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II. LES CRITIQUES INDIRECTES

Les critiques qui, à travers de Mun, visent le mouvement catholique social, ont été reprises récemment par M. Nel Ariès dans son ouvrage « L'Economie Politique et la Doctrine Catholique » (3).

I. — M. Nel Ariès fait d'abord le reproche aux fondateurs de l'Œuvre des Cercles Catholiques d'Ouvriers, de ne pas avoir été des économistes. Il y avait chez eux, prétend-il, « un fonds d'idées et surtout de bonnes volontés communes », mais « l'économie politique proprement dite n'occupait les esprits que par ricochet », en sorte que « l'Ecole des Cercles, en désaccord et souvent en discussion avec les économistes libéraux, ne tendait pas à renouveler la science économique » (4).

L'action des catholiques sociaux, tendant à détruire des abus et à refaire sur une base plus morale l'organisation de la société, aurait dû apporter au problème une solution économique. Malheureusement, ce problème économique a été envisagé uniquement sous l'angle de la question sociale, et celle-ci sous l'angle de la question ouvrière ; et ceci explique

(1) De la Tour du Pin. Op. cit. p. 6.

(2) De la Tour du Pin. Op. cit. p. 6.

(3) Cet ouvrage n'est guère qu'un plaidoyer pro domo, puisqu'il tend à réfuter les critiques qui ont été adressées à M. G. Valois, à propos de son livre L'Economie noiiveJ\le et notamment par des catholiques sociaux notables.

(4) Nel Ariès. L'Economie Politique et la Doctrine Catholique, p. 19

que « tout en se promettant de refondre hardiment la société par les principes de justice enseignés dans l'Encyclique », fa- Hantés par le concept moral, la plupart des grands problèmes talement ils se soient trouvés rivés, par une sorte de routine intellectuelle, « à l'état économique issu du libéralisme » (1). économiques ayant trait à la production des richesses et à la circulation ont échappé à leur attention : ils n'ont vu le problème que sous l'angle de la morale, et, loin de détruire le régime économique, ils l'ont accepté en essayant d'en corriger les effets.

Et M. G. Valois écrit à son tour, dans la préface de l'ouvrage, que les catholiques sociaux « ont entrepris de corriger de l'extérieur, les effets des lois qu'ils regardaient comme des lois naturelles » (2).

Albert de Mun et ses contemporains auraient donc commis la faute de ne pas entrer plus franchement en lutte contre les principes de l'école libérale, et de n'avoir pas tenté d'y substituer des principes économiques nouveaux ; à un problème purement économique, ils devaient apporter une solution économique ; à un régime condamnable et condamné, ils devaient substituer un régime nouveau.

L'attitude d'Albert de Mun et de ses collaborateurs s'explique facilement et se justifie. Nous avons déjà déclaré que de Mun n'était ni un légiste, ni un économiste : il entendait pardessus tout faire de l'action. Le jour où il eut conscience de cet état de malaise et d'injustice engendré par le jeu des lois économiques, il n'eut qu'une seule pensée, celle d'aller au plus pressé, et de travailler à endiguer le mal dont les débordements menaçaient la société.

Si la question sociale, et plus particulièrement la question ouvrière, ont accaparé ses efforts, c'est parce qu'il s'était rendu compte que les travailleurs, plus que tous autres, étaient atteints, et que leurs souffrances, accrues par leur faiblesse, réclamaient d'une façon plus pressante une solution.

Dès le début donc, il fallait combattre l'effet des lois : l'œuvre de reconstruction ne pouvait s'accomplir qu'après que le mal aurait été jugulé. Ne fallait-il pas d'abord « humaniser » l'organisation de la production, et aborder de biais l'étude des facteurs économiques ? Or, le retour à un ordre social chrétien a paru seul susceptible d'atténuer les effets de l'anarchie économique qui, elle-même, résultait du désordre moral et social.

(1) Nel Ariès. Op. cit. p. 29.

(2) Nel Ariès. Op. cit. Préf. p. x.

L'étude, naturellement, s'est imposée aux ouvriers de la première heure ; car ils ont compris que leur action devait reposer sur un corps de doctrines. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, quels que soient les résultats accomplis dans cette voie, aussi bien par de Mun que par les continuateurs de son œuvre, le rôle du catholicisme social n'est pas de renouveler la science économique. « L'Eglise fournit l'esprit qui doit guider nos organisations temporelles, mais elle n'a rien à approuver ni à condamner dans les régimes sociaux, en ce qu'ils ont d'exclusivement scientifique. » (1).

Mais il y a plus. Les principes économiques du libéralisme ne dérivent pas du principe de liberté absolue ; ce sont des lois naturelles que les économistes de l'école libérale ont constatées et qui s'imposent à tout système d'ordre politique et social. Le tort des libéraux a été de ne voir qu'elles, de ne croire qu'à la seule existence des lois naturelles, alors qu'à leur côté intervient un facteur moral pour en corriger les effets. La différence existant entre ces deux groupes de lois — lois naturelles d'une part — lois morales d'autre part — s'accuse aux yeux des catholiques sociaux en ce sens que, si les premières' sont des lois expérimentales d'observation restant par conséquent variables avec le temps et le lieu, les secondes sont des lois révélées et leur apparaissent ainsi avec un caractère de certitude et d'intangibilité qui les impose à tous, quel que soit le système économique, politique et social admis.

Examinant la théorie de la valeur telle qu'elle découle de la thèse libérale, M. G. Valois écrit : « De Turgot à Paul Leroy-Beaulieu, la valeur des choses réside dans l'importance que nous attachons à leur possession ou à leua* acquisition : les choses valent dans la mesure où elles sont regardées comme propres à nos jouissances, à la satisfaction de nos désirs... Si la vérité scientifique est que la valeur repose essentiellement sur nos jouissances et sur nos désirs, la seule politique sage et rationnelle sera d'organiser la société de telle sorte que rien, dans l'économie, ne vienne s'opposer à la satisfaction de nos jouissances et de nos désirs. Si le désir de l'homme est le créateur de la valeur, et, par conséquent, le régulateur de la production, des échanges et de la consommation, il faut que rien n'entrave la manifestation du désir... Il est radicalement impossible d'asseoir une institution sociale ou nationale quelconque sur une science dont le fondement est une notion aussi fuyante, et qui met sur le même pied la boulangerie, et la maison de tolérance, l'atelier de l'artiste et celui du forgeron » (2) .

(1) G. Valois. L'Economie Nouvelle, pp. 69 à 71.

(2) P. Sertillanges. Socialisme et Christianisme, p. 123-124.

Cet exemple nous fait toucher du doigt le rôle de la loi morale dans le domaine économique. Que le germe de la valeur soit pour une part notable dans le désir de l'homme, les catholiques sociaux ne sauraient le nier ; mais ce qu'ils prétendent affirmer, c'est qu'à côté des désirs humains, il existe des principes moraux dont l'influence va nécessairement s'exercer sur ces derniers, pour les hiérarchiser; grâce à l'action de ces principes, jamais la boulangerie et la maison de tolérance ne pourront être placées sur le même pied, dans leur esprit.

En résumé, les catholiques sociaux reconnaissent effectivement l'existence des lois naturelles. Comme ces lois existent et qu'il leur est impossible de les supprimer, ils s'efforcent d'en moraliser le jeu afin d'en atténuer les conséquences dans ce qu'elles pourraient avoir d'incompatible avec la justice. Mais encore une fois, leur rôle n'est pas de renouveler la science économique ; leur but est d'essayer de faire triompher la conception chrétienne, en réclamant une organisation économique conforme aux préceptes évangéliques. « Les régimes sociaux passent ; l'Eglise pour vivre s'y doit insérer, mais elle ne s'y enlise point. Ils passent, et elle demeure. C'est le rôle des catholiques de rappeler cette vérité qui domine et résume l'histoire de l'Eglise » (1). -

II. ^- M. Nel Ariès ne se contente pas de reprocher au comte de Mun et à ses collaborateurs de ne pas avoir substitué au libéralisme un régime économique nouveau ; il les accuse d'être allés au peuple, et d'avoir incorporé la démocratie dans leur programme, plus sous la pression des nécessités, que par le fait d'une sympathie conforme à leur doctrine ; et citant la formule : « Nous montons dans le train ; c'est pour nous en emparer », il ajoute : « Ce mot peint bien l'époque » (2).

Les catholiques sociaux, non seulement font de la démagogie, mais en voulant justifier la formule : « On ne remonte pas les courants », ils ont fait preuve de lâcheté et d'une veulerie peu commune. « L'engouement pour la démocratie, parmi les catholiques membres d'une Eglise elle-même si peu démocratique, ne s'exi)lique que par un obscur calcul de ce genre » (3). Car, « par. les pratiques qu'elle impose la doctrine démocratique entraîne la corruption des notions les mieux établies » (4).

A l'appui de ses affirmations, M. Nel Ariès cite, en la stig-

(1) GoYAU. Autour du Catholicisme social, T. III, p. 50. <2) Nel Ariès. Op. cit. p. 241.

(3) Nel Ariès. Op. cit., p. 261.

(4) Nel Ariès. Op. cit., p. 265.

matisant, Tattitude observée par de Mun au cours du vote de la loi sur les retraites ouvrières ; malgré sa propagande antérieure, de Mun vota le projet du gouvernement, alors que ce projet consacrait « cette aggravation d'Etatisme » contraire à ce qu'il avait toujours professé », à savoir, que l'organisation des retraites ouvrières devait sortir de l'organisation professionnelle, que l'Etat n'avait pas à s'en charger ». « Le souci de l'opinion et de paraître « braves gens », d'être classé ami du peuple, a donc primé, et cela a paru légitime » (1).

L'attitude prise par de Mun dans le vote de la loi sur les retraites ouvrières est celle qu'il ne cessa d'adopter au cours de sa carrière politique. La plupart des réformes législatives qu'il prit l'initiative de proposer n'ont jamais pu aboutir immédiatement, parce que, le plus souvent, elles apparaissaient comme suspectes de réaction. De Mun acceptait avec une tranquille résignation le sort invariable qui était réservé à ses interventions. Mais en retour, faisant preuve d'une grandeur d'âme qui n'excluait pas le sens des réalités, il ne rejetait jamais les réformes sociales proposées par ses adversaires, chaque fois que celles-ci, dans une mesure — si infime fût-elle — pouvaient être profitables à ceux dont il défendait la cause par dévouement et non par calcul. « Entre une loi mal faite, m^is qui me donne une satisfaction, si légère soit-elle, et rien du tout, je n'hésite pas, déclarait-il. »

Etait-ce là une attitude intéressée et contradictoire ? Y avaitil vraiment lieu de s'indigner de voir un homme qui foulerait aux pieds les enseignements de toute sa vie parce que « les nécessités démocratiques étaient là, justifiant tout » ? (2). Nécessités démocratiques ? Non pas ! mais nécessités sociales, commandées par la justice. Seules, celles-là ont trouvé place dans le cœur de celui qui sut enseigner, non seulement par la parole, mais surtout par l'exemple, que le dévouement devait être le véritable mobile et le seul mobile de l'action sociale.

On se trompe gravement, là encore, en croyant que les catholiques sociaux sont nécessairement des hommes de parti et que pour eux, la politique prime le social. Pas plus qu'elle ne s'attache à un système économique, l'Eglise ne s'attache à un système politique quelconque. Comme les systèmes économiques, les régimes politiques passent : l'Eglise, depuis sa fondation, les a tous vu naître et succomber tour à tour sans jamais elle-même être entraînée dans leur chute. Elle ne se lie à aucun. Mais de même qu'elle ne peut ignorer l'existence des systèmes économiques, de même, elle doit tenir compte des

<1) Nel Ariès. Op. cit. p. 256.

(2) Nel Ariès. Op. cit. p. 257.

gouvernements que se donnent les hommes. Que ces gouvernements soient ceux d'un seul, de quelques-uns ou de tous, ils n'en doivent pas moins faire régner la justice et la charité chrétienne ; il y a des règles morales qui s'imposent et qui doivent nécessairement présider aux rapports s'établissant entre les individus : l'Eglise a pour mission de veiller à l'observance de 'ces règles, et de les rappeler aux gouvernements, lorsqu'ils les transgressent. v

Fidèle aux enseignements de l'Eglise, de Mun a toujours considéré que la question politique ne dominait pas la question sociale, mais qu'elle était dominée par celle-ci. Cette règle de conduite explique toute sa vie publique : méconnaître cette règle, c'est se condamner à ne rien comprendre à l'esprit qui inspirait son action politique.

III. — Une dernière objection enfin : les catholiques sociaux prétendent, en faisant de l'action sociale, obéir aux enseignements de l'Eglise ; mais l'Eglise a-t-elle vraiment un rôle social à remplir ?

Les économistes de l'école libérale soutiennent que les actes de la vie économique sont indépendants des règles et des sanctions de la morale, et qu'ils sont gouvernés par des lois inéluctables, dont seuls les savants ont les moyens d'analyser le jeu.

Parmi les catholiques eux-mêmes, il en est qui, imbus de cet esprit individualiste dont leur croyance devrait leur faire un devoir de se dépouiller, estiment que la religion est une affaire purement privée et qu'elle ne relève que de la conscience individuelle.

Une telle conception semble oublier que le Christianisme n'est pas seulement cultuel, mais doctrinal, et que l'Eglise est une société parfaite, organisée avec sa hiérarchie, ses institutions et sa vie collective, qui a reçu mission de corriger l'erreur, d'infuser aux hommes l'esprit de fraternité, et de leur montrer sans cesse l'idéal de la justice et de la charité, en leur enseignant la discipline de l'amour universel.

Nul plus que de Mun ne s'est élevé contre ces prétentions, qui tendent à restreindre le rôle de l'Eglise, en la considérant comme une institution chargée du salut des âmes, donc d'une mission purement spirituelle qui lui interdirait d'intervenir à aucun titre dans la vie sociale et politique.

La question sociale, nous l'avons vu, n'est pas seulement une question économique, c'est également une question moi aie. A l'origine des conflits sociaux, il y a autre chose que de simples modifications apportées au régime économique par le développement et l'application des sciences à l'industrie ; les désordres sociaux révèlent à leur base des causes morales qui sont l'oubli des préceptes essentiels au maintien de Tordre

social, et qui sont inscrits dans l'Evangile : carence de justice, défaut de charité dans la réglementation de la condition des ouvriers, absence de sens social dans l'emploi de la richesse et des biens.

Comme, généralement, tous les désordres sociaux co^ïncident avec le développement de doctrines hostiles à l'intervention de l'Eglise, il est naturel que les catholiques sociaux désirent intervenir pour lutter contre la misère matérielle et morale des masses populaires. « Il n'est pas un seul problème, dès qu'on veut le creuser, qui ne laisse apercevoir, dans les désaccords d'intérêt ou de passion, la dispute fondamentale sur la nature de l'homme et sa condition envers le Créateur » (1).

La doctrine catholique fait un devoir à ceux qui en sont les adeptes de regarder comme des frères la foule des travailleurs et de s'attaquer aux iniquités sociales. L'homme est par essence un être social : il doit agir sur ceux qui l'entourent et l'apostolat social se trouve ainsi commandé par l'amour de Dieu. « Eclairé par cet altruisme, dont l'Evangile est la plus parfaite expression doctrinale, et dont l'Eglise romaine est la plus parfaite organisation concrète, le catholique ne doit jamais oublier ce mécanisme de répercussions complexes qui est comme le moteur de la vie sociale et qui fait que chacun influe sur tous, et tous sur chacun. Il doit toujours se considérer comme un fragment de l'humanité et comme un fragment de la chrétienté, pièce vivante de deux organismes vivants, et comme ayant une responsabilité microscopique, mais indéniable, dans leur double avenir » (2).

En tout chrétien il doit donc y avoir un apôtre, et ceci suffit à justifier l'action sociale de ceux qui veulent répandre et défendre la doctrine évangélique.

Cette action sociale de l'Eglise, et partant celle de ses fils, se justifie d'autant plus que le Christ, comme nous avons eu l'occasion de l'indiquer, ne s'est pas seulement préoccupé des âmes, mais qu'il s'est attaché également à guérir les corps (3). « Si l'économie politique disait le P. Todt, est l'anatomie du corps social, dont elle fait connaître la construction, si le socialisme est la pathologie qui en décrit les maux, l'Eglise est la thérapeutique qui propose les remèdes appropriés. »

Un jour que Jaurès demandait aux chrétiens de France où était leur idéal social et humain, de Mun lui répondit : « Ceux

(1) De Mun. Combats, T. VI, p. 156.

<2) GoYAU, Autour du Catholicisme social, T. I, p. 87-88.

(3) M. Clemenceau écrivit un jour dans La Mêlée sociale : « Le jour où les catholiques de nom seront des catholiques de fait, la question sociale sera résolue. »

qui s'honorent de cette illustre qualité, savent qu'ils n'ont pas plus à espérer, pour la paix sociale, des révolutionnaires parvenus que des autres. Aucune obligation ne les attache au régime de l'individualisme, édifié contre eux et contre leurs principes. Rien ne les enchaîne aux formes de la société bourgeoise, et ils n'hésitent pas à rompre avec ses préjugés et ses lois, quand ils croient que la justice envers le peuple le commande.

Car, ils aiment le peuple pour lui-même, et, parce qu'ils sont les disciples sincères de Celui qui donna au monde la grande promesse d'amour et de fraternité, ils l'aiment parce qu'il souffre et parce qu'il est faible. Leur ambition, leur rêve, le tourment de leur vie, c'est de le servir avec désintéressement pour l'aider pacifiquement à atteindre un état meilleur et plus juste, pour le sauver de la barbarie que lui prépare le collectivisme sans Dieu, sans âme et sans iDatrie » (1).

Tels sont les principes qui expliquent et qui justifient la mission sociale de l'Eglise et l'action des catholiques sociaux.

La doctrine sociale d'Albert de Mun, dont nous venons de préciser les principes en examinant les critiques dont elle avait été l'objet, est le lésultat d'une évolution qui s'est effectuée progressivement sous la double influence de l'étude et de l'expérience.

Utilisant tout à la fois la méthode déductive et la méthode inductive, de Mun, s'il comprit la nécessité de baser son action sur un corps de doctrines mûrement établies, sut également se mettre à l'école de l'expérience, « la seule qui vaille », disait Franklin.

Le processus de cette évolution passe par trois phases successives :

— dans la première qui va de 1871 à 1883, de Mun n'a d'abord pas une vue bien nette de son programme social. Obsédé par la sauvegarde morale, puis matérielle, des travailleurs vers lesquels le porte l'élan généreux de son cœur, il entrevoit dans le respect des enseignements de l'Eglise, dans le dévouement des classes élevées, et dans la restauration de la forme corporative le moyen d'atteindre le but proposé à sa vocation sociale ;

— dans la seconde phase qui commence en 1884, ayant pris contact avec les masses populaires, et principalement avec celles appartenant au monde industriel, il va se préoccuper de

(1) De Mun. Combats, T. IV, p. 232.

leurs besoins. Son programme social se précise au fur et à mesure qu'il aborde l'étude des questions économiques : s'il commence à réclamer l'intervention du législateur, c'est à l'organisation professionnelle qu'il demande surtout la solution des problèmes sociaux ;

— dans la troisième, dont le discours de St-Etienne (18 décembre 1892) marque le début, son programme social est définitivement arrêté, et sanctionné par l'autorité papale : s'il semble renoncer momentanément à la réalisation du régime corporatif, il fait désormais un appel plus large à la législation sociale et précise le rôle de l'Etat.

(( Et c'est ainsi que l'histoire de sa pensée et celle de son œuvre, bien qu'il y ait des points fixes dans sa doctrine, se déroulent suivant le même cours que l'histoire de sa vie » (1). Sa doctrine s'est, en effet, développée à l'écart des faux dogmes, et à l'ombre tutélaire des enseignements évangéliques : partie d'une Encyclique — celle de 1864, développée et commentée par Emile Keller — il ne faut donc pas s'étonner qu'elle ait abouti à une autre Encyclique — celle de Léon XIII sur la condition des ouvriers.

Cette doctrine sans doute n'apporte au catholicisme social aucune part d'originalité ; nous en avons déjà vu les principes chez les précurseurs. « Nous ne sommes pas des novateurs, avouera de Mun. Nous sommes des enfants de l'Eglise, fidèles à sa loi, dociles à ses leçons, activement dévoués à son service. Nés au milieu d'une société en pleine transformation, dont la Révolution, achevant l'œuvre de la Réforme, avait rompu l'unité morale et désorganisé les éléments, nous voulons, pressés par une tendre confiance en notre Mère, lui demander, avec la lumièie, qui seule peut éclairer les chemins nouveaux, la force, qui seule peut construire la demeure stable et conforme à l'ordre divin où s'abriteront les générations futures » (2).

..L'œuvre sociale d'Albert de Mun se distingue toutefois de celle de ses devanciers en ce qu'elle est surtout une œuvre de réalisations, et c'est à ce point de vue surtout qu'elle est intéressante à examiner. Ce que fut exactement cette œuvre au poin de vue politique et social, nous allons l'étudier dans une troisième partie ; il était nécessaire, auparavant, d'en déterminer les principes directeurs.

(1) Mgr Baudrillart. Discours de réception à l'Académie Française,

(2) De Mun. Lettre à H, Lorin, 28 juillet 1910, à Toccasion de la Semaine sociale de Rouen.

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