II. LES CAUSES
Les causes du mal social, Albert de Mun les ramène, d'une part, à une idée, et, d'autre part, à une doctrine,
I. Le génie de la Révolution, — L'idée, cause première de la question sociale, c'est le génie de la Révolution.
Ce que de Mun reproche par-dessus tout à la Révolution, ce n'est pas d'avoir mis fin aux abus de l'ancien régime, mais d'avoir, à la suite du travail accompli par la Réforme dans les esprits, |>roclamé pour la première fois « comme base de la constitution sociale... la séparation entre la loi divine et la loi humaine, celle-ci affranchie de tout lien avec l'autre, et fondée sur l'indépendance absolue de l'homme vis-à-vis du Créateur » (l). L'œuvre révolutionnaire a eu pour fin d'affranchir les droits de l'homme de la tutelle divine, et même, de les opposer aux droits de Dieu,
Si la société est aujourd'hui plongée dans un trouble profond, si la question sociale se révèle au dehors par des éclats sinistres et se manifeste au grand jour par des agitations qui divisent les cœurs, c'est, avant tout, parce que la Révolution s'est attaquée au droit et à l'autorité pour y substituer la force et le nombre.
Longtemps les esprits sont demeurés sans s'en apercevoir : le mirage révolutionnaire les fascinait ; car ils n'ont vu d'abord que les idées généreuses de justice et d'affranchissement universel, les promesses de liberté, les rêves d'égalité fraternelle. En réalité, la Révolution n'éblouissait les peuples que parce qu'elle s'enveloppait dans le « manteau du christianisme » ; « foulant ensuite aux pieds son manteau, elle apraît dans le néant de ses promesses et la nudité de son origine » ( 2 ) .
Diderot, en 1750, avait formulé le programme des philosophes, érigés « en parti » et presque « en église », dira Voltaire: « O Nature, souveraine de tous les êtres, et vous, ses filles adorables. Vertu, Raison, Vérité, soyez à jamais nos seules divinités ! » Telle est l'idée que le dix-huitième siècle couva et vit se propager en bousculant les traditions jusqu'alors res-
(1) De Mun. Discours. T. IV, p. 214.
(2) De Mun. Discours. T. IV, p. 213.
pectées. Le Christianisme lui apparut désuet. Pourquoi aussi s'obstinait-il à enseigner aux hommes le renoncement à la Nature ? La Nature, Téternelle sacrifiée, entendait prendre sa revanche : l'heure est venue où elle va donner naissance à la Raison, et celle-ci, en fille reconnaissante, loin de contrarier la Nature, va s'en prendre à la Révélation. *
« L'Encyclopédie, a dit Nisard, n'est pas un livre, c'est? un acte. )) Acte d'hostilité, acte de destruction, dont les effets dissolvants vont s'exercer sur les idées morales, religieuses et sociales, qui sont le vieux fonds accumulé par la tradition^ pour servir d'assises à la société.
La répudiation de la loi divine n'a pas tardé à porter ses fruits ; « l'homme souverainement maître de lui-même ef Hes choses, est tombé dans l'esclavage de ses passions et dans la servitude de son égoïsme » (1). Qu'en est-il résulté ? Les liens sociaux qui naissent du sentiment des devoirs réciproques imposés par la loi divine, et du respect des droits légitimes qu'elle seule peut garantir, ont été rompus. La rupture des liens sociaux a entraîné la brusque destruction des corps spontanés de la nation et des groupements naturels formés par le voisinage ou l'intérêt commun. Avec son esprit de négation, supprimant toute croyance, toute hiérarchie, toute autorité, la Révolution, faisant table rase de ces institutions qu'étaient les associations corporatives, n'a réservé ses faveurs qu'à l'individu seul. Incapable de réaliser l'ordre social, après avoir bouleversé tout ce qui existait avant elle, elle a laissé le pays non pas désorganisé, mais inorganisé.
L'intérêt personnel, conséquence naturelle de l'indépendance de l'homme, est devenu la règle de ses actions. Considérant l'homme in abstracto, et en dehors du milieu social dans lequel il évolue nécessairement, la Révolution a imaginé un être théorique, vivant dans une société également théorique, pour laquelle n'existaient ni lien social, ni loi divine, ni tradition historique. Cette situation sociale dont souffre profondément le peuple a un nom : c'est l'individualisme. Or, l'individualisme est « la plaie qui ronge la société tout entière ». Montéguit a dit qu'il était « un état monstrueux où l'homme, atome égoïste autant que faible, libre mais impuissant, sans autre loi que lui-même, mais sans secours contre lui-même, tourbillonne autour des autres atomes ses frères, se heurtant fréquemment à eux, ne s'y agrégeant jamais qu'accidentellement ou passagèrement ».
Sous l'empire du Contrat Social, dont Mallet du Pan a pu écrire qu'il est « le Coran des discoureurs de 89, des Jacobins
(1) De Mun. Discours. T. IV, p. 214.
— Sodé 90, et des Forcenés de 93 », la Révolution a conçu, pour cet être abstrait et purement fictif, une législation économique et une législation politique spéciales, dont le résultat fut, avec la destruction des organismes sociaux existants, de renforcer la puissance du pouvoir central, et d'abandonner le travail à la merci du capital.
Le Moyen-âge avait légué à la société moderne une organisation telle que le pays avait des corps organisés, dans lesquels les devoirs et les intérêts communs de la profession étaient représentés, exercés et défendus. Or l'individualisme désagrégea et détruisit ces institutions ; désormais, l'ouvrier abandonné est livré à lui-même ; il soufffe de son isolement, car il ne peut plus réclamer de protection ni trouver dans l'organisation moderne du travail, la compensation de ses misères. Ainsi isolés, et gouvernés exclusivement par leurs intérêts particuliers, les ouvriers sont nécessairement livrés à tous les conflits que ces intérêts peuvent faire naître. N'est-ce pas cette situation que Chapelier a consacrée, en 1791, dans son rapport concluant à la suppression du droit de réunion professionnelle ?
Le conflit social était fatal, parce que la Révolution, si elle a supprimé les castes et les iDrivilèges, a, par contre, créé la classe des riches et celle des pauvres ; et comme le fera observer de Mun, « une société dans laquelle les individus ne peuvent appartenir qu'à l'une ou l'autre de ces deux catégories, est vouée nécessairement à l'antagonisme et bientôt à la haine » (1). L'individualisme, en créant un conflit permanent entre les forts et les faibles, ne pouvait que transformer les relations des hommes entre eux en relations de guerre perpétuelle, et aboutir à l'anarchie sociale.
II. Le Libéralisme, — La répudiation de la loi divine n'a pas eu seulement comme résultat la rupture des liens sociaux et l'individualisme ; elle a eu de plus, pou'r conséquence, l'élaboration d'une doctrine : le libéralisme économique.
La liberté absolue, condition nécessaire de la satisfaction des intérêts, est devenue le fondement des relations des hommes entre eux.
Ce quie de Mun reproche à cette doctrine, dont la devise, tristement célèbre : « Laissez-faire, laissez-passer » a prévalu au début du dix-neuvième siècle, c'est d'assimiler le travail à une marchandise qui, semblable à celle que l'on trouve sur le marché, se vend, et s'achète.
Le résultat d'une telle conception fait que « celui qui
d) De Mun. Discours. T. IV, p. 37.
l'achète, et celui qui la vend, sont dégagés et quittes l'un envers l'autre, lorsque l'un a payé, et que l'autre a reçu le prix de la marchandise, c'est-à-dire, le salaire, débattu entre eux avec une liberté bien souvent plus théorique que pratique » (1).
Les devoirs réciproques qui, jadis, conditionnaient l'entente nécessaire entre le maître et l'ouvrier, n'existent plus. La loi de l'offre et de la demande, dans son jeu brutal, rompt l'harmonie entre le capital et le travail : « l'intérêt de l'un est d'acheter au plus bas prix, celui de l'autre de vendre au prix le plus élevé » (2). On parle de liberté. Mais c'est là une prétention inexacte : sont-ils vraiment libres ceux qui vont s'a-^ border sur le marché au moment de traiter ?
Les patrons, d'une part, ne considèrent plus l'ouvrier comme un homme, mais comme l'instrument du succès dans la lutte que la concurrence les oblige à soutenir journellement. « Dans le combat engagé entre les producteurs, il est le moyen de Isl victoire, et la victoire appartient au plus fort. » La vie économique est une lutte perpétuelle se poursuivant sans trêve ni merci ; car, « celui qui s'arrête est vaincu et condamné à périr. Il faut marcher ; et marcher, c'est produire beaucoup..^ produire vite, le plus vite possible, c'est-à-dire, en abusant s'il le faut, des forces de l'homme ; produire à bon marché, c'està-dire, en employant les moyens les moins chers ; la femme^ l'enfant lui-même, qui se payent d'un salaire moins élevé » (3).
Les ouvriers, d'autre part, poussés par la faim, pressés par les besoins de leur famille, n'ayant pas de ressources, pas de moyens, ne sont pas libres ; et la lutte, dès lors, devient inégale. S'ils n'acceptent pas les conditions qui leur sont imposées et qu'ils ne peuvent pas discuter, il peut y avoir péril pour eux et pour les leurs, car la faim les guette, et le besoin « est la cause de toute leur faiblesse ».
On se passionne ainsi pour des théories dont on ne peut soupçonner toutes les conséquences pratiques. Cobden a donné la formule de cette loi érigée en système : « Quand deux ouvriers courent après mn maître, les salaires baissent. Quand deux maîtres courent après un ouvrier, les salaires haussent. » Et de Mun, commentant la formule, ajoutera : « On n'a pas songé à ce qu'il y a de misères accumulées dans la première de ces perspectives : les salaires baissent, et de crises industrielles, c'est-à-dire de misères nouvelles dans la seconde : les salaires haussent. ))(4),
(1) De Mun. Discours. T. IV, p. 137.
(2) De Mun. Discours. T. III, p. 45.
(3) De Mun. Discours. T. IV, p. 66.
(4) De Mun. Discours. T. III, p. 46.
La lutte, en fin de compte, doit se produire formidable ; elle sera d'autant plus terrible dans ses conséquences que la vie humaine, en dcfmitive, en est l'enjeu, et le dernier mot doit être l'écrasement du plus faible par le plus fort.
Certains économistes, comme Leroy-Beaulieu (1), ou comme de Molinari(2), reconnaissent la fatalité de ces résultats. Mais, sans plus s'en émouvoir, ils déclarent que ces résultats sont la conséquence forcée, malheureuse, mais cependant bienfais^ite du libre jeu des forces économiques. Le progrès, pour eux, doit sortir de l'excès mcme du mal, et la liberté, automatiquement, substituera à la période chaotique actuelle une ère de prospérité, dans laquelle l'harmonie se rétablira naturellement entre les différents facteurs de la production.
De Mun s'élève contre cet optimisme confiant. « C'est faire une réponse inacceptable pour ceux qui souffrent, qui meurent à la peine, et pour qui cette transition se prolonge depuis si longtemps qu'elle est devenue l'état i^ermanent (3). La liberté n'est digne de ce nom que si elle est une réalité, que si elle protège tous les droits, que si elle donne satisfaction à tous les besoins légitimes. Ce n'est pas cette liberté-là qu'on a donnée au peuple en Î791. Ce qu'on lui a donné, Louis Blanc Fa résumé d'un mot : « Quand les armes sont inégales, la liberté n'est que l'hypocrisie de l'oppression. » (4).
Individualisme d'une part, libéralisme économique d'autre part, se rattachant tous deux à cet antagonisme irréductible qui surgit entre la Révolution et le Catholicisme, telles sont pour de Mun les deux causes du mal social actuel.
^ ÏIL LES REMEDES
Les remèdes préconisés par Albert de Mun pour résoudre la question sociale sont comme celle-ci, à la fois d'ordre moral et d'ordre économique.
Puisque la Révolution est une doctrine sociale qui « prétend fonder la société sur la volonté de l'homme, au lieu de la fonder sur la volonté de Dieu, et qui met la souveraineté de la raison humaine à la place de la loi divine » (5), il faut que la contre-Révolution rétablisse les principes seuls capables de servir de base à la reconstitution d'une société chréUenne.
(1) De Mun. Ma vocation sociale, p. 202.
(2) De Mun. Discours, T. III, p. 47.
(3) De Mun. Discours. T. IV, p. 67.
(4) L'Evolution Economique.
(5) La Répartition des RichesseSk
Puisque rantagonisme des classes est né de Toubli des devoirs sociaux, il appartient à l'élite de se dévouer aux humbles et de se préoccuper du sort des masses populaires.
Puisque la rupture des liens naturels qui unissent les hommes, a provoqué l'état d'inorganisation dans lequel se trouve le monde du travail, il faut tirer les ouvriers de leur isolement, regrouper les éléments de la production, et associer les intérêts.
Puisque l'initiative privée, enfin, se montre impuissante à réprimer les excès du libéralisme, l'Etat, au nom de la justice et de la paix sociale, dont il est le gardien, doit intervenir pour fait cesser les abus qui sont une source de maux pour la classe ouvrière.
Ainsi donc, affirmation catholique et dévouement de la classe dirigeante, d'une part, organisation professionnelle et législation sociale, d'autre part, tels sont les remèdes, préconisés par Albert de Mun.
Il convient de faire observer que si les deux premiers ont été réclamés par lui, dès l'origine de sa vocation sociale, ce n'est qu'en présence des faits qu'il réclama les seconds et qu'il en précisa, à l'expérience, les modalités d'application.