I. — L'affirmation catholique
De Mun estimait, qu'entre la question sociale et la question religieuse, il existait une corrélation étroite. Et c'est pourquoi il déclarait que les réformes que cette question sociale appelait, seraient « vaines et inefficaces ou irréalisables, si elles n'étaient fondées sur l'éducation chrétienne, qui est la base de la morale ; sur l'enseignement du catéchisme qui apprend à connaître et à respecter les droits de Dieu, seule garantie des droits de l'homme ; sur la doctrine de l'Evangile, qui enseigne la pratique des devoirs réciproques en même temps que le respect des droits naturels, qui commande aux hommes de s'aimer les uns les autres, et leur fait une obligation de la charité aussi bien que de la justice ; qui montre aux pauvres comme aux riches, au-dessus de la poursuite légitime des biens matériels, leur immortelle destinée comme le but suprême de leur vie et le sacrifice volontairement accepté, comme le moyen d'y pa'rvenir ; si elles n'étaient fondées, enfin, sur la liberté de l'Eglise, condition nécessaire de son apostolat, de ses œuvres d'enseignement, ou de miséricorde, de toute son action morale et matérielle. » (1)
(1) De Mun. Discours. T. V, p. 272.
Si l'application des principes révolutionnaires a eu, au point de vue social et économique, des résultats aussi néfastes, n'est-ce pas la conséquence logique de ce fait que ces principes procédaient d'une conception purement matérialiste de l'origine et de la fin de l'homme, et que, fatalement, ils devaient aboutir à la négation de Dieu, pour affirmer la souveraine indépendance de l'homme ?
Cette conception, fille de la pensée des philosophes du dixhuitième siècle, est absolument fausse. Elle ne peut être que préjudiciable à l'humanité : car, si celle-ci vit en marge de la Vérité, elle souffrira, et ses souffrances seront d'autant plus cruelles, qu'elle en cherchera le remède en dehors du Christ.
Enlever à l'homme les espérances immortelles, et mettre obstacle à ce que le surnaturel soit proposé comme but à son activité, est d'autant plus dangereux que l'homme, et l'homme du peuple en particulier, ne peut être sceptique : de par sa destinée l'homme doit souffrir, et, parce qu'il souffre, il est perpétuellement tourmenté par le besoin de croire et d'espérer. La société est ainsi faite, qu'elle ne peut subsister sans dogme et sans croyance surnaturelle. Il faut une religion au peuple ; si on lui ravit la foi au Dieu fait homme de l'Evangile, il y substitue la foi à l'homme se croyant Dieu ; et, se croyant Dieu, dui même coup, l'homme se croit capable de détruire le mal et la souffrance humaine.
Au culte de l'homme s'ajoute nécessairement celui de la richesse et du bien-être matériel : puisque les yeux ne peuvent plus s'élever vers le Ciel, ils vont désormais s'attacher aux choses de ce monde. Cette conception qui assigne à l'activité humaine des buts matérialistes et qui ne tient pas compte des besoins de l'âme, va déchaîner les passions et les intérêts ; les souffrances de l'humanité, qui s'imposent comme la cruelle rançon des bienfaits de la civilisation, loin de disparaître, vont s'accroître, et les satisfactions immédiates que l'homme pourra goûter ne seront que passagères et fugitives.
Les injustices sociales sont, en effet, la conséquence fatale de l'inégalité des conditions humaines. Or, la loi chrétienne prêche à l'homme qui souffre, la résignation, non pas une résignation passive et tout imprégnée de fatalisme, mais une résignation pluis douce et plus active qui peut mieux adoucir sa souffrance.
L'homme qui peine et qui lutte chaque jour — la vie n'estelle pas un perpétuel combat ? — se révoltera naturellement contre le travail et contre les injustices sociales que comporte son régime, s'il garde cette conviction que les seules joies qui puissent lui être réservées, sont celles de ce monde.
Sans doute, nous voyons bien Te socialisme s'émouvoir des souffrances de l'humanité, mais sa pitié, dépouillée de tout caractère spirituel, est essentiellement humaine. Cette religion de l'homme est inspirée plus par la soif de la jouissance que par l'amour qui, lui, est d'essence divine. Bien qu'elle exerce sur les masses un attrait analogue à celui de la foi religieuse, en mettant ses aspirations «dans un idéal sublime» (1) sa pitié ne sait pas se faire aussi douce et pénétrante : elle exaspère l'homme, au lieu de le consoler, car elle invoque ses droits. Or, ces droits fatalement se heurtent à d'autres droits, et cela, sans qu'une force supérieure puisse intervenir pour imposer aux uns et aux autres des limites ; l'homme, pour en assuirer le triomphe, n'a plus, dès lors, recours qu'à un seul moyen : la force.
Cette religion de l'humanité peut poétiser la souffrance, mais elle est impuissante à satisfaire certains besoins de l'homme. Elle a pour conséquence de déchaîner les instincts avides et égoïstes. Que peut-elle faire contre la force matérielle ? Rien, car le seul frein auquel on puisse recourir pour juguler les passions et réprimer les excès, c'est la Loi, la loi humaine, c'est-à-dire, une loi qui n'a d'autre fondement que celle de la puissance et de la volonté des hommes. Cette loi, assurément, aura des sanctions pénales, mais elle n'aura pas de sanctions morales. Ce qui justement fera sa faiblesse, et la condamnera à l'impuissance, c'est qu'étant humaine, elle ne peut être intangible, invariable, immuable ; dépouillée de toute autorité, elle ne pourra rien, car, jamais, aucun être humain n'acceptera qu'un de ses semblables ait la prétention de détenir à lui seul la vérité et de l'imposer aux autres.
L'affirmation catholique, se substituant à la conception matérielle, enseignera à l'homme la pratique des devoirs réciproques, la notion de sacrifice et le respect de la seule autorité à laquelle il se soumettra sans contrainte : l'autorité divine. Seule la doctrine chrétienne est, en effet, capable de dire à la force : « Tu n'iras pas plus loin, tu ne tueras pas, tu ne prendras pas le bien d'autrui. » Au maître : « Ton ouh vrier est ton égal devant Dieu ; tu es responsable de son corps comme de son âme, et si tu le payes injustement, ce salaire injuste criera vengeance contre toi. » Aux pauvres et aux riches : « La fraternité est la grande loi du monde.,., l'amour en est le principe ; la justice, le couronnement ; le sacrifice, la condition nécessaire. » A tous, elle offrira « une immor-
(1> LiEBKNECHT.
telle destinée en échange de ce sacrifice librement consenti ))(!).
« Le catholicisme, a dit Guizot, est la plus grande école de respect qui existe ici-bas. » Sans doute, la doctrine du Christ « ne proclame pas que l'homme a tous les droits, mais elle reconnaît les droits de chacun, des petits comme des grands, et elle en donne la garantie dans la loi divine qui oblige tout le monde. Elle ne fait pas du bien-être l'objet exclusif de l'activité des hommes, mais elle les conduit par le double effort de la charité et de la justice, vers l'amélioration de leur destinée ; elle n'abuse pas du besoin de croire et d'espérer, qui est dans l'âme populaire, pour exalter ses passions et la tromper par d'irréalisables promesses, mais elle l'aide chaque jour à travailler courageusement pour rendre son sort meilleur. » (2).
Si ie catholicisme, par la foi qu'il impose, par la volonté qu'il inspire, par la doctrine qu'il enseigne, peut satisfaire le double besoin qui tourmente notre âge, toutefois, l'enseignement de sa doctrine ne peut être propagé que par l'Eglise, qui en a reçu le dépôt et dont la mission est précisément de veiller à la sauivegarde des âmes.
Pour Albert de Mun, le rôle social de l'Eglise est considérable. iCe rôle qui est attesté par son origine divine et par sa tradition constante, consiste essentiellement à se placer entre les opprimés et les oppresseurs, pour substituer, dans le monde du travail, au régime de la force et de l'arbitraire, le règne de l'amour et de la justice.
« Le travail, observe Lacordaire, n'étant pas autre chose que l'activité humaine, tout s'y rapporte nécessairement, et, suivant qu'il est bien ou mal distribué, la société est bien ou mal ordonnée, heureuse ou malheureuse. » Or, ce fut, dès sa fondation, la préoccupation constante de l'Eglise <ie veiller à cette heureuse distribution du travail. Le premier acte du Christ n'a-t-il pas été de réhabiliter le travail manuel ? Si le charpentier de Nazareth a voulu l'ennoblir, c'est parce qu'il voulait montrer à l'humanité quelles étaient sa beauté et sa grandeur.
L''Eglise s'est donc conformée à ses enseignements lorsque, d'accord avec le Décalogue, elle créa la loi sociale par excellence, en imposant le repos du septième jour. N'avait-elle pas réduit au Moyen-âge la journée du samedi, inspirant ainsi cette institution éminemment spciale qui « s'installe en con-
(1) De Mun. Discours. T. V, p. 252.
(2) De Mun. Discours. T. V, p. 253.
rante dans les entreprises commerciales et industrielles », et qu'on appelle « la semaine anglaise », pour la seule raison que l'Angleterre a su reconquérir cette loi du repos, mieux que tous les autres pays ?
Par ses fêtes, qu'elle déclarait d'obligation, et qui étaient comme « le contrepoids providentiel jeté dans la balance des conditions humaines », n'apportait-elle pas au peuple, avec « les merveilles de ses pompes, les consolations de l'âme et du corps en libérant son esprit du poids des soucis matériels ? » (1).
N'avait-elle pas, par avance, répondu aui problème des revendications populaires, en imposant aux maîtres la doctrine du respect et de la justice, en leur montrant dans l'ouvrier un frère, en les obligeant à limiter les heures de travail et à protéger la femme et l'enfant ?
C'est elle qui sut rapprocher les hommes, et les unir dans un sentiment de fraternité, dont la fécondité fut attestée par la prospérité des corporations ; c'est elle encore qui sut inspirer ces œuvres de charité, de protection des pauvres, des vieillards, des infirmes et des malades, dont la splendeur n'a jamais été égalée.
Sans doute, le monde du travail n'était pas exempt de toute souffrance et de toute violence ; mais il y régnait « une harmonie générale que ne troublaient point, sans cesse, l'explosion farouche des haines sociales, et la menace perpétuelle d'une totale désorganisation » (2).
Cette œuvre de l'Eglise, de Mun l'a magnifiée dans une page que nous voulons citer tout entière : « L'Eglise catholique, pendant de longs siècles, a été la protectrice des petits, la médiatrice entre les forts et les faibles ; elle a exercé cette tutelle et cette médiation, non seulement par l'enseignement de la charité et l'adoucissement des mœurs, mais encore, par une législation efficace et par une organisation puissante.
« Ce n'était pas seulement une disposition religieuse et morale, que le repos obligatoire des dimanches et des fêtes, et les cent jours de chômage régulier qui en étaient la conséquence; c'était aussi une mesure protectrice de la faiblesse, une limitation apportée à l'abus de la force, à l'excès de la concurrence et à la fièvre de la production.
« Ce n'étaient pas seulement des associations de maîtres et d'ouvriers que ces antiques corporations, nées à l'ombre de l'Evangile, et animées par son souffle. C'étaient des institutions sociales et publiques, des corps organisés, s'administrant
(1) De Mun. Discours. T. I, p. 447.
<2) De Mun. Discours, T. I, p. 448.
eux-mêmes, défendant les droits et les intérêts de leurs membres, assurant aux ouvriers la stabilité et la faculté d'une ascension professionnelle, leur garantissant par le moyen de leurs caisses florissantes le secours contre les accidents, les. maladies ou la vieillesse.
« En ce temps-là, les princes obéissaient aux lois de l'Eglise,. et les Etats de l'Europe, courbés sous sa main tutélaire, formaient autour d'elle, cette grande force qui s'est appelée la Chrétienté. Voilà l'œuvre de l'Eglise !
« Aujourd'hui, les nations se sont détournées d'elle, se ruant dans le matérialisme, La force règne en maîtresse dans le monde, et la faiblesse ne cherche plus son recours que dans la violence. La misère des chômages forcés a remplacé le repos salutaire des chômages réguliers; les injonctions ardentes de la grève ont remplacé les règlements corporatifs, les associations formées pour la guerre, ont remplacé les associations organisées pour la paix.
« Mais, au milieu de ce désordre, l'Eglise est encore debout, appuyée sur sa tradition séculaire, certaine de son immortalité, montrant aux princes et aux peuples, le chemin du salut dans le retour à des lois que sa bonté sait plier aux besoins de tous les temps. » (1).
Et c'est précisément parce que l'Eglise a une mission à remplir, et un rôle social à jouer, qu'Albert de Mun s'est fait, au Parlement, l'émule de Montalembert pour défendre ses droits, et réclamer l'exercice des libertés nécessaires à Taccomplissement de sa mission. Il n'a cessé de s'élever contre l'œuvre de déchristianisation systématiquement poursuivie dans le pays ; cette œuvre, nous en voyons apparaître les tristes fruits dans la dissolution croissante des mœurs, qui frappe la société, notamment dans ses forces les plus vives : la jeunesse et la famille. Formée à l'école sans Dieu, qui est devenue bien vite l'école contre Dieu, puis contre la patrie et contre la famille, la jeunesse va chaque jour grossir les rangs de l'armée du crime et de l'anarchie.
La famille, elle, est menacée de voir tarir sa source par la crise de la dénatalité qui pèse sur la France, comme un danger de mort.
Pour l'une et pour l'autre, les données du problème sont essentiellement d'ordre moral, car, ce qu'il faut surtout atteindre, c'est la volonté de l'homme ; ce qu'il faut préserver, c'est l'âme de l'enfant, u Faites-moi de bonne politique, et je vous ferai de bonnes finances », avait coutume de dire le
(1) De Mun Discours. T. I, pp. 420 à 422.
baron Louis ; ne serait-on pas tenté de reprendre la formule et de la compléter ainsi : « Faites de bonnes mœurs, et vous aurez de bonne politique. » Or, pour faire de bonnes mœurs, il faut une morale, et seule la morale chrétienne peut agir efficacement, car, seule, en plus des secours surnaturels (Qu'elle procure, elle comporte des sanctions efficaces.
Malheureusement, il faut le (reconnaître, au cours du dixneuvième siècle, les représentants de l'Eglise se sont trop tenus à l'écart des masses populaires ; trop souvent, ils ont méconnu l'importance des questions sociales, et beaucoup d'hommes, qui faisaient profession d'appartenir à l'Eglise, ont parfois séparé leur cause de la sienne. « L'Eglise, si elle est divine par son fondateur, est composée d'hommes, et les hommes, quel que soit l'idéal dont ils se réclament, sont toujours défaillants par quelque endroit. » (1).
Cette situation a été habilement mise à profit par les ennemis de l'Eglise, qui ont montré au peuple le prêtre comme un ennemi. Le peuple s'est livré « auix rhéteurs de la Révolution » qui faisaient luire à ses yeux, dans le mirage de la société future, l'idéal faussé du christianisme ; il a cru que l'Eglise se faisait l'auxiliaire et l'instrument des formes de l'oppression sociale.
Si cette hostilité du peuple à l'égard du clergé est incontestable, elle n'est pas irréductible. Et c'est pourquoi de Mun, suivant en cela l'exemple donné par Léon XIII, ne ces-sa d'attirer l'attention des j)rêtres sur la nécessité d'accomplir leur devoir social, et de réclamer pour eux, dans ce but, une formation appropriée, à la fois doctrinale et active, et dont les éléments seraient trouvés dans la théologie et la philosophie catholique.
Cette formation sociale du clergé, de Mun la jugeait indispensable pour lui permettre d'aborder le peuple, de prendre contact avec lui, de connaître ses besoins, et, à l'occasion, d'intervenir utilement dans les conflits sociaux. « Je n'entends pas assurément que les prêtres devront prendre parti dans la lutte : mais je ne crois pas non plus qu'ils puissent s'en tenir absolument à l'écart, sans s'isoler au milieu du peuple, sans paraître étrangers à ses besoins, à ses intérêts, aux qup'î fions vitales qui l'agitent et le passionnent. » (2).
« Former les idées sociales du clergé, voilà donc, à mes yeux, l'une des plus urgentes nécessités de notre temps. » (3),
Cette formation sociale du clergé devait avoir pour ré!*ul-
(1) P. Sanson. Conférences de Notre-Dame, 1925.
(2) De Mun. La Conquête du Peuple, pp. 63-64.
(3) De Mun. La Conquête du Peuple» p. 60.
tat, enfin, de le disposer à Faction, c'est-à-dire à la connaissance des œuvres populaires. Ces œuvres, il doit avoir le sentiment de leur nécessité : si le peuple ne sait plus prendre le chemin de l'Eglise, si son âme est vide, et si, suivant le mot de l'Evangile, on lui a donné « un serpent au lieu du pain dont elle avait faim », il ne faut ni se lamenter, ni lui reprocher d'avoir quitté le troupeau et d'errer à l'aventure. Il faut que le prêtre aille à lui, qu'il le prenne tel qu'il est, qu'il l'aborde et lui parle, afin que ce dernier lui parle à son tour, et surtout qu'il n'entende pas toujours uniquement ceux qui s'intéressent à lui au nom d'une autre doctrine.
De Mun constata, avec regret, que l'appel de Léon XIII et ses exhortations, ne trouvèrent pas toujours un écho bienveillant ; des hésitations, des réticences, parfois même des hostilités s€ manifestèrent, qui paralysèrent le mouvement généreusement amorcé, et le transformèrent bientôt en une sorte d'agitation chaotique.
Le résultat fut que les prêtres furent rejetés dans leurs sacristies, et malheureusement beaucoup ont cru que la place du christianisme n'était que là ; c'était oublier pourtant que le christianisme est une doctrine à répandre avant d'être un culte à pratiquer. Le Christ n'a-t-il pas dit à ses apôtres : « Allez et enseignez toutes les nations ! »
Nous assistons aujourd'hui, semble-t-il, à un revirement heureux, et, si le clergé comprend mieux les exigences sociales du temps présent, on le doit, pour une très large part, à la propagande d'Albert de Mun, qui finit par lever en moissons d'espérances. L'Eglise, en effet, revient à sa tradition primitive.
A l'origine, le Christianisme témoigna au peuple, asservi par la richesse païenne, une sollicitude particulière ; le peuple, en retour, lui donna ses premiers adeptes, ses premiers martyrs et ses premiers apôtres.
Quand la religion chrétienne, par la suite, fut adoptée par les puissants et par les maîtres du pouvoir, naturellement l'Eglise fut amenée à rechercher auprès d'eux l'appui et la protection qui lui étaient nécessaires pour poursuivre sa mission ; lorsque la noblesse fut condamnée par les abus et les excès de l'ancien régime, elle se tourna alors, pour y revigorer l'esprit chrétien, vers la bourgeoisie, la maîtresse de l'heure, dont la Révolution venait de consacrer l'avènement.
Aujourd'hui, le flot démocratique qui monte menace d*emporter, à son tour, cette aristocratie nouvelle qui s'obstine à ne pas vouloir se mettre au pas des idées qui marchent, et dont régoïsme aveugle refuse aux justes revendications populaires ses satisfactions les plus légitimes. Le cycle est près de
s'accomplir. L'Eglise se penche comme jadis vers le peuple parce qu'il souffre ; elle comprend mieux la nécessité de le soulager, de l'instruire, de le défendre, et, en le ramenant à Dieu, de l'aider surtout à porter le redoutable fardeau d'une souveraineté sans contrôle.
L'Eglise se doit donc, non seulement de ressusciter l'idéal qui sommeille au fond de l'âme populaire, mais encore de se préoccuper des intérêts matériels et immédiats des masses. Le Christ, d'ailleurs, n'entendait-il pas guérir les corps aussi bien que les âmes ? Là est le devoir de l'Eglise, là est aussi la sauvegarde de son avenir.
Dans un siècle où la masse fait la loi, sans le peuple, toute entreprise est vouée à la ruine. Pour s'en convaincre, il suffit de relire quelques pages de l'histoire religieuse de l'Allemagne. Alors qu'il était détesté, méprisé, persécuté par le pouvoir et les hautes classes protestantes, le clergé catholique allemand par une propagande et une action sociales soutenues, est devenu l'arbitre des partis. « La victoire religieuse fut, dans ce pays, le prix de l'action populaire. » (1).
Si le christianisme a triomphé de ses adversaires, c'est parce que, convaincu qu'il n'est pas seulement un fait, mais en même temps un éternel devenir » (2), il s'est montré l'ami des progrès sociaux et des institutions modernes. Son exemple est à méditer.
Cette conquête du peuple est d'ailleurs trop prometteuse de résultats pour qu'elle ne séduise pas ceux qui se sont voués au service des âmes. « Cette foule, c'est elle qui décidera si la France gardera son vieux culte, ses églises et ses prêtres, si elle restera chrétienne ou si elle retombera dans le paganisme !
Voilà l'enjeu offert à leur courage, le prix proposé à leur zèle : quoi de plus puissant pour émouvoir ces âmes, toutes remplies des ardeurs premières du sacerdoce ? Conquérir le peuple, c'est gagner cet enjeu, le gagner pour le rendre à Dieu » (3).
(1) De Mun. Combats. T. II, p. 348.
(2) Karl Muth.
(3) De Mun. La Conquête du Peuple, p. 75. Nous n'ignorons pas, disons-le dès à présent, quelle interprétation équivoque a pu être donnée par des esprits antipathiques à l'Eglise à cette expression : « la conquête du peuple ». Il est si facile, en présence des préjugés courants, de représenter l'Eglise comme une puissance intéressée, en quête de domination terrestre ou d'argent. A qui connaît l'âme si noble de A. de Mun, à qui connaît dans sa vérité l'histoire de l'Eglise, le sens est pourtant assez clair ; il s'agit de conquérir les âmes à Dieu, d'asseoir en elles le règne du Christ, qui n'est pas de ce monde.
II, — Le Dévouement de la Classe dirigeante
Le chef du parti catholique allemand, Windthorst, avait coutume de dire : « Tout le monde parle de la question sociale et de sa solution, puis va fumer un cigare et boire un verre de vin, mais personne ne veut y travailler. » Or, pour de Mun, comme pour Windthorst, trop de gens se désintéressent de la question sociale, alors qu'elle s'impose à l'attention de tous. Lorsqu'elle devient trop aïgue, et trop menaçante, alors on s'en préoccupe ; mais, dès que tout danger paraît conjuré, chacun s'empresse d'oublier la minute d'émotion vécue, avec le même empressement que l'on met à dissiper un vilain cauchemar.
Chacun voudrait bien trouver une panacée qui puisse apporter une guérison certaine ; c'est là une prétention inacceptable. « La question sociale ne se traite pas avec des formules ; il y faut l'effort généreux, persistant, de tous ceux que Dieu a placés au sommet de la société, par la fortune, le savoir ou la puissance. C'est cet effort qui est le dévouement, c'est-à-dire, le don de soi » (1).
Ces gens, qui ont été marqués du signe de la Providence, doivent exercer dans la société une fonction particulière, et cette fonction, « c'est l'accomplissement du devoir que leur impose, vis-à-vis des déshérités, l'avantage de leur condition » (2). Ils constituent ce que de Mun appelle, la classe élevée ou la classe dirigeante, et que Le Play désignait du nom d'autorités sociales. Cette catégorie de personnes comprend tous ceux qui, dans la société, ont reçu en partage, par une faveur du sort, la puissance, l'éducation, l'intelligence, la fortune, l'illustration de la naissance ou la distinction du mérite.
Une telle conception, certes, peut choquer l'idéal révolutionnaire, qui entend supprimer les classes et ramener les individus au niveau d'une égalité commune. Mais là encore sa doctrine se trouve en défaut, car l'inégalité sociale des hommes est un fait de nature contre lequel la volonté humaine ne peut rien.
De Mun le constate et l'explique ainsi : « S'il y a des classes élevées au-dessus des autres, ce n'est point par l'effet d'une prérogative spéciale, mais par les grâces particulières que Dieu leur a faites et que la diversité des conditions, des apti-
(1) De Mun. Discours. T. I, p. 516.
(2) De Mun. Combats. T. II, p. 369.
tudes et des mérites, manifeste au dehors... Or, l'idée même d'une grâce reçue, implique celle d'une reconnaissance contractée envers son auteur, et il est impossible d'admettre que ceux à qui Dieu a fait, dans sa libéralité, les dons naturels dont nous parlons, ne soient pas tenus envers lui, à des obligations en rapport avec le bienfait. » (1).
« Le bon sens et l'observation des faits, ajoute-t-il, m'ont appris qu'il y a des classes supérieures aux autres, et que cette inégalité même est une condition nécessaire de Tordre social. » (2).
Ceux qui sont en haut, ont charge de ceux qui sont en bas — charge de leur corps, de leur âme, de leur intelligence. La supériorité impose aux premiers un devoir ; la faiblesse donne aux seconds un droit ; un droit à l'espérance d'un mieux-être qui soit un juste contrepoids à leurs souffrances. L'ordre social, si ce devoir de l'élite est accompli, pourra se réaliser ; car on apportera au peuple « Tespérance et la paix, au lieu du trouble et des déceptions amères » (3). Qu'on le veuille ou non, les élites détiennent entre leurs mains la force sociale, et c'est pourquoi on ne peut se passer de leur concours.
Pour s'en convaincre, il suffit de constater combien le succès des doctrines socialistes auprès des masses populaires a été dû, en grande partie, aux intellectuels qui les ont propagées. Les idées descendent ; elles ne montent pas. La Révolution n'est pas venue du peuple, elle est descendue du cerveau des philosophes ; et la corruption n'a gagné la masse qu'après avoir décomposé « l'âme des puissants de la terre ». Oui, le pêcheur de la mer d'Azoff, avait raison de dire à Le Play> dans son langage expressif : « C'est par la tête que pourrit le poisson ! » '
Le primat de fait de ces classes élevées entraîne donc un devoir. Ce devoir pour de Mun, c'est la charité, c'est-à-dire : « le dévouement de ceux qui possèdent envers ceux qui n'ont pas, le dévouement du riche envers le pauvre, du savant envers l'ignorant, du patron envers l'ouvrier, le dévouement, enjQn, de la classe dirigeante envers la classe populaire » (4).
Or, le dévouement ne se réalise pleinement que dans le don de soi ; seul, il détermine les hommes à se consacrer entièrement à leurs semblables, en dehors de tout profit pour leur intérêt personnel propre ; sans le dévouement, aucune
(1) De Mun. Discours. T. I, p. 103.
(2) De Mun. Discours. T. I, p. 104.
(3) De Mun. Discours. T. I, p. 105.
(4) De Mun. Discours. T. I, p. 106.
œuvre n'est possible : il conditionne l'action sociale dans sa force et dans ses résultats.
Ce dévouement impose à l'élite l'obligation de se donner ; « se donner, c'est-à-dire offrir à la cause qu'on prétend servir, non seulement son intelligence et son esprit, mais surtout, mais avant tout, son cœur. Se donner, c'est-à-dire aimer assez les idées qu'on veut faire triompher pour leur sacrifier quelque chose de soi-même. Se donner, c'est-à-dire aimer assez ceux qu'on aspire à gagner pour aller à eux sans les attendre, pour abandonner, afin de les mieux toucher, un peu de ses aises, de ses joies, de son repos, de ses droits nîémes, s'il le faut » (1),
Malheureusement, il s'est passé pour les élites, quelque chose d'analogue à ce qui s'est produit pour le clergé français. Trop souvent, les élites, faut-il dire les catholiques surtout, se sont dérobées à leur tache; leur inaction, consécutive à leur insouciance et à leur incompréhension des besoins populaires, a eu pour résultat d'accroître le discrédit et la suspicion dont les passions démagogiques les ont accablées : le peuple s'est détourné d'elles ; il n'a pas cru à leur sincérité, parce qu'elles n'ont pas su se préoccuper de lui.
« Le grand mal, le mal profond, c'est l'indifférence, la paresse... l'habitude des jouissances égoïstes, auxquelles s'abandonnent si souvent les représentants des classes possédantes. Ce sont eux, ce n'est pas le peuple, qui manquent ayx œuvres sociales... Si tous ceux à qui appartiennent dans ce pays la fortune et le loisir, et qui comptent parmi les catholiques, apportaient à ces œuvres un dévouement actif ou seulement un intérêt efficace, pense-t-on que le peuple ne croierait pas davantage à leur sincérité ? » (2).
De Mun ira même jusqu'à prétendre que, si les représentants des classes j)ossédantes n'ont rien voulu sacrifier de leur égoïsme et de leur repos, c'est parce qu'ils « n'aiment pas le peuple assez franchement — assez généreusement » (3).
« Pour se mettre au service des autres, il faut les aimer », et, pour les aimer, bien souvent, « le sentiment religieux n'y suffit pas, s'il ne se hausse jusqu'à la pleine intelligence de la vie chrétienne », car « la dévotion a ses égoïstes comme le plaisir » (4).
Les élites, cependant, en tant qu'élites, ont gardé malgré tout leur autorité ; Toutefois, si elles veulent retrouver leur influence disparue, elles doivent avant tout gagner les cœurs,
(1) De Mun. Discours. T. VI, p. 137.
(2), De Mun. Combats. T. II, pp. 283-284.
(3) De Mun. Combats. T. II, p. 377.
(4) De Mun. Combats. T. II, p. 377.
car, (( le cœur atteint Tàme », et c'est l'àme qu'il faut prendre, l^arce qu'elle est « le siège des liassions qu'il faut vaincre ». Sous tous les régimes, dans tous les temps et dans tous les pays, « c'est par le cœur qu'on prend les' hommes » (1). Or, pour conquérir les cœurs, il faut savoir donner le sien.
De Mun ne manquait pas, à l'occasion, de stigmatiser l'attitude de ceux qu'il ai:)pelait des « catholiques honoraires », et qui se croyaient quittes envers leur conscience et envers leurs semblables, dès qu'ils avaient rempli la stricte observance de leurs pratiques religieuses. A coup sûr, ceux-là ignoraient que l'essence même du régime chrétien, sa force et sa fécondité, c'est l'amour sincère et désintéressé des faibles et des déshérités. N'était-ce pas là, d'ailleurs, la cause première de l'action sociale ? « Les classes élevées, trop souvent, sont, par leur faute, privées de cette éducation du cœur. Elles ignorent les œuvres sociales et les œuvres meurent de leur indifférence. C'est leur grande responsabilité. » (2).
La nécessité de l'action sociale a inspiré toute la vie d'Albert de Mun. Nous aurons l'occasion d'examiner en détail, non seulement les œuvres qu'il a fondées, comme l'œuvre des Cercles Catholiques d'Ouvriers et l'Association Catholique de la Jeunesse Française, mais encore celles dont il a suscité la création et qui s'inspirent des principes de sa doctrine, comme les Secrétariats sociaux, les Semaines sociales, la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens et l'Action Populaire : si, de son vivant, trop de catholiques n'ont pas voulu soutenir son action, on peut dire que l'épanouissement des œuvres sociales actuelles est la résultante directe de sa prol^agande et de son enseignement.
Les faits ont justifié sa clairvoyance, et, justement, ce dont ont manqué les catholiques français contemporains de son action, c'est de la clairvoyance au point de vue social.
Il était manifeste, qu'avec le développement de l'industrialisme et la marche en avant de la démocratie, le peuple chercherait à avoir sa part du pouvoir. Selon la comparaison de M. Rimbault, cette évolution était comparable^ à une automobile qui dévalait sur une pente. Il fallait donc sauter sur le volant pour diriger la machine. Qu'a fait la bourgeoisie catholique ? Trop souvent, elle s'est agrippée à la voiture pour essayer de l'arrêter, et celle-ci, en définitive, lui a passé sur le corps.
Il était de son devoir de se préoccuper des intérêts maté-
(1) De Mun. La Conquête du Peuple, p. 86.
(2) De Mun. La Conquête du Peuple, p. 87.
riels du peuple. Le Christ, pour s'attacher les foules, et les gagner à sa doctrine, faisait des miracles, guérissait les malades, et remplissait de j)oissons les filets des i)êcheurs : les besoins du corps comme les besoins de l'âme trouvaient en lui une égale sollicitude, car l'homme a également besoin, pour se nourrir, du pain de vie et du i)ain de véiité. Le i)euple ayant eu l'illusion qu'on l'abandonnait, s'est détaché naturellement des catholiques, et s'est livré à ceux dont les promesses et les efforts, pour améliorer son sort, le séduisaient. Ces efforts, il faut le reconnaître, n'ont i^as toujours été tentés sans succès, et ont fini par gagner sa confiance.
« // faut aller au peuple avec sincérité, répétait sans cesse de Mun, avec confiance. Il faut prêter l'oreille à sa plainte et se pencher assez bas i^our l'entendre à travers les inenaces et les cris de colère. La réforme ne se fera pas sans efforts ni luttes. Il y faudra du courage. Ne regardez pas passer, avec la résignation des vaincus, les transformations de votre siècle. Croyez-moi. Montez hardiment dans le convoi, et tâchez de diriger la machine. » (1).
Quelques catholiques, sans doute, pratiquaient bien la charité, mais cette charité avait le tort de revêtir des formes individuelles, modestes et silencieuses. Dès le début, ils auraient dû s'organiser pour opposer au bloc du mal, le bloc du bien ; or, ils ont employé des méthodes anciennes pour entreprendre des choses nouvelles, ils ont fait de grandes choses petitement, alors que leurs adversaires en ont fait de petites grandement.
La vie d'Albert de Mun est, pour nous, un exemple qu'il faut méditer : sachons, comme lui, ouvrir largement nos fenêtres, regarder notre siècle de tous nos yeux, et respirer son souffle à pleins poumons. « Le jour où tous les catholiques qui croient vraiment à leur religion auront acquis le sens pratique de sa doctrine sociale, et accepteront sincèrement un programme commun d'action et de législation, leur position sera transformée dans le pays. Ils seront victorieux, j^arce qu'ils auront
(1) De Mun. Discours. T. IV, p. 226. Si cette formule « aller au peuple » avait toujours gardé dans la bouche de ceux qui l'ont répétée, d'ailleurs sincèrement, le son d'âme qu'elle avait chez de Mun, elle ne souffrirait pas actuellement, même dans les milieux ouvriers chré. tiens, d'un certain discrédit indéniable. C'est que parfois elle a com-
populaire présente, d'une légitime autonomie, d'un secret besoin, qui n'est pas orgueil, de « fare de se », dirions-nous. Aller au peuple ; mais qu'il n'ait pas la sensation qu'on descend vers lui et qu'on en a conscience.
cherché, non les succès éphémères du scrutin, mais la durable conquête de l'âme populaire. » ({'),
L'appel que de Mun lançait, en 1871, aux hommes de bonne volonté, garde toujours son actualité : « au matérialisme, il faut opposer les notions du sacrifice, à l'esprit cosmopolite, ridée de patrie, à la négation athée, l'affirmation catholique ». L'œuvre sera peut-être encore longue. Qu'importe ? il s'agit de sauver la civilisation du matérialisme qui la ronge : l'enjeu est trop beau pour que les catholiques, à l'exemple d'Albert de Mun, ne se mettent pas au travail.
Si l'affirmation catholique et le dévouement de la classe dirigeante sont les deux moyens envisagi.s par de Mun, dès le début, pour porter remède au mal social, la réflexion et « les expériences successives auxquelles il assista ou qu'il fit luimême )) (2), l'amenèrent progressivement à en envisager les applications contingentes. « Il y a une justice sociale fondée sur la loi divine et sur la loi naturelle ; par conséquent, }I peut exister une législation chrétienne du travail ; et puisqu'il y a eu un âge chrétien de la société européenne, il doit être possible de retrouver dans l'histoire cette justice, cette législation, cet ordre chrétien ; si on les retrouve, il faut les restaurer. » (2).
Ainsi donc, législation du travail et organisation professionnelle du travail, telles sont les deux réformes dont de Mun devait réclamer par la suite l'application.