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A VIE PUBLIQUE D'ALBERT DE MUN

La vie publique d'Albert de Mun commence avec Tannée 1876 ; mais sa vocation s'était nettement révélée avant cette date : le besoin de répondre aux appels de sa conscience devait l'amener à donner à sa vie une orientation nouvelle. Il comprit, en effet, dès le début de son action, qu'une sorte d'incompatibilité s'établissait entre sa propagande et son uniforme. L'échec des tentatives monarchiques avait fait lever un vent nouveau dans les milieux politiques, en sorte que certains, en mal de jacobinisme, dénonçaient sa campagne sociale comme « une provocation à la guerre civile » ; la presse ne manquait pas, à son tour, de souligner les faits et gestes « de l'étrange missionnaire, du plus étrange officier qui s'appelle le capitaine de Mun » (1).

Sans doute, on ne connaissait pas encore « la grande muette », mais déjà on reprochait à l'armée, dépositaire de l'ordre et de la tradition, d'être invitée à devenir « l'instrument principal de la réorganisation sociale )) (2).

De Mun comprenant que sa situation allait être une source de conflits croissants, se demanda bientôt si « la propagande religieuse et l'action sociales seraient longtemps encore compatibles avec les devoirs militaires » (3). L'éventualité de sa démission préoccupait son esprit, et il pressentait que, s'il devait renoncer à porter son uniforme, il serait contraint de poser sa candidature aux élections législatives. La vie publique, en effet, lui permettrait de développer le champ de son action sociale : s'il entrait au Parlement, non seulement il

(1) De Mun. Ma Vocation sociale, p. 266.

(2) De Mun. Ma Vocation sociale, p. 267.

(3) De Mun. Ma Vocation sociale, p. 273.

pourrait faire au pays tout entier l'exposé de sa doctrine, mais de plus, il pourrait utilement s'employer à faire pénétrer dans la législation les principes qui l'inspiraient.

Sans doute la tribune n'était pas pour l'effrayer ; elle l'attirait même. Mais l'idée « d'abandonner l'épée pour une tribune douteuse » rencontrait dans son esprit une certaine résistance. Lorsqu'il céda aux sollicitations de ses amis, et également aux instances de sa conscience, ce ne fut pas sans mélancolie qu'il quitta son noble métier ; il y laissait bien, comme il l'avoua lui-même, « une partie de son cœur » (1) ; ce fut le premier sacrifice que lui imposa sa vocation sociale : il allait avoir, pour conséquence inévitable, un mandat législatif.

C'est aux élections de 1876, et dans l'arrondissement de Pontivy, qu'il posa pour la première fois sa candidature.

Les conservateurs, divisés, allaient à la bataille électorale sans étiquette et sans programme, alors que le jeune parti républicain s'y rendait plein d'audace et de courage. Pour Albert de Mun, la lutte qui s'engageait n'était uniquement qu'une occasion nouvelle de montrer qu'il entendait être sur le terrain politique, comme il l'était sur le terrain social, le « soldat du Christ », et non point l'homme d'un parti : les seules causes qu'il entendait servir étaient celles de l'Eglise et de la France, indissolublement liées l'une à l'autre dans sa pensée.

Cette attitude qu'il adopta dès son entrée dans la vie publique, de Mun devait y rester absolument fidèle jusqu'à la fin.

Il avait dit à ses amis : « Si j'étais appelé à poser ma candidature, je ne le ferais que sur le terrain nettement, exclusivement catholique » (2) . Fidèle à sa promesse, il adresse à ses électeurs, le 13 février 1876, un manifeste qui est une profession de foi, au plein sens du mot.

« Convaincu que la foi catholique est dans l'ordre social aussi bien que dans l'ordre politique la base nécessaire des lois et des institutions ; que, seule, elle peut porter remède au mal révolutionnaire, conjurer ses effets et assurer ainsi le salut de la France, j'ai la ferme résolution, quel que soit le terrain où Dieu m'appelle à le servir, de me dévouer sans réserve à la défense de ces principes. C'est surtout dans les Assemblées législatives qu'il importe de les affirmer et d'en revendiquer l'application, et c'est ce mandat que je suis prêt à remplir si vous voulez bien me le confier. » (3).

Quelques jours auparavant, répondant au programme que

<1) De Mun. Ma Vocation socialie, p. 283.

(2) De Mun. Ma Vocation sociale, p. 274.

(3) De Mun. Discours, T. II, p. 2 et 3.

Jules Simon venait d'exposer au Havre, il avait déclaré : « Je viens à vous, n'ayant pas sans doute pour me recommander à votre attention l'éclat d'une couronne académique, ni l'autorité d'une des premières fonctions de l'Etat, mais cependant confiant dans la force de ma foi, et surtout dans le nom que je porte et que tous, qui que vous soyez, vous êtes, j'en suis sûr, disposés à accueillir avec faveur, parce que ce nom a retenti d'un bout du monde à l'autre, et que la plupart d'entre vous se font gloire de le porter comme moi-même ; ce nom qui nous confond tous dans une même famille, à l'heure de la naissance comme à l'heure de la mort, je veux le placer comme ma signature aux premiers mots de cet entretien : Je suis chrétien. » (1)

Ainsi, déployant fièrement son drapeau, et logique avec luimême, comme il le fut toujours, il faisait appel à tous les catholiques dont la foi agissante voulait se mettre à l'unisson de la sienne : ne fallait-il pas donner l'assaut à la Révolution et assurer, avec la sauvegarde de la religion, le rétablissement de l'ordre social chrétien dans le pays ? « C'est donc aux catholiques à prendre en mains la défense de l'ordre social, et en sauvegardant leur religion, ses droits et sa liberté, en assurant l'éducation chrétienne de leurs enfants, en restituant à Dieu sa place dans les lois de leur pays, à rendre à la France la paix et la stabilité dont elle a tant besoin. » (2).

Et s'il signe sa première profession de foi : Comte Albert de Mun, Ancien officier de cavalerie, lors de la nouvelle consultation électorale qui fut nécessitée par l'invalidation de sa première élection, il ajoute : Candidat catholique.

Comme le fait observer M. Piou, « son entrée en scène dans la vie publique fut une manifestation purement catholique ))(3). Catholique, de Mun entendit le rester toujours. Et c'est avec juste raison qu'il put dire plus tard, en faisant allusion à sa première profession de foi, qu'elle avait été « pendant trente-deux ans la charte de sa vie politique »... et qu'elle n'avait pas « cessé d'être à travers les événements, l'expression de toute sa pensée » (4).

Evidemment, de Mun était royaliste, et, de toute son âme de patriote, au cours de cette année 1873 qui fit battre son cœur d'espérance, il avait souhaité que « le rétablissement de

(1) De Mun. Discours, T. I, p. 139.

(2) De Mun. Discours, T. II, p. 3.

(3) Piou. Op. cit. p. 27.

(4) De Mun. Ma Vocation sociale, p. 275.

l'antique monarchie replaçât la France dans sa voie traditionnelle, et lui rendit sa grandeur et son prestige » (1).

Néanmoins, il passa volontairement sous silence la question constitutionnelle, mais sans rien abdiquer de ses sentiments. Royaliste, il Tétait, en effet, par le sang, par la tradition, par conviction, par patriotisme ; mais, il entendait bien rester catholique avant tout, et il ne voulait, « à une heure où (ses) espérances monarchiques étaient pour longtemps ajournées, se couvrir d'un autre étendard » (2) . Royaliste, il l'était ardemment, parce que, dira-t-il, « ma foi politique trouvait en celui qui la représentait, l'union parfaite de mes convictions religieuses et de mes conceptions sociales » (3) . La revendication du drapeau blanc, était pour lui le symbole, non pas de la résurrection de l'ancien régime, mais de la répudiation de l'esprit révolutionnaire.

Ainsi donc, affirmation catholique, silence sur la forme politique, tels sont les auspices sous lesquels il entre dans la vie publique.

La franchise de ses convictions eut pour résultat immédiat, de le désigner à l'ostracisme de la Chambre, qui, suivant le mot de Gambetta, représentait « la France du libre examen et de la libre pensée ». Déjà, en effet, la jeune République partait à la conquête du pouvoir, portée par l'incrédulité ; ennemie déclarée de l'Eglise, elle allait, pour mieux la combattre, confondre la monarchie et la religion dans une haine commune, en mettant à profit l'affreuse équivoque qui, depuis un demi-siècle, déchire notre pays, en le livrant aux luttes intestines, comme si le respect de la foi religieuse était nécessairement une manifestation d'attachement à l'ancien régime.

Et l'on comprend aussitôt que les premières interventions législatives d'Albert de Mun aient eu pour but de protester contre l'application progressive de ce programme de guerre, qu'apportait avec elle la laïcité ; sous couvert de neutralité, dira M. Piou, celle-ci n'était que « l'embuscade de l'incrédulité » (4).

Le 3 juin 1876, au cours d'une interpellation relative au projet de loi ayant trait à la suppression des jurys mixtes, il proclame les droits de Dieu, en s'écriant : « Je veux dire le droit de Dieu, auteur et maître du monde, qui est la raison d'être, la garantie de tous les autres, principalement du droit de l'Etat que vous revendiquez, et dont l'origine est dans le

(1) De Mun. Discours, T. VII, p. 173.

(2 De Mun. Ma Vocation socialje, p. 276.

(3) De Mun. Combats, T. V, p. 167.

<4) Piou. Op. cit. p. 56.

principe d'autorité qui trouve en Dieu sa source légitime ))(i).

Le 10 juillet 1879, il s'élève contre la prétention de supprimer dans les écoles l'enseignement des devoirs envers Dieu.

Son intervention et ses efforts demeurent sans résultats : d'avance la cause est entendue. La Chambre, dans un ordre du jour qu'elle vote le 4 mai 1877, dénonce « l'agitation antipatriotique » des catholiques qui sont désignés comme les perturbateurs de la paix publique. Cet état d'esprit, loin de disparaître, devait aller en s'accentuant ; il explique, pour une large mesure, que l'action parlementaire d'Albert de Mun, n'ait pas été plus féconde en résultats immédiats.

De Mun, au début de sa carrière politique, ne croyait pas à l'avenir de la République. Le nouveau régime, il le condamnait en toute sincérité, et sans parti pris, non seulement au point de vue social, mais également au point de vue politique : ses partisans, en poursuivant la déchristianisation du pays, faisaient à son sens, œuvre néfaste ; en soulevant l'indignation des consciences et en semant la haine et les divisions, ils condamnaient la République à être éphémère.

Cette situation s'aggravait par suite d'une crise économique et financière. Tout laissait donc espérer comme possible, et entrevoir comme opportune et nécessaire, une tentative de restauration monarchique.

Sollicité, à l'approche des élections de 1881, par le comte de Chambord, de manifester ses sentiments royalistes, Albert de Mun crut de son devoir de Français et de catholique de répondre à l'appel qui lui était adressé. C'est dans ces conditions qu'il prononça à Vannes, le 8 mars 1881, un important discours, dans le but de rallier autour du drapeau blanc tous ceux qui partageaient ses convictions religieuses, et que leur foi désignait aux coups d'un gouvernement dont le sectarisme s'annonçait de plus en plus persécuteur.

Ce discours, écrira M. Piou, fut « à la fois un cri de guerre contre la Révolution et un hommage à la monarchie chrétienne » (2).

Dès le début, de Mun dit à ses auditeurs, avec « toute la franchise de sa conscience, ce qu'il pense de la situation du pays » (3).

Examinant ce qu'a fait la République depuis dix ans qu'elle

(1) De Mun. Discours, T. II, p. 32.

(2) Piou. Op. cit. p. 58.

(3) De Mun. Discours, T. II, p. 388.

existe, il reconnaît que la question sociale, qui sonne comme un glas aux oreilles des parvenus du libéralisme, ne fait nullement l'objet de ses préoccupations, puisqu'elle entend l'ignorer.

Au point de vue politique, elle a instauré « tout un système de gouvernement qui consiste à déchristianiser la France pour mieux l'asservir, à mettre partout l'Etat à la place de Dieu » (1). La dictature de l'incapacité a succombé ; sous couleur de neutralité politique, c'est celle de l'impiété qu'on entend lui substituer.

« Si nous laissons les générations qui grandissent, entre les mains de la République, elle tuera en elles l'âme de la France ! » s'écrie de Mun. Il faut donc « repousser la République et acclamer la Monarchie. » (2). Et développant sa thèse sur la nécessité de la monarchie, il énumère et explique les raisons pour lesquelles il veut, non pas un roi, mais le roi.

Royaliste, de Mun l'est d'abord parce que la royauté, c'est la tradition nationale. Il croit avec Taine, que la forme sociale et politique d'un pays n'est pas laissée à son arbitraire, mais qu'elle est déterminée par son caractère et par son passé. Or, la France, dont le passé représente plus de quinze siècles de gloires et de sacrifices, n'a assuré son développement et sa grandeur qu'en demeurant fidèle à la tradition nationale, et la tradition nationale, c'est la royauté française.

Royaliste, de Mun l'est de plus, parce que la royauté, c'est l'expression du droit fondé sur l'alliance antique de la nation et de la monarchie. Le droit plus que la force est un principe de gouvernement ; or, on a fait appel à la puissance du nombre, « ce souverain terrible, tour à tour esclave et tyran, sans, nom, sans corps, sans responsabilité » (3). Qu'est-il arri%é ? C'est que l'autorité a été tuée, et, à sa place, on a vu se substituer l'arbitraire dans l'éducation, dans le gouvernement, et jusque dans la loi.

Royaliste, de Mun l'est enfin, parce que la royauté c'est la monarchie chrétienne : elle porte en elle un principe de nature à satisfaire les besoins des âmes ; elle est chrétienne, c'est-à-dire que, loin de constituer « un gouvernement de curés », elle est « un pouvoir soumis à la loi divine, qui fait respecter Dieu, et qui laisse l'Eglise libre dans son culte, dans sa parole, dans ses institutions et dans son gouvernement » (4),

De Mun termine son discours en poussant ce cri de ralliement qui vaut tout un programme : « Dieu et le Roi ! »

(1) De Mun. Discours, T. II, p. 398.

(2) De Mun. Discours, T. II, p. 405.

(3) De Mun. Discours, T. II, p. 412.

(4) De Mun. Discours, T. II, p. 416.

Ainsi, comme on le voit, c'était sa conviction sociale, qui faisait la force de ses convictions royalistes.

Le discours de Vannes eut un grand retentissement. Il fut salué avec enthousiasme par la presse catholique, violemment attaqué par les journaux républicains et libéraux. Le comte de Ghambord tint à en féliciter Albert de Mun, et, dans la lettre de remerciement qu'il lui adressa, il lui disait : « Le discours que vous venez de prononcer, est bien celui de l'homme qui, mesurant l'étendue du péril social, avait tant de fois trouvé dans son patriotisme, le courage de dire à la Révolution ce qu'elle est, et à la contre-Révolution ce qu'elle doit être... On ne démontrera pas mieux que vous ne l'avez fait ces grandes vérités. On ne prouvera pas mieux, pour recouvrer tant de bienfaits perdus, la nécessité de rendre à la France son Dieu et son Roi. » (1).

L'appel lancé par de Mun ne fut pas entendu, et les élections de 1881, loin d'apporter aux monarchistes le succès qu'ils escomptaient, accentua le glissement à gauche. Sans plus s'en émouvoir, de Mun s'apprêtait à prendre en mains la direction d'un large mouvement de propagande royaliste, lorsque brusquement sa campagne fut paralysée par la mort du comte de Ghambord, survenue au château de Frohsdorf, le 24 août

De Mun nous a dépeint, dans les « Dernières Heures du Drapeau Blanc », toutes les émotions que lui causa cet événement si gros de conséquences pour ses projets ; il a dit, notamment, l'impression d'effondrement dont le pénétra la mort de celui dans l'avènement duquel il voyait la condition même du salut et de l'avenir social du pays. Devant la porte béante du tombeau de Goritz, son cœur se serre : « Là, sous ces pierres, il y a deux générations de rois, et voici qu'on y porte la troisième. Hélas ! nous avions tant caressé d'autres espérances ! » (2). N'était-ce pas le rêve de la royauté chrétienne qui s'évanouissait, car sa foi religieuse, animatrice de sa vocation sociale, était alors inséparable de sa foi royaliste.

« A dater de ce jour, dira-t-il, il y eut place encore, dans mon esprit, pour l'opinion monarchique : il n'y en eut plus dans mon cœur, quel que fût mon respect envers l'héritier du droit traditionnel, pour la croyance en la monarchie. » (3).

Cet aveu annonce déjà le ralliement à la forme constitutionnelle. La France pouvait se donner un roi, elle devait renoncer à jamais à posséder le roi : quels que soient les encou-

(1) De Mun. Discours, T. II, p. 421.

(2) De Mun. Les Dernières Heures du Diapeau blanc, p. 147. (3; De Mun. Combats, T. V, p. 167.

ragements qu'il adresse à ses amis à demeurer fidèles au passé, et quelle que soit l'activité qu'il déploie pour faire reconnaître le comte de Paris, comme chef de la Maison de France, l'espérance royaliste venait d'expirer dans son cœur.

Devait-il pour cela se retirer dans sa tour d'ivoire et avouer son impuissance ? De Mun avait voué sa vie au service d'un idéal trop élevé pour accepter cette résignation passive qui élimine à jamais de la bataille ceux que la défaite a touchés pour la première fois de son aile. Formée dans les combats, et faite pour la lutte, sa nature généreuse devait puiser dans cette épreuve des forces nouvelles pour poursuivre son apostolat social.

Fidèle au programme religieux de la première heure, il va s'attacher à l'organisation d'un parti catholique, mais sans lui demander encore de s'établir sur le terrain constitutionnel.

Les élections générales approchaient ; elles avaient été fixées au 4 octobre 1885 ; comme à la veille de celles de 1881, les députés de la droite rédigèrent un manifeste adressé au pays, et dans lequel ils dénoncèrent les excès et les fautes du gouvernement républicain. Albert de Mun signa ce manifeste, qui pressait les catholiques de remplir leur devoir de citoyen, et de voter contre ces hommes « qui sont la source de nos divisions, l'origine de nos malheurs, la cause de nos angoisses ». Ces hommes « ont traité le catholicisme en ennemi, expulsé les religieux de leurs demeures... banni Dieu de l'enseignement officiel... Ils veulent chasser Dieu de l'âme du peuple, comme ils l'ont chassé de la constitution et des lois... Le devoir est clair, l'obligation est impérieuse... Chassez du Parlement les ennemis de toute foi et de tout droit... Catholiques, nous sommes le pays, ne souffrons pas qu'on en dispose sans nous et contre nous ! ))(!).

Cet appel, pour ne pas rester lettre morte, nécessitait une action organisée. De Mun en avait si bien le sentiment, qu'il s'attacha à la formation d'un parti catholique, uniquement préoccupé de revendiquer les droits de l'Eglise et la défense des intérêts populaires, menacés par les forces révolutionnaires.

Le 8 septembre 1885, il écrivit au vice-amiral Gicquel des Touches, l'un des signataires du manifeste, une lettre dans laquelle il exposa toute sa pensée sur les devoirs que les circonstances imposaient aux catholiques français.

(1) De Mun. Discours, T. III, pp. 322 à 324.

Après avoir rappelé la nécessite de défendre les droits imprescriptibles de l'Eglise, « de jeter une digue au devant du torrent d'impiété qui ravage la France », et montré que le peuple est « à la fois l'instrument et l'enjeu des luttes électorales », et que la révolution menace de tuer le pays « par l'athéisme officiel qu'elle lui inflige et qu'aucune autre nation n'a connu », il ajoute : « Je voudrais qu'au milieu des agitations publiques, un parti se levât, qui posât franchement la question sur ce terrain, et qui, s'adressant aux i^euples des villes, des usines et des campagnes... lui montrât d'un côté la Révolution, sa véritable ennemie... de l'autre, l'Eglise catholique, sa tutrice naturelle et séculaire. » (1).

Il termine ainsi : « Je voudrais que les catholiques, convaincus que là est le véritable terrain de combat, y portassent toutes leurs forces, et que, laissant de côté les conventions et les petitesses de la politique, ils offrissent ainsi aux conservateurs, menacés par les tempêtes sociales, le rempart qui leur fait défaut... L'heure est venue pour les catholiques de se jeter au gouvernail et de sauver dui naufrage cette France que l'Eglise a portée dans ses bras, et qu'elle avait faite grande, forte et prospère. Il y va du salut de la Patrie. » (2).

Préoccupé par-dessus tout de l'importance des questions sociales qui, pour lui dominaient toutes les autres, Albert de Mun demandait aux catholiques de se préparer à leur apporter une solution avec un programme net et précis.

Cette lettre était un véritable programme d'action patriotique et sociale. A dessein, de Mun avait négligé la forme du gouvernement, car, il estimait, qu'au lendemain de la mort du comte de Chambord, il se devait d'observer le silence à son sujet.

Il reconnut plus tard l'erreur de sa décision, qu'avaient inspirée des raisons de tact et de conscience, plus que des raisons de tactique ou de politique. L'équivoque qu'il laissait planer sur son futur parti devait en condamner l'essor. « Ce fut la grande faiblesse de ma tentative, dira-t-il : un i^arti catholique, pour être viable, doit nécessairement être constitu:tionnel, sous peine d'être confondu avec les groupes d'opposition purement politique ! x (3).

Les élections de 1885 assurèrent, dans une certaine mesure, le succès des conservateurs, puisque deux cents députés de l'opposition entraient à la Chambre. Voulant consolider l'union momentanément réalisée, de Mun proposa aux catho-

(1) De Mun. Discours, T. III, pp. 325 à 327.

(2) De Mun. Discours, T. III, p. 329.

(3) De Mun. Combats, T. I; p. 411 (en note).

liques de cristalliser leurs forces autour d'une organisation capable de leur servir de point d'appui.

Dans une lettre au vicomte de Belizal, le 3 novembre 1885, il précise sa pensée : c. Le temps des protestations est passé, celui des revendications commence. »

Ces revendications, il en dresse le programme :

— pour l'Eglise, la liberté de son ministère, la protection publique du culte catholique, l'exemption pour les prêtres du service militaire, le droit pour les associations religieuses de se constituer et de se développer librement ;

— pour la famille, la liberté complète de l'enseignement, une législation assurant le respect du foyer et revisant le droit de tester, l'abrogation de la loi du divorce, et celle de la loi du 28 mars 1882, qui avait supprimé l'instruction religieuse dans les écoles publiques ;

— pour le peuple, la limitation du travail par le respect légal du repos dominical, l'interdiction dn travail de nuit pour les femmes et la suppression progressive du travail à l'usine pour les mères de famille et les enfants des deux sexes; une législation protectrice contre les accidents, la maladie, le chômage involontaire et l'incapacité de travail résultant de la vieillesse.

« Pour soutenir ce programme, dit-il, il faut nécessairement former dans la nation un parti compact et puissant qui ait dans le Parlement ses représentants autorisés... Ce parti pourrait prendre le nom d'Union Catholique. » (l).Et à l'appui de sa thèse, il invoquait l'exemple de la Belgique, de l'Autriche et de l'Allemagne.

Une fois de plus, les événements et les hommes se tournèrent contre lui et firent échec à sa tentative. Son projet, loin d'être soutenu, rencontra auprès de ceux qu'il avait conduits au combat et presque à la victoire, non seulement de l'indifférence, mais encore de l'hostilité. Ne lui reprochait-on pas de vouloir préparer la désunion des conservateurs ?

La Papauté enfin, consciente du danger que faisait courir à l'Eglise une attitude pleine d'équivoque au regard de la question constitutionnelle, lui demanda de renoncer momentanément à sa tentative, sans en condamner toutefois l'idée générale. « Léon XIII, écrira de Mun, m'arrêta d'une main ferme. Ce fut un coup très rude : à la différence de ce que j'éprouvais sept ans plus tard, lorsque vint l'heure du ralliement, j'eus, cette fois, quelque peine, en obéissant, à soumettre ma raison. Plus tard, l'expérience et la raison éclairèrent pour moi la pensée de Léon XIII. Je compris, et je crois fermement

(1) De Mun. Discours, T. III, pp. 336-337.

aujourd'hui qu'une juste connaissance de notre état politique et social l'avait inspiré. (1).

De Mun se soumit à la volonté du Chef sans faire entendre la moindre plainte ni exprimer le moindre regret, et le 9 novembre 1885, il se contenta d'envoyer à tous les journaux catholiques, ces quelques lignes qui mirent à son projet le point final :

(( Afin de ne pas soulever une division entre les catholiques, je renonce au projet d'organisation que j'avais annoncé par ma lettre au vicomte de Belizal. » (2)

Ainsi, coup sur coup, ses projets nés dans l'enthousiasme, s'écroulaient dans le néant : « Après le rêve de la monarchie dui drapeau blanc, s'évanouissait le rêve du parti catholique : deux blessures que le temps a pu cicatriser, mais non guérir. » (3),

« L'étonnante crise du Boulangisme », comme Ta écrit M. Piou, si elle devait rallumer bientôt dans l'âme d'Albert de Mun le feu sacré de l'action, allait du même coup déterminer son ralliement.

Quel fût le rôle exact qu'il joua dans cette affaire ? Encore que les documents probants, qui permettraient de justifier son attitude, n'aient pas été publiés, on peut affirmer qu'il n'en fût pas un des promoteurs. En présence d'une crise qui révélait dans le pays une sorte de nostalgie de la tradition nationale, Albert de Mun devait prendre parti, car sa situation politique ne lui laissait pas la liberté de l'ignorer. Il crut opportun de soutenir la tentative du général, caressant l'espoir de la faire servir à ses desseins, qui, nous ne cesserons de le répéter, visaient à restaurer dans la société troublée l'ordre social chrétien.

On sait comment la tentative échoua ; le régime rcDublicain sortit raff'ermi de l'épreuve qui consacra sa victoire, en même temps qu'elle consomma la défaite des royalistes et des catholiques.

De Mun tira des faits la leçon qu'ils contenaient. Il comprit les dangers auxquels l'Eglise était exposée par l'effet des tentatives répétées et stériles d'une vaine opposition contre l'institution républicaine ; ces tentatives n'aboutissaient à d'autre irésultat qu'à créer une funeste confusion, que ses ennemis exploitaient perfidement, en confondant sa cause avec celle de la monarchie.

Il avait, d'autre part, présentes à la mémoire les paroles

(1) Piou. Op. cit. p. 96.

(2) De Mun. Discours, T. III, p. 339.

(3) De Mun. Combats, T. V, p. 169.

qu'un Président du Conseil, M. Rouvier, avait fait entendre un jour aux délégués de la minorité : « Vous êtes inconstitutionnels, et je ne puis me solidariser avec vous. Je dirai à la Chambre que vous êtes des représentants du pays, ayant les mêmes droits que les autres ; mais je n'irai pas plus loin. Si vous acceptiez la République, non seulement je vous avouerais publiquement, mais je prendrais deux des vôtres daos mon cabinet. » (1).

Cette déclaration n'avait pas été sans faire une certaine impression sur Albert de Mun. Voyant désormais, qu'entre le pouvoir et lui, il n'y avait qu'un simple « scrupule constituitionnel » (2), il crut alors à la possibilité de combler le fossé qui les séparait.

Si les catholiques veulent garder quelque action dans le pays, pensa-t-il, et s'imposer dans l'opinion publique, ne doivent-ils pas accepter les conditions nouvelles que les circonstances leur imposent ? Ne doivent-ils pas finir par aborder le terrain constitutionnel où on les appelle ? Ne doivent-ils pas accepter désormais un régime que les événements, dans leur marche, ont consacré ? » Une jeune génération chrétienne, fille d'une société oublieuse du passé, avait grandi dans le tumulte des idées nouvelles, et respiré à pleins poumons l'air qui venait du large. Témoin des luttes stériles soutenues par son aînée, elle n'avait plus d'espoir que dans des méthodes nouvelles, où le loyalisme politique s'allierait à la fidélité religieuse. La seconder dans ses efforts sans méconnaître ses aspirations, lui apporter par surcroît le secours d'éléments jusqu'alors réfractaires, c'était ouvrir la voie où elle pouvait retrouver l'influence perdue par une longue succession de fautes et de malheurs. » (3).

Telles étaient les réflexions que suggérait à de Mun l'heure présente, lorsque le Pape, par la voix du cardinal Lavigerie, demanda aux catholiques français d'oublier généreusement les offenses faites à leur conscience, de ne plus bouder la République, de l'accepter loyalement comme le régime légal, et de lui offrir leur concours, afin d'aider à la pacification des esprits, de soustraire l'Eglise à la polémique des partis, et de travailler utilement à rétablir l'union et la concorde dans le pays.

On sait que l'appel vibrant du grand cardinal, loin de trouver dans le pays l'accueil enthousiaste qu'on espérait, y sour leva de violentes protestations. C'est alors que Léon XIII, sen-

(1) Cité par Piou, op. cit. p. 104.

(2) Piou. Op. cit. p. 104.

(3) Piou. Op. cit. p. 125.

tant la nécessité d'intervenir personnellement auprès de l'opinion hésitante et Iroublée, pour préciser et compléter, par un acte officiel, le programme de ralliement dont le cardinal Lavigerie avait été le héraut, adressa aux Français, son Encyclique du 16 février 1892, que, par une délicate attention, il rédigea en français.

Marquant la distinction célèbre entre « les pouvoirs établis » et « la législation », il demandait aux catholiques de ne plus faire d'opposition systématique à ceux-là, mais de combattre celle-ci « par tous les moyens honnêtes et légaux ». Au surplus, l'Encyclique était la manifestation logique de la politique constante de la papauté : Léon XIII n'entendait pas affecter pour le régime républicain plus de faveur que pour un autre — ce qu'il voulait, c'était dégager l'Eglise de tout parti politique en maintenant son action sur le terrain constitutionnel.

De Mun traduit en ces termes l'émotion qu'il connut en entendant la voix du Chef de la Chrétienté : « Lorsque Léon XIII fit appel aux catholiques français pour leur demander d'accepter l'ordre constitutionnellement établi, afin d'arracher aux ennemis de l'Eglise le prétexte de leurs persécutions, l'acquiescement de ma raison aida l'élan de ma conscience vers une prompte et pleine obéissance, et soutint mon cœur dans les épreuves, parfois cruelles, qu'elle lui imposa.

U observation sociale et le souci patriotique favorisèrent, d'ailleurs, cette évolution de ma pensée. L'idée monarchique m' apparaissait, dès lors, entre le peuple et ceux qui veulent le servir, comme une infiranchissable barrière. Je ne croyais pas qu'on pût atteindre son âme et son cœur, sans accepter loyalement l'état politique devenu pour lui l'expression de la démocratie. L'Encyclique Sur la Condition des Ouvriers avait été l'appel souverain adressé par le Chef de l'Eglise au monde des travailleurs : l'Encyclique Aux Français fut pour moi, dans l'ordre politique, la conséquence de l'acte naturel accompli dans l'ordre économique et social » (1).

Ainsi donc, de même qu'il avait demandé aux catholiques de se rallier à la monarchie uniquement par suite de ses préoccupations d'ordre religieux, patriotique et social, de même il allait, cette fois, iDour des raisons identiques, leur demander de se rallier à la République.

Répondant à l'appel du Souverain Pontife, il prend, avec M. Piou et M. Lamy, la direction du mouvement de ralliement. Sans doute le sacrifice que le Pape lui demandait d'accomplir était immense : accepter la République, n'était-ce pas

(1) De Mun. Combats, T. V, pp. 167 à 168.

s'exposer à s'attirer les reproches de sa famille et de ses amis? N'était-ce pas abuser de la confiance que ses électeurs avaient placée en lui ? Demander aux catholiques de servir la République, n'était-ce pas une capitulation et même une trahison, puisque désormais, il allait tendre la main à ceux qui étaient les pires ennemis de ses croyances ?

De Mun mesura, certes, toute l'étendue du sacrifice : il l'accepta parce qu'il en comprit l'importance et la nécessité ; il l'accepta parce qu'il crut mieux servir l'idéal auquel il avait voué sa vie et auquel il entendait par dessus tout rester fidèle jusqu'au bout.

La République avait une législation inacceptable au point de vue religieux ; mais cette législation n'était pas la conséquence fatale du régime. La République, en soi, n'était pas irréligieuse ; ceux qui la faisaient telle, c'étaient ceux qui la dirigeaient. Pour l'améliorer, ne fallait-il pas d'abord agir sur le collège électoral ? ne fallait-il pas aller au peuple pour le préserver de la vague d'incrédulité qui menaçait de l'emporter ? Le jour où le peuple serait redevenu religieux, la République du même coup le serait aussi.

Le sacrifice qu'on réclamait de lui, Albert de Mun allait l'accomplir par « souci patriotique » : « Demeuré soldat dans le fond de mon âme, dira-t-il, habitué par le souvenir de ma profession à considérer le service du pays comme le premier de mes devoirs, en quelques mains que fût porté son drapeau, je souhaitais que tous ceux dont l'action, l'influence et l'exemple peuvent concourir à sa grandeur, prissent courageusement leur part d'initiative dans les grandes transformations que lui prépare le mouvement démocratique chaque jour plus puissant. » (1).

C'est dans un discours qu'il prononce à Grenoble, le 23 mai 1892, au congrès de l'Association Catholique de la Jeunesse Française, qu'il dit au passé un adieu définitif : « J'entends placer mon action politique sur le terrain constitutionnel pour me conformer aux directives du Souverain Pontife. » (2).

Malheureusement, son attitude n'eut pas tous les résultats qu'il était en droit d'en attendre ; une fois de plus, sa clairvoyance ne fut pas comprise, et son exemple, loin d'être suivi, fut violemment critiqué. Drumont l'accusa d'être « affolé de louanges comme une vieille coquette » et Maurice Maignen, le directeur du Cercle de Montparnasse, écrivait, à son tour, dans (( La Libre Parole » : « Nous sommes de ceux qui n'ont pas le droit d'oublier ce qu'ils doivent à M. de Mun, mais nous.

(1) De Mun. Combats, T. V, j>. 168.

(2) De Mun. Ma Vocation sociale, p. 275 (Note).

ne pouvons oublier non plus qu'il nous devait de ne pas descendre si bas. »(!).

Ne désarmant pas devant l'orage, Albert de Mun entreprit, après Léon XIII, d'éclaircir l'esprit de l'Encyclique, et de prouver qu'elle ne constituait ni un appel au désarmement devant les hommes et les doctrines, ni un moyen de s'introduire au sein de la concentration républicaine pour faire cesser toute opposition, ni enfin une excuse pour abandonner la lutte relativement aux revendications catholiques ; la volonté du Pape était simplement de permettre aux catholiques de poursuivre la défense de leur programme religieux en se plaçant désormais uniquement sur le terrain constitutionnel, afin de permettre à l'Eghse de poursuivre sa mission, en restant fidèle à sa tradition vis-à-vis de la forme des gouvernements. Léon XIII, n'avait-il pas dit à Blowitz : « L'Eglise ne s'attache qu'à un seul cadavre, à celui qui s'est lui-même attaché sur la croix ? »

Le programme du nouveau parti politique — la Droite Constitutionnelle — qu'il venait de constituer était d'ailleurs le suivant :

— reconnaissance du régime établi,

— retrait des décrets de 1880 contre les ordres religieux,

— enseignement des devoirs envers Dieu, instruction reli- L»ieuse facultative à l'école primaire,

— affectation des soldats ecclésiastiques aux services hospitaliers,

— application loyale du Concordat.

l^n tel programme, co n.me on le voit, ne contt-nait rien qui pût constituer pour les catholiques une abdication au regard des exigences de leur foi, pas plus qu'i^ n'était une menace pour le régime réi)ublicain.

Malgré les violentes protestations qu'il souleva dans le monde conservateur, le ralliement ne fut pas sans résultat dans le pays : une sorte de trêve s'établit peu à peu à la î'aveur de laquelle se développa une accalmie bienfaisante. Certes, ce n'était pas encore la paix totale, mais ce n'était plus cette hostilité, dont la violence confinait à la persécution. Les élections de 1893 se ressentirent de cette modération passagère des esprits : 311 républicains modérés entrèrent à la Chambre, mais il convient d'ajouter, avec M. Piou, qu'ils n'avaient « ni la volonté du mal ni le courage du bien. » (2)*

Le nouveau ministère voulut, dès sa constitution, annoncer à la France qu'un « esprit nouveau » était né. Spuller fut son

(1) MouRRET. L'Eglise contemporaine, T. IX, 2* Partie, p. 119.

(2) Piou. Op. cit., p. 156.

porte-parole, en faisant la déclaration suivante : « Au-dessus de toutes les querelles plane un principe supérieur, le principe de tolérance qui est la plus sérieuse conquête de la philosophie..., il convient d'apporter dans l'étude des questions qui touchent à la religion une inspiration d'humanité, de justice et de charité sociale... et reconnaître enfin dans le Pape actuel un homme qui mérite les plus grands respects parce qu'il est investi de la plus haute autorité morale. » (1).

Gomme Léon XIII, Albert de Mun savait que la politique du ralliement était une politique « à longue échéance ». Cette politique ne pouvait porter tous ses fruits qu'à la condition d'être pratiquée avec prudence et sans hâte. 'Cette conception pleine de sagesse ne fut malheureusement pas comprise, et l'œuvre de paix sociale entreprise fut compromise par l'intransigeance des partis : certains conservateurs, obstinément aveugles, reprirent leurs attaques contre les directives pontificales et stigmatisèrent l'attitude des « vieux renards du Vatican » — certains catholiques, pressés de voir s'opérer la révision des lois scolaire et militaire, rendirent par leurs exigences tout accord impossible. Les uns et les autres, n'ayant rien appris, n'avaient rien oublié.

Leurs divisions favorisèrent les desseins de leurs* adversaires, dont la tactique consistait à s'opposer à l'immixtion des catholiques dans le parti républicain, en les présentant comme opposés, par leur doctrine, aux institutions modernes, et en leur prêtant l'intention perfide de n'entrer dans la République que pour l'étouffer.

« La branche de salut que la fortune avait offerte aux conservateurs était brisée. Leur barque, au moment d'entrer au port, était rejetée dans la haute mer et exposée à toutes les tempêtes ))(2).

Les élections de 1898 assurèrent le triomphe de la gauche républicaine et consacrèrent, du même coup, l'abandon de la politique modérée.

Ainsi, échouaient les suprêmes tentatives d'apaisement ; l'union pouvait être sur les lèvres, elle n'était pas descendue assez profondément dans les cœurs pour faire accepter par tous les sacrifices que commandait la paix du pays. Les uns entendaient ne rien renier d'un passé mort à jamais ; les autres étaient bien décidés à garder pour eux seuls les positions acquises, et à fermer brutalement la porte à ceux qui, loyalement, venaient offrir leur collaboration. Cette union qu'Albert de Mun appelait de tous ses vœux, il ne devait la

(1) Cité par Mourret. Op. cit. p. 110.

(2) Piou. Op. cit. p. 177.

voir se réaliser, que lorsque rennemi héréditaire menaça en 1914 les destinées mêmes du pays.

Une fois de plus, ses sacrifices étaient inutiles. Ses appels méritaient cependant d'être mieux entendus des catholiques. Ces derniers, d'ailleurs, pour ne pas avoir mieux soutenu ses efforts, allaient payer cher leur hostilité, mise au service d'une politique à courte vue et condamnée à l'impuissance, par ce seul fait qu'elle s'obstinait à demeurer passive et confinée dans un programme i)urement négatif.

C'est à partir de cette époque, en effet, que la guerre religieuse, rallumée, allait se poursuivre avec une acuité telle, que les esprits les plus perspicaces ne pouvaient douter, qu'à échéance plus ou moins lointaine, elle n'aboutît à la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Deux lois, présentées par Waldeck-Rousseau, marquent les étapes qui devaient préparer le vote de la loi de 1905 : la loi sur le droit d'association, et la loi sur le stage scolaire. Le premier projet avait pour but de dissoudre les congrégations non autorisées et de procéder à la liquidation de leurs biens ; le second, en exigeant des candidats aux fonctions publiques, un stage préalable dans les lycées d'Etat, avant de subir leurs examens, avait pour but de frapper l'enseignement donné par les établissements libres.

Et c'est parce que ces projets portaient gravement atteinte aux libertés religieuses dont il s'était toujours fait le défenseur, et qu'il jugeait indispensables pour aider au relèvement moral de la société, qu'Albert de Mun prit aux débats une part si active. La base de son action sociale, nous avons eu l'occasion de le signaler, était essentiellement religieuse : de toutes ses forces, il allait donc lutter, pour tenter de sauvegarder les droits de plus en plus menacés de l'Eglise par la loi sur l'enseignement d'abord, et ensuite par le projet de séparation.

Lorsque le projet sur les associations vint en discussion, Albert de Mun s'attacha à démontrer l'inanité de l'argumentation officielle et à dévoiler la portée véritable de la loi.

Le gouvernement, dira-t-il, pour justifier le dépôt de sa proposition, a parlé d'un péril économique et d'un péril politique, que les congrégations faisaient courir au pays. Le péril économique résulterait, d'une part, des vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance que prononcent les religieux appartenant aux congrégations, et, d'autre part, de l'état et de la

nature des propriétés possédées par ces congrégations, et qui constituent des biens de main morte.

Le péril politique, lui, découlerait de l'existence même des congrégations et surtout de l'enseignement qu'elles donnent.

Les vœux, le gouvernement les considère comme illicites, parce qu'ils constituent une renonciation à l'exercice des facultés naturelles et une abdication des droits de l'individu. De Mun repousse cette thèse en déclarant que les vœux ne sont que l'expression de l'esprit de sacrifice et de dévouement qui anime les religieux.

Quant aux biens immobiliers appartenant aux congrégations, si le gouvernement redoute comme un péril pour la vie économique nationale la main-morte dléricale, que ne doit-il craindre de la main-morte laïque, puisque les biens immobiliers appartenant aux communes sont de beaucoup supérieurs, comme étendue et comme importance, à ces derniers.

Au fond, le péril économique est inexistant. « La mainmorte, le milliard, les vœux illicites, l'aliénation des droits naturels, c'est la mise en scène... Derrière le bruit et les mots, ce qu'on aperçoit, c'est l'éternelle prétention des jacobins à gouverner les idées, à imposer des doctrines, à régenter les consciences » (1).

Le péril politique n'existe pas plus que le péril économique. Sont-ils de mauvais Français, tous ces missionnaires qui, répandus dans le monde entier, sont les meilleurs auxiliaires dui pays ? L'histoire n'est-elle pas là, pour prouver que les serviteurs les plus loyaux de la France ont appris à la servir dans les maisons religieuses ?

Et de Mun de s'écrier : « Il faudra dire qui, quels maîtres, quelles leçons, quelles doctrines ont formé, pendant dix siècles, les écrivains, les penseurs, les littérateurs et les savants ! Il faudra dire quelles ombres le dogme a jetées sur l'esprit de Pascal... de quelles ombres il a obscurci le génie de Pasteur... » (2) Et rappelant le mot de Thiers : « Le catholicisme n'empêche de penser que ceux qui n'étaient pas faits pour penser )>, il conclut : « Ce que vous voulez dire, c'est que l'enseignement et l'éducation catholiques façonnent l'esprit des jeunes à des doctrines, moins que cela, à des tendances qui sont contraires aux vôtres, et qu'étant les maîtres du pouvoir, vous ne voulez pas supporter cette contradiction qui vous offense. Ce que vous demandez, ce n'est pas la loyauté de la conduite, mais la servitude de l'esprit, l'unité de doctrines

(1) De Mun. Discours, T. Vn, p. 246.

(2) De Mun. Discours, T. VU, p. 253.

imposée par la loi, l'unité morale formulée par décret » (1).

Cette servitude, de Mun refuse de l'accepter, car l'Etat ne peut avoir la prétention de substituer son autorité à celle des parents, en ce qui concerne le choix des éducateurs de leurs enfants. L'enseignement est une matière très délicate, car elle touche au domaine des idées et des croyances : rien n'autorise l'Etat à pénétrer dans le domaine de la conscience ; tout, au contraire, condamne son immixtion.

La famille, en effet, étant « la véritable cellule des idées, le vrai foyer de l'éducation, le centre où se forment les croyances, les opinions, les convictions, et d'où elles descendent du cœur des parents, au cœur des enfants » (2), seule, elle doit se préoccuper des besoins essentiels de l'âme humaine.

Mais il y a plus. L'instruction et l'éducation sont choses inséparables : elles nécessitent une doctrine et une morale. Or, l'Etat, par lui-même, ne possède ni l'une ni l'autre. Sans doute, ses représentants en ont une ; mais, comme ils sont essentiellement passagers, leur doctrine varie à l'infini, et manque ainsi de cette base que constitue l'unité. Le peuple, dans une société démocratique, est la source du pouvoir ; or, les majorités sont changeantes, elles manquent d'esprit de suite, et, de ce fait, la mobilité consécutive de l'Etat condamne son ingérence dans le domaine de l'éducation,

Enfin, l'éducation suppose une base morale. Or, il est impossible d'enseigner une morale indépendante de toute idée religieuse : la morale laïque n'est pas une morale, parce qu'elle est sans sanctions.

Après avoir constaté, non sans une douloureuse émotion, que le conflit qui surgissait était la manifestation de cette lutte qui met auxpirises les ambitions de la raison et les enseignements de la foi, il concluait : « Pour nous, puisqu'on nous offre de nouveau le combat, nous y retournons avec une très ferme résolution, mais aussi avec une très grande tristesse, et cette tristesse... c'est une tristesse patriotique. Au-dessus des disputes, des passions... il y a un fait qui domine l'histoire de ces dernières années. C'est l'immense, l'universelle aspiration de ce pays vers l'apaisement et la réconciliation. C'est le désir impérieux de voir enfin les cœurs se rapprocher et les volontés s'unir dans le servàce de la patrie, dans le commun dévouement à sa grandeur ))(3).

Et c'est en invoquant le nom de la patrie, et en faisant appel

(1)De Mun. Discours, T. VII, p. 254.

(2) De Mun. Discours, T. VII, p. 339.

(3) De Mun. Discours, T. VII, p. 267.

aux nécessités de la concorde des citoyens, qu'il demandait à la Chambre de respecter la liberté des congrégations. La loi fut votée, malgré son intervention ; il comprit qu'elle préludait au vote d'une loi plus générale, qui frapperait à son tour le clergé séculier, en abolissant le Concordat.

De nouveaux combats, comme il l'avait pressenti, étaient en perspective ; il allait une fois encore s'y préparer. Un groupe de parlementaires se forme bientôt, qui sous le nom d'Action Libérale Populaire, fonde un nouveau parti politique. M. Piou en prend la présidence, et Albert de Mun, la vice-présidence.

De Mun veut que le titre de ce parti soit « l'affirmation d'une oiTensive résolue, et la revendication très nette des libertés perdues » (1). Sans être un parti exclusivement catholique, l'Action Libérale Populaire était un groupement politique composé de patriotes et de croyants, qui mettaient au premier plan de leurs revendications les respects de la liberté religieuse à l'école, au Parlement, et dans le pays, sans toucher au principe de gouvernement.

« Aui moment où la grande crise du ralliement divisait les catholiques, dira de Mun, [Jacques Piou] offrit [à certains] le moyen pratique de suivre, sans rien abandonner de leurs principes, les inspirations de leur conscience, de rencontrer dans une entente loyale, ceux dont le concours était indispensable au succès de leur cause et de se consacrer, hors de la confusion des luttes constitutionnelles, à la revendication des libertés religieuses, au progrès des réformes sociales et au service de leur patrie » (2). ^

Appelé à exposer les griefs et les revendications de la France chrétienne, de Mun traça en ces termes le programme de la campagne qu'il entreprenait : « Nous sommes des hommes de bonne volonté, rassemblés par le souci du bien public, par le sentiment profond des nécessités et des besoins de l'heure présente, sur le terrain constitutionnel, et deteiminés à nous y tenir, sans nous laisser chasser de la maison commune, librement ouverte à tous les citoyens, par les prétentions jalouses et les violents anathèmes de ceux qui s'arrogent, sans titre et sans mandat, pour s'y installer en maîtres, le droit d'en défendre la porte.

Nous voulons défendre la religion persécutée par les sectaires, la patrie menacée par les cosmopolites, la liberté foulée aux pieds par les jacobins, le peuple enfin, trompé par ceux qui exploitent sa confiance.

(1) Piou. Op. cit. p. 203.

(2) De Mun. Combats, T. V, p. 172.

Nous voulons travailler à délivrer la France de la dictature que fait peser sur elle, depuis trente ans, un ministère jacobin soutenu par une majorité asservie » (1).

Grâce à l'impulsion donnée au mouvement par de Mun. l'union se fit dans le pays entre les éléments de l'opposition,, qui, aux élections de 1902 obtinrent quelques succès.

La législature qui s'ouvrait n'en allait pas moins poursuivre le programme de déchristianisation entrepris, avec une telle âpreté et une telle violence, qu'elle est restée tristement célèbre dans nos annales parlementaires, pour avoir instauré « le régime abject ».

Lorsque le Gouvernement fît procéder aux expulsions, de Mun, le cœur meurtri, y assista, en s'efforçant de calmer les esprits. Bientôt, le Président du Conseil, M. Combes annonçait que le Concordat avait fait son temps.

Ce n'est pas sans appréhension qu'Albert de Mun enregistra ses déclarations. Il pensait que la séparation votée dans de telles circonstances, et surtout avec l'esprit qui animait le gouvernement à cette époque, n'irait pas sans jeter dans un vieux pays chrétien comme l'était la France, le trouble et même la persécution.

Lorsque le projet de loi fut déposé, il en comprit immédiatement le sens et la portée. Dans un article qu'il adressa plus tard, en 1907, au « Dublin Review », il nous a dit toute sa pensée sur ce grave problème.

La Séparation lui apparaissait, non point comme l'effet d'un mouvement spontané et réfléchi de l'opinion générale, ni comme l'aboutissement logique de l'évolution des temps et des mœurs ; mais, avant tout, comme le fruit d'une véritable conjuration antichrétienne, visant à détruire la vie religieuse du pays : loin de vouloir donner à l'Eglise un régime de liberté, le gouvernement caressait le projet de confisquer ses biens, de persécuter ses prêtres, de soustraire les catholiques à la discipline romaine, et d'empêcher les évêques d'être plus longtemps des « fonctionnaires de l'étranger ».

Etant donné l'esprit qui animait les auteurs du projet, de Mun, dès la première heure, vit dans cette loi, « une entreprise funeste pour sa patrie et pour sa foi », devant conduire inévitablement « le pays à d'irrémédiables discordes, et la religion à de douloureuses et à de terribles épreuves »(2).

La Séparation, c'était pour lui, la rupture de l'antique alliance qui avait été scellée par le pacte de Reims ; c'était la méconnaissance profonde du sens supérieur de la patrie fran-

(1) De Mun. Discours, T. VII, p. 445.

(2) De Mun. Combats, T. II, p. 80-81.

•çaise. « Le sceau du Christianisme a, pour les desseins divins, frappé notre nation, dans son berceau, d'une marque ineffaçable, qui la distingue entre toutes les nations, et qu'elle a durant quinze siècles portée sur tous les chemins de sa merveilleuse épopée, des champs de Tolbiac aux plaines de Patay, depuis la conversion d'Henri IV jusqu'à la grande réconciliation du Concordat, étonnant le monde, au penchant des abîmes, par des sursauts libérateurs qui toujours, quelles que fussent ses épreuves ou ses fautes, la ramenaient pleine de vie vers ses destins providentiels » (1).

La Séparation, c'était l'épreuve mortelle proposée à la foi des catholiques et sur laquelle allait peser la menace du schisme. Lorsqu'il vit que beaucoup de catholiques penchaient pour accepter le système des cultuelles, il crut nécessaire de leur rappeler leur devoir : « J'entends dire, qu'il faut conseiller... l'essai loyal de cette mortelle expérience ; je n'y consentirai pas pour ma part : on ne fait pas l'essai loyal de l'apostasie. On ne fait pas l'essai loyal de la haine envers Dieu. Ce n'est pas là, soyez-en sûrs, ce que le Pape vous demandera » (2).

Lorsque Rome parla, l'Encyclique vint confirmer point par point ses déclarations. Pénétré d'une joie profonde, la voix du Souverain Pontife retentit dans son cœur « comme l'écho vibrant de la parole du Maître » (3).

Quelles que fussent ses angoisses, de Mun pensait que l'épreuve ne serait pas éternelle, a J'ose dire que [la Séparation] aboutira nécessairement tôt ou tard à un nouvel accord avec le Saint-Siège, seul moyen de rendre à l'exercice du culte catholique la liberté et de rétablir la paix dans les consciences et de donner au pays la paix religieuse » (4).

Sa perspicacité ne fut pas en défaut, puisque, par un de ces coups déconcertants dont le sort est coutumier, M. Briand, au lendemain de la guerre, allait être lui-même l'auteur de la reprise des relations avec le Vatican (5).

Comme le redoutait Albert de Mun, la Séparation fut suivie d'une agitation religieuse qui jeta la perturbation dans l'esprit des catholiques et sema la division dans leurs rangs. Toute sa politique du ralliement fut abandonnée, et même parfois condamnée : certains prélats firent entendre que le terrain constitutionnel était un terrain politique et qu'on ne

(1) De Mun. Combats, T. II, p. 178.

<2) Cité par Piou. Op. <;it. p. 245.

(3) Piou. Op. cit. p. 245.

(4) De Mun. Combats, T. II, p. 237.

<5) Une fois de plus, il pouvait dire : « Nous avions tout prévu, excepté ce qui est arrivé. »

•devait pas s'y placer désormais. Il fut accusé de libéral, et quelques-uns de ses partisans allèrent jusqu'à lui demander s'il avait reçu mandat pour agir au nom de l'Eglise.

Tant de haines accumulées dans le cœur des ennemis de sa foi, dont l'obstination hostile et acharnée n'avait d'égale que celle de ses partisans à ne pas vouloir pardonner et à ne pas comprendre que les temps étaient changés, tant d'espérances déçues sitôt manifestées, tant d'efforts soutenus sans résultats tangibles finirent par lasser sa volonté et le détournèrent de la politique intérieure.

La flamme du souvenir, quoique voilée, brûlait cependant dans son cœur de soldat : les audacieuses prétentions de l'Allemagne, en réveillant le sentiment national, en France, allaient la ranimer. La fin de sa vie publique fut consacrée à l'étude des questions étrangères : il sentait en effet, le péril qui menaçait notre pays, et avec lui, la paix du monde. L'Histoire, établira un jour, le rôle éminent joué par celui dont on a pu dire qu'il avait été, en quelque sorte, le directeur de conscience de la IIP République, au point de vue de la politique étrangère.

Les incidents du Maroc ne lui laissaient aucun doute sur les intentions belliqueuses de l'Allemagne : celle-ci voulait la guerre ; elle en cherchait l'occasion. Il fallait donc préparer le pays à la rude épreuve que sa mission providentielle et son glorieux passé allaient lui imposer bientôt ; il fallait surtout ouvrir les yeux des pacifistes qui, sans souci des réalités, de la tradition historique et de la dignité nationale, parlaient d'alliance avec un peuple qui s'armait dans l'ombre.

Toujours il crut à la nécessité de la revanche, mais s'il prévoyait la guerre, il ne la croyait pas possible, car la France gardait une mentalité de vaincue. Lorsqu'après le coup d'Agadir, un renouveau de foi patriotique monta au cœur des Français, il comprit que la guerre, impossible hier, était là qui nous guettait. Il se mit alors à la redouter et chercha à l'écarter.

Lorsque la patrie menacée fit, en 1914, appel au concours de tous ses enfants, ceux-ci dans un élan unanime, oubliant les discordes et les luttes de la veille, volèrent à son secours. Cette « union sacrée » qui réunissait en un faisceau splendide toutes les puissances de la nation, de Mun, plus que tout autre, en avait piréparé l'avènement. N'allait-elle pas être le gage de la victoire ?

L'épreuve fatidique avait sonné pour ce vieillard de 73 ans. Sa main débile ne pouvait plus prendre l'épée, mais elle avait

assez de force pour manier la plume ; n'était-elle pas d'ailleurs au service d'un cœur dans lequel demeurait vivace l'ardeur de l'apostolat, et où brûlait le feu divin de l'espérance ?

Ses articles quotidiens disaient cette espérance, et faisaient partager cette foi dans la victoire ; à les lire chacun y puisait un bienfaisant réconfort.

Au soir d'une vie pleine d'épreuves et de déceptions, il connut, dans une minute trop brève, toutes les joies que son âme avait souhaitées pour la France : l'ennemi héréditaire était vaincu, et la victoire de la Marne renouvelait le miracle français. Les partis, oubliant leurs querelles, communiaient dans le culte de la patrie et saluaient en lui le « Ministre de la Confiance Nationale ». Le gouvernement le chargeait enfin, sur sa demande, d'organiser l'aumônerie militaire et lui confiait le « ravitaillement des âmes » : l'Eglise et la France, dont il avait préparé le rapprochement, voulaient de nouveau se tendre la main.

Sa mort soudaine fut celle d'un soldat qui tombe à son poste de combat. « Aux gestes de la guerre, dira le Général de Castelnau, il avait consacré les premières années de sa vie. Il aurait voulu lui consacrer les dernières ; je dis mal, il les lui a consacrées' : il est tombé au champ d'honneur » (1).

Ainsi, comme nous le voyons, la vie publique d'Albert de Mun s'explique en fonction de sa vie sociale, et c'est bien parce que celle-là fut en quelque sorte le complément de celle-ci, qu'il nous a parui difficile de la passer sous silence»

Ce que fut exactement le rôle politique joué par Albert de Mun, dont nous nous sommes borné à tracer les grandes lignes, seul l'avenir pourra le dire, puisque, suivant une volonté formellement exprimée, les documents pouvant servir à l'étude de sa vie complète, ne sortiront de l'ombre discrète où ils reposent, que lorsque cinquante ans se seront écoulés depuis sa mort ; rien ne sera donc révélé, tant que n'aura pas sonné l'heure de la sérénité de l'histoire, et que la génération présente ne sera pas disparue.

Ce que nous savons toutefois de cette œuvre politique nous permet d'affimer que, loin de seconder l'action sociale, elle en a paralysé au contraire l'essor.

Incontestablement, bien des réformes proposées par de Mun auraient abouti de son vivant, si elles n'avaient pas été repoussées par les partis de gauche, souvent parce que celles-

(1) Cinquantenaire de l'Œuvre des Cercles Catholiques d'Ouvriers.

ci leur apparaissaient comme suspectes de réaction ; par ailleurs, si les conservateurs n'ont pas mieux soutenu l'action sociale de leur chef, c'est bien i)arce qu'ils ne lui ont jamais pardonné, pour la plupart, sa politique du ralliement.

L'attitude que de Mun adopta, et qui lui fut si cruellement reprochée, était pourtant celle que commandaient, avec les circonstances, les intérêts des catholiques et de l'Eglise. Son ralliement fut malheureusement trop tardif ; il n'est pas douteux que son action politique, et partant, son action sociale, auraient été plus fécondes en résultats immédiats, si dès le début de sa vie publique, il s'était i)lacé résolument sur le terrain constitutionnel.

Pouivait-il le faire à l'époque où il entra au Parlement ? A notre sentiment, c'était pour lui chose impossible. Et alors même qu'il l'aurait fait, ses partisans auraient-ils suivi son exemple et écouté, à sa voix, le langage de la raison ? Les événements n'ont que trop prouvé que les catholiques ont souvent manqué de sens politique, et qu'ils ont été les victimes d'un aveuglement systématique.

De Mun devait reconnaître plus tard son erreur ; l'aveu qu'il en fit par la suite constitue même pour les catholiques français, justement préoccupés de la défense et de la sauvegarde de leurs libertés religieuses, un enseignement très précieuix.

Dans un article qu'il consacra en 1910 à Jacques Piou et à son œuvre, rappelant les interventions de Léon XIII, qu'une juste connaissance de l'état politique et social de la France avait inspiré, au moment de sa tentative d'organisation d'un parti catholique et de son ralliement, de Mun écrivit :

« Un parti catholique... destiné nécessairement aux luttes « électorales, chez nous si fréquentes, suppose, avant tout, « comme en Belgique... un peuple en grande majorité catho- <( lique, conscient de sa foi, confiant dans ses prêtres. Sauf en « quelques régions comme celle même que j'ai l'honneur de « représenter, cette condition première, il faut avoir la « loyauté de le reconnaître, n'existe pas dans notre pays. « L'intervention du clergé dans les élections, ou même sim- « plement dans les affaires publiques, y est presque partout (( impossible. Sur le terrain social, seul, elle peut se manifes- « ter avec fruit, et ce sera, de plus en plus, sous le régime de « la Séparation, son véritable moyen d'influence avec celui « de l'apostolat direct.

« Mais l'action catholique, dont l'objet est de ramener le « peuple à la foi, n'en garde pas moins son impérieuse néces- « site et son vaste rayonnement. Seulement, elle s'exerce « dans des conditions très différentes. Indépendante des par-

« tis, soumise à la direction des évêques, elle doit... réunir « sous leur autorité tous ceux que la communauté de foi ap- <( pelle à y participer ; et c'est pourquoi, tenue nécessaire- « ment dans notre pays troublé de se maintenir sur le terrain « religieux, elle ne saurait se laisser absorber par une orga- (( nisation politique, sans compromettre ses chefs, dénaturer « son rôle et se heurter aux plus funestes divisions.

<( Cependant les catholiques français ne peuvent pas se dé- « sintéresser de la politique. Ils sont obligés, en conscience» « de s'y mêler pour défendre leur religion sans cesse atta- « quée dans les assemblées, la liberté de TEglise violée par (( les lois, ses droits foulés aux pieds par les gouvernants, (( Gomment et par quels moyens le feront-ils utilement ?

(( La politique est soumise aux contingences. Elle doit, sous « peine d'être impuissante, tenir compte des situations et des « circonstances. A l'heure présente, dans l'état actuel des « idées et des mœurs, les catholiques peuvent-ils pratique- « ment espérer pour l'Eglise, pour ses institutions et pour « son enseignement autre chose que la liberté, et non pas « même... cette entière liberté qu'elle n'a jamais, depuis tant « de siècles, connue dans notre pays, mais cette liberté rela- « tive, aussi large que possible, qui serait pour eux un si « grand bienfait ? Peuvent-ils la conquérir sans le concours « de ceux qui, inspirés par d'autres principes, respectent la « religion, reconnaissent la nécessité de son action morale et « veulent sincèrement, pour l'assurer, donner à l'Eglise les (( garanties d'indépendance que réclame sa constitution ?

« Telles sont les questions qui se posent nécessairement de- « vaut les catholiques quand ils abordent la vie publique.

« Je crois qu'il leur est facile d'y répondre, sans rien aban- (( donner de la doctrine à laquelle ils doivent avant tout une « entière fidélité. Pour demander à leur temps ce qui leur « est permis d'en attendre, à la politique ce qu'elle peut leur (( donner, ils n'ont à renier ni le droit de Dieu sur les sociétés, « ni celui que l'Eglise catholique, établie par lui pour être (( l'interprète de la vérité, a reçu de cette divine investiture « sur les âmes et sur les intelligences. Ce droit supérieur, « alors même qu'il est méconnu du plus grand nombre, garde « une autorité que les hommes ne sauraient abolir, et c'est « pourquoi, la loi, quand elle a rompu avec la doctrine catho- (( lique, doit cependant donner aux consciences chrétiennes « aui moins une part de satisfaction. Cette part c'est la \i- (( berté.

« Dans une société sans unité de croyance, que partagent « des idées, des tendances, des opinions multiples et oppo- « sées, cette liberté est ainsi l'unique refuge de la foi... La li-

<( berté relative, la seule que puisse espérer notre temps, ap- « paraît donc comme le but prochain de la politique contem^ « poraine. Dès lors, c'est à la conquérir que doivent tendre « les efforts des catholiques... » (1).

Ces lignes qu^Albert de Mun a laissées à la postérité, constituent en quelque sorte son testament politique. Si ses contemporains sont trop souvent restés sourds à sa voix, il s'est fait entendre des jeunes générations qui s'inspirent aujourd'hui de ses principes. Les militants du catholicisme social, entendent en effet agir non seulement sur le teirrain intellectuel et moral, mais également sur le terrain politique. Certes le catholicisme social ne doit pas cesser d'être ce qu'il a toujours été, c'est-à-dire une doctrine, et ne jamais aspirer à devenir ce qu'il ne doit pas être, un parti politique ; mais il lui appartient de promouvoir les réalisations de l'ordre politique au même titre qu'il inspire certaines réformes de l'ordre économique et social.

Si de Mun et ses contemporains n'ont pu être que « les gendres de la République », les catholiques sociaux actuels s'en montrent aujourd'hui « les fils » ; se plaçant résolument sur le terrain constitutionnel, ils rompent avec l'attitude négative de leurs aînés dont les luttes stériles contre les pouvoirs établis n'ont eu d'autre résultat que de raffermir un régime qui les persécutait, et de plus, ils se gardent de mettre l'idée religieuse au service d'un parti politique quelconque, et d'écouter la voix de ceux qui, cherchant à exploiter leurs colères, voudraient les dresser contre un régime que le temps a désormais consacré, en leur demandant d'adopter, au nom de leur foi, une politique qui ne peut aboutir à d'autre résultat que de diviser les forces nationales (2).

La vie publique d'Albert de Mun, dont les enseignements sont mis à profit par la génération présente, ne doit se comprendre, quelles que soient les critiques très vives dont elle ait été l'objet, qu'en fonction des préoccupations d'ordre religieux et d'ordre social qui l'inspiraient, et qui en constituent comme la dominante. Cette prédominance caractéristique du social sur le politique, que Nel Aries stigmatise comme une erreur, en préconisant au contraire la formule « Politique d'abord ! » (3), s'explique par ce fait qu'obéissant aux enseignements de Léon XIII, Albert de Mun, tout comme l'Eglise, ne rejetait aucune des diverses formes de gouvernement,

<1) De Mun. Combats, T. V, pp. 169 à 172.

(2) Ces principes sont ceux dont s'inspire le jeune parti démocrate populaire.

(3) Nel Ariès. Op. cit. p. 270.

<( pourvu qu'elles fussent aptes à procurer le bien commun )) (1)

« Je n'entre dans ces débats, disait un jour M. de Mun à « la Chambre, que pour remplir ce que je regarde comme « mon devoir de chrétien... J'y entre, parce que j'entends au <( fond de mon âme comme un appel incessant, comme une « voix pressante qui m'oblige à tourner vers les déshérités « de la vie toutes les leçons, tous les principes, toutes les espèce rances de ma foi. » Ces paroles que Mgr Baudrillart rapporte dans son discours à l'Académie Française, soulignent d'une façon parfaite la pensée qui a inspiré et qui explique la vie pubhque de celui pour lequel « le rétablissement du « trône de saint Louis n'était que le gage de la restauration de la loi du Christ. » (2).

N'est-ce pas, en effet, au nom de cette loi dui Christ faite d'amour et de charité qu'il se consacra pendant près de trente-huit ans à défendre, au sein des commissions, et du haut de la tribune de la Chambre, la cause des travailleurs ?

(1) Encyclique Rerum Novarum.

(2) Mgr Baudrillart. Discours de réception à l'Académie Française.

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