I. LA QUESTION SOCIALE
Dès qu'il voulut se consacrer à la régénération morale de la France, de Mun constata que la question sociale était « la terrible réalité de notre siècle ». Il s'indignait que des hommes d'Etat, comme Gambetta et comme Thiers, ne s'en fussent pas préoccupés, et l'aient même méconnue. Gambetta ne l'avait-il pas niée, et Thiers n'avait-il pas écrit, dans son rapport sur l'Assistance publique, en 1850, que « la société actuelle, reposant sur les bases les plus justes, ne saurait être améliorée ? »
Les problèmes angoissants que cette question soulevait appelaient une solution. Mais pour les résoudre, ne fallait-il pas savoir d'abord exactement ce que c'était que la question sociale ? « Qu'est-ce que la question sociale ? De la réponse que chacun fait à cette question, dépend la manière dont il en comprend la solution. » (1).
Pour les uns, ce « n'est que Féclosion, à la surface de la société, des passions mauvaises qui couvent dans son sein, le cri de révolte de l'envie, et la revanche des pauvres contre les riches » (2). De Mun estime que pour ceux-là, la force est le seul remède possible au mal social : « aux revendications populaires » il faut répondre par des « coups de fusil » (3) .
Pour d'autres, la formule de Gambetta : « Il n'y a pas de question sociale, il n'y a que des questions sociales » (4), semble convenir parfaitement à « l'opportunisme bourgeois, satisfait d'un état dont le principal mérite était de l'avoir enfanté, et dont il consentait seulement à améliorer les détails en y mêlant un peu de philanthropie » (5). Cette conception est particulièrement chère aux tenants de l'économie libérale : pour ces derniers, en effet, la question sociale n'apparaît en
(1) De Mun. Discours. T. V, p. 331.
(2) De Mun. Discours. T. V, pp. 331-332.
(3) De Mun. Discours. T. V, p. 332.
<4) M. PoiNCARÉ dans un récent banquet politique, le 24 avril 1924, s'est plu à reconnaître dans la formule de Gambetta, « une admirable parole odieusement défigurée ».
(5) De Mun. Discours. T. V, p. 332.
somme, que comme Téternelle question des riches et des pauvres.
D'autres, enfin, « reconnaissent bien qu'il y a une question fondamentale qui se retrouve dans tous les problèmes sociaux, mais ils déclarent que ce n'est pas une question d'organisation économique, mais seulement une question religieuse » (1). Parmi les économistes qui partagent cette dernière opinion, se rangent un assez grand nombre de catholiques, et c'est ainsi que M. Claudio Jannet a pu écrire : « Par quelque côté qu'on étudie les phénomènes de notre temps, on en vient toujours à cette constatation : c'est que la question sociale est, non pas une question d'organisation d'ordre économique, mais une question religieuse » (2).
Pour Albert de Mun, les uns et les autres se trompent, car tous procèdent d'un point de vue inexact. Sans doute, il y a, entre la question religieuse et la question sociale, une intimité incontestable. La religion, « d'où découlent les règles de la morale, domine toutes les relations des hommes entre eux, aussi bien dans l'ordre économique que dans l'ordre politique; mais la question religieuse n'est pas toute la question sociale, et celle-ci prend sa source dans le vice de l'organisation économique » (3). La question sociale est donc non seulement une question morale, mais aussi une question économique, car il s'agit, au fond, d'une injustice qui réside essentiellement dans la différence dont le travail et le capital sont traités et rémunérés.
Incontestablement, le monde économique révèle un état de guerre perpétuel entre capitalistes et travailleurs ; cet état de guerre se traduit par des grèves et des lock-out dont l'acuité va croissant. De plus, la classe ouvrière se trouve dans un état de misère qui tend à devenir chronique : le paupérisme est, en effet, un mal spécial à notre siècle. Il faut reconnaître que « ceux qui tirent leurs revenus des capitaux se sont enrichis dans une proportion beaucoup plus forte que ceux qui vivent du produit de leur travail » (4). L'influence du capital est prépondérante ; le travail se trouve, vis-à-vis de lui, dans une situation d'infériorité que caractérisent et l'insuffisance de la rétribution, et les conditions inégales dans lesquelles celle-ci est déterminée.
Si les capitalistes « voient l'existence de leur famille assurée sans que leur femme et leurs enfants soient obligés de
ri) De Mvn. Discours. T. V, p. 332
(2) 'Claudio Jannet. Socialisme d'Etat, p. 532.
(3) De Mun. Discours. T. V, p. 332.
(4) De Mun. Discours. T. V, p. 333.
concourir au travail, leuT foyer garanti, leur vieillesse préservée », pour les ouvriers, il n'existe rien de semblable. Pour eux, « la vie est mal assurée, la famille tout entière est livrée au labeur journalier, le foyer est détruit, le lendemain incertain, la vieillesse vouée à l'insécurité » (1).
Il y a plus. Pour les premiers, « la propriété est l'état normal, l'accès en est facile, la jouissance protégée par une législation jalouse » ; pour les seconds, « la propriété individuelle est une rare exception, la propriété collective est un rêve irréalisable, le salariat perpétuel est la loi commune » (2).
Comment voulez-vous, qu'en présence d'une inégalité semblable, et qui est due à ce fait, que le capital et le travail réunis autrefois, sont aujourd'hui séparés, l'ouvrier n'en arrive point à se laisser persuader que la richesse est injustement répartie ? Les transformations politiques n'ont pas entraîné de modifications dans Tordre économique. Qu'y a-t~il, dès lors, de changé dans la situation sociale des ouvriers ? Le bulletin de vote ne leur a pas donné la liberté économique, et si sur le terrain politique ils sont les plus forts, parce qu'ils sont le nombre, sur le terrain économique ils demeurent les plus faibles c( parce que le travail est toujours pour eux, pour leur famille, une question de subsistance » (3).
La question sociale est une question de subsistance, et, par là, s'écrie alors de Mun, « j'entends parler alors, non seulement du pain quotidien, mais de la possibilité pour l'ouvrier de vivre sans épuiser ses forces dans un labeur qui les use et les brise prématurément, la possibilité de gagner sa vie et celle des siens sans être déchu de toutes les satisfactions légitimes, sans être obligé de renoncer pour cela à tout ce qui est pour l'homme ie soutien, la force et la joie, au repos nécessaire, au foyer décent et honoré, à la vie de famille, à l'éducation des enfants, à la sécurité du lendemain » (4). Ces droits auxquels nul être humain ne saurait renoncer, pourquoi les ouvriers en seraient-ils privés ?
Ainsi donc, à la fois question religieuse par son aspect moral et question économique, la question sociale « se dresse au-dessus des théories, des calculs et des raisonnements les mieux établis, et... elle éclate dans sa brutalité, en éveillant dans les âmes la voix invincible de la justice et de l'humanité » (5). Elle appelle nécessairement une solution. Avant d'en déter-
(1) De Mun. Discours. T. V, p. 333.
(2) De Mun. Discours. T. V, p. 333.
(3) De Mun. Discours. T. IV, p. 64.
(4) De Mun. Discours. T. IV, p. 65.
(5) De Mun. Discours. T. IV, p. 65.
miner les éléments, voyons quelles sont, pour de Mun, les causes des maux dont souffre la société actuelle et, en particulier, le monde du travail.