation sociale, ce sont uniquement les malheurs qui s'abattent sur la France, et auxquels il va s'attacher à découvrir non seulement des raisons techniques, mais des causes morales et philosophiques.
Le drame de la Commune lui dévoilait l'existence d'une société minée par un mal profond, d'ordre essentiellement moral. Où était la source de ce mal ? Quelle en serait la guérison ? Telles sont les questions qui, dès le début, se posèrent à son esprit préoccupé de l'avenir national.
L'insurrection parisienne avait été la manifestation d'une hostilité déconcertante : le meurtre des otages de la Roquette, les incendies de la Villette, le massacre des religieux et des gardes municipaux, avaient révélé chez les combattants une haine farouche, et apparemment incompréhensible, contre la religion et contre l'autorité.
De Mun a raconté comment il aperçut soudain cet abîme creusé au sein de la société. Accompagnant le général de Ladmirault, auquel il était attaché, il croisa un groupe de soldats qui portaient un homme couvert de sang. Le général fait arrêter le convoi et s'informe. « Mon général, c'est un insurgé.
(1) De Mun, Ma vocation sociale, p. 18.
répondent les soldats. » Alors, le cadavre vivant se soulève sur sa civière, et tendant son bras vers le groupe qui l'entoure, de répondre : « Les insurgés, c'est vous I )> (l)
Cette apostrophe éclairait d'un jour sinistre cette tragédie poignante dont la société légale portait la responsabilité devant l'histoire. « Qu'avait fait cette société légale, depui*» tant d'années qu'elle incarnait l'ordre public, pour donner au peuple une règle morale, pour éveiller et former sa conscience, pour apaiser par un efifort de justice la plainte de sa souffrance ? » (2).
Cette responsabilité des classes élevées, de Man en eut encore davantage le sentiment, lorsqu'il participa aux enquêtes prescrites dans le but de rechercher les causes de l'insurrection. Ces enquêtes lui firent toucher du doigt « de cruelles misères, quelquefois de lamentables méprises où apparaissait ainsi, dans sa conduite, le mal fait au peuple par l'indifférence des classes élevées » (3).
Sa déposition faite devant la commission parlementaire, présidée par le comte Daru, contient en germe et la pensée de son action sociale, et cette responsabilité des classes bourgeoises. « Il y a aujourd'hui entre les diverses classes de la société un abime profond, qui ne peut être comblé que par le temps et par une éducation morale meilieure donnée à la classe ouvrière. Je suis bien éloigné de croire que la force seule puisse en venir à bout » (4).
Si de Mun inclinait à l'action sociale par sentiment patriotique et charitable, il se trouvait incapable encore d'en définir la forme. Il allait, avouera-t-il lui-même, attiré par « tous les foyers de vie catholique et d'activité sociale... avec une curiosité mêlée d'espérance, semblable à un homme qui cherche sa route en s'arrêtant à tous les poteaux » (5).
Le premier document public dans lequel il ait exprimé avec netteté ses idées sociales, est « L'Appel aux hommes de bonne volonté », qui fut lancé le 24 décembre 1871.
Ce document fut publié dans les circonstances suivantes. Maurice Maignen, membre de la Congrégation des Frères de Saint- Vincent de Paul, dirigeait à Montparnasse, après l'avoir fondé, un cercle de jeunes ouvriers. Ayant été invité à le visiter, de Mun fut enthousiasmé par cette organisation, conçue sur des bases nouvelles et différentes de celles des patronages.
il) De Mux. Ma vocation sociale^ p. 22.
(2) De MtfN. Ma vocation so cialfi, p. 22.
(3) De Mux. Ma vocation social^, p. 32l
(4) De Mun. Ma vocation sociale, p. 35.
(5) De Mun. Ma vocation sociale, p. 47.
Ce fat alors qu'il acquit cette conviction, que le Cercle était le moyen le plus sûr « d'arriver au peuple et de le sauver ». a Nous n'hésitions plus sur la forme que nous donnerions à nos aspirations. Sans plus chercher, nous prendrions, pour atteindre le peuple et parler à son c<jeur, l'instrument que la Providence mettait entre nos mains. Ce n'était pas assez de sauver le Cercle Montparnasse ; nous irions en fonder de semblables dans tous les quartiers de Paris, en commençant par les plus populaires... là même où la question sociale, faite de colère et d'injustice, d'égoïsme et de révolte, s'était dan* un éclair dressée devant nous. » (1).
Décidé à l'actioa, de Mun crée, avec quelques amis, un comité pour la fondation de cercles catholiques d'ouvriers dans Paris : le premier acte du comité fut cet « Appel aux hommes de bonne volonté » :
« La question ouvrière à l'heure présente, y était-il dit, n'est « plus un problème à discuter. Elle se pose devant nous (( comme une menace, comme un péril permanent. Il faut la « résoudre... La Révolution est près d'atteindre son but... Aux (( doctrines subsersives, aux enseignements funestes, il faut « opposer les saintes leçons de l'Evangile ; au matérialisme, (( les notions de sacrifice ; à l'esprit cosmopolite, l'idée de « patrie ; à la négation athée, l'affirmation catholique. Il im- « porte de détruire ces préjugés qui divisent et engendrent, « d'une part, le mépris et l'indifférence, et de l'autre, la haine « et l'envie. Les hommes des classes privilégiées ont des de- « voirs à remplir vis-à-vis des ouvriers, leurs frères... » (2).
« L'Appel aux hommes de bonne volonté » présente une importance qu'on ne saurait trop souligner quand on étudie l'œuvre sociale d'Albert de Mun : il est resté, en effet, le fondement de son action — « l'expérience devait en préciser les termes, elle ne devait pas en modifier l'esprit » (3).
Son examen révèle chez de Mun :
— La nécessité de résoudre la question sociale, après en avoir constaté l'existence ;
— La préoccupation de refaire une société chrétienne, en rompant ouvertement avec les doctrines de la Révolution, et en mettant une confiance absolue dans les enseignements de l'Eglise ;
il) De Mxjn. Ma vocation sociale, p. 67.
(2) De Mun. Ma vocation sociale, p. 72-73.
(3) J. Lerolle. Les Catholiques Sociaux au Parlement : A, De Muiu Semaine sociale de Metz, 1919.
— L'obligation pour les classes élevées de remplir leur devoir social vis-à-vis des masses populaires.
Voyons successivement, quelle idée il se faisait de la question sociale, quelles en étaient pour lui, les causes, et quels remèdes il jugeait nécessaire d'y apporter.