membres, dont 15.000 ouvriers
M. Barthou, dans la conférence qu'il donnait à Bruxelles en 1923 commentait ainsi les déclarations d'Albert de Mun :
(1) 29, rue de Lourmel, Paris.
« Le discours de M. de Mun fut à la fois un compte rendu et un iDrogramme. L'orateur se félicite des résultats obtenus : ne faut-il pas être optimiste dans l'action ? Mais à distance on est frappé de la part d'illusion qu'il y avait dans l'enthousiasme de cette foi agissante. Certes, les cent trente comités de l'Œuvre et ses cent cinquantes cercles n'étaient pas une quantité négligeable, mais sur huit millions d'ouvriers combien avaient répondu à l'appel adressé dès 1871 aux hommes de bonne volonté ? Environ quinze mille — c'était peu pour un grand, si grand effort » (1).
Une telle appréciation des premières statistiques de l'Œuvre semble impliquer une connaissance imparfaite du but que celle-ci poursuivait ; il n'a jamais été dans la pensée d'Albert de Mun de faire entrer la masse des travailleurs dans les Cercles d'ouvriers. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais caressé cet espoir, car ce qu'il voulait, c'était simplement que dans les Cercles se formât une élite professionnelle, sociale et chrétienne et que cette élite rayonnât à son tour en exerçant une influence dirigeante dans les milieux ouvriers. Comme le précise si bien M. Flornoy, « la formation et l'utilisation des élites, voilà tout le programme passé et futur de notre Œuvre )) (2).
En 1900, l'Œuvre obtenait à l'Exposition Universelle un grand prix, et, dans la notice qu'elle publiait à cette occasion on pouvait lire : « Depuis l'origine, il a été créé :
418 Cercles et associations professionnelles comptant 60.000 membres ; '
136 Syndicats agricoles comprenant 42.500 adhérents ; 77 Syndicats de l'aiguille ou associations chrétiennes de mères de famille groupant à peu près 9.000 ouvrières.
Et de Mun, commentant ce bilan, ajoutait : « Tel fut en 30 ans, sans parler des multiples œuvres inspirées de son esprit ni du mouvement d'idées qu'elle a déterminé, le résultat direct de l'effort entrepris par l'Œuvre des Cercles Catholiques d'Ouvriers » (3).
A l'heure actuelle l'Œuvre groupe 400 fondations et 20,000 adhérents, parmi lesquels se trouvent plus d'employés que d'ouvriers proprement dits. Parmi les fondations faites par l'Œuvre se trouvent de nombreux syndicats industriels, féminins et agricoles.
Car, il convient de signaler à ce propos que c'est à l'Œuvre qu'est due l'initiative de la fondation des syndicats agricoles ;
(1) Barthou, Revue des Deux-Mondes, p. 281-282.
(2) Lettre à Vaiiteiir.
(3) De Mun, Ma vocation sociale, p. 278.
après en avoir lancé les plus puissants, l'Œuvre a eu le tort d'en abandonner la formation et la direction. L'élan donné par ces collaborateurs de l'Œuvre que furent : Milcent, Delalande, de Gailhard-Bancel, n'a pas été suffisamment soutenu par celle-ci, qui, prise dans l'engrenage des lois ouvrières, des conflits professionnels et de l'étude des lois ouvrières, a cru bon de se spécialiser dans l'apostolat ouvrier.
L'Œuvre s'est également attachée à organiser les secrétariats du peuple qui sont des bureaux permanents où les ouvriers pauvres trouvent gratuitement aide, conseil et secours pour tous leurs besoins, notamment au point de vue juridique ou médical. Le Secrétariat du peuple tient en germe le Secrétariat Social.
Que faut-il penser de ces résultats ? Si intéressantes que puissent être les statistiques, il ne faut pourtant pas se borner à dresser la liste des fondations et à additionner le nombre des adhérents, si l'on veut se faire une idée des résultats obtenus par l'Œuvre des Cercles. L'Œuvre, ne l'oublions pas, se soucie moins de la quantité que de la qualité de ses sociétaires et de leur aptitude à l'apostolat ; elle préfère grouper un « pusillus grex » de vaillants que de rassembler une cohue de joueurs de manille se réunissant dans un « cabaret chrétien ».
Toutefois, après une efflorescence rapide et magnifique, l'Œuvre semble aujourd'hui à son déclin. Quelles peuvent être les causes de cet état de choses ?
M. Flornoy, chef de la Propagande actuel de l'Œuvre, nous en indique trois dans le rapj)ort qu'il a présenté à l'Assemblée Générale de 1913'.
— Concurrence d'œuvres similaires ;
— Création des bureaux et des comités diocésains ;
— Difficulté de recrutement.
Une œuvre aussi active que celle que fut à ses débuts l'Œuvre des Cercles ne pouvait pas manquer d'élargir le champ de l'apostolat chrétien et de l'ouvrir aux bonnes volontés et aux initiatives que sa propagande et la vulgarisation de ses idées devait susciter.
Au lendemain de la loi de 1884, notamment, de multiples groupements sont nés en dehors des cercles : « Réjouis, certes, par cette moisson issue de nos semailles, par cet afflux de troupes de moissonneurs même recrutés en dehors de nos foyers, gênés cependant par la diversité des bonnes volontés qui s'improvisaient, nos Comités plutôt que de s'attarder à des luttes de préséance et d'invoquer le privilège de l'ancienneté prirent une attitude discrète et abandonnant l'espoir de
vastes conquêtes concentrèrent leur effort sur des fondations déjà anciennes » (1).
Et c'est ainsi que certains comités disparurent et que d'autres, loin de continuer à propager, crurent de leur devoir de devenir des agents de conservation et non plus de conquête. « Toute œuvre, dira fort justement M. Flornoy, dont le programme triomphe et crée des adeptes, voit à la centralisation première du petit nombre succéder l'éparpillement fatal du grand nombre » (2).
Cette concurrence s'est manifestée par ailleurs en un sens différent.
Lorsque Albert de Mun proposa tout au début de l'œuvre de constituer sous les auspices de celle-ci un faîsc-eau puissamment oirganisé des œuvres ouvrières catholiques existant alors en France, il se heurta à l'opposition et parfois à l'hostilité de ceux qui entendant par-dessus tout sauvegarder leur autorité et leur influence ne voulaient rien sacrifier de leur autonomie ; ceux-là défendirent jalousement leur indépendance en dénonçant les prétentions d'Albert de Mun à l'hégémonie. Une fois de plus le vieil esprit individualiste, si propre au tempérament français, s'était dressé contre ceux qui cherchaient à l'étouffer.
La création des comités diocésains ne fut pas sans paralyser le développement de l'Œuvre.
Au lendemain de la Séparation, Pie X souhaita que les œuvres qui comptaient parmi les forces vives des diocèses, fussent remises entre les mains des Evêques et du Clergé ; c'est ainsi que furent constitués les Bureaux et les Comités diocésains dont l'action et la direction se substituèrent dans une certaine mesure à celles du Secrétariat Général et du Comité Central de l'Œuvre.
L'Œuvre des 'Cercles se soumit dès le début aux désirs du Souverain Pontife et ne refusa jamais sa collaboration lorsque celle-ci lui fut demandée. On comprend, toutefois, qu'en présence de la hiérarchie religieuse que l'Œuvre entend respecter par dessus tout et servir, son Secrétariat soit dans une certaine mesure, paralysé, démuni et désorienté ; l'action diocésaine préoccupée, d'autre part, un peu exclusivement dès écoles libres et de la constitution de patronages, a involontairement et peut-être inconsciemment contribué à ralentir les entreprises dans l'ordre social.
Enfin, à ces deux causes s'ajoute la difficulté du recrute-
(1) Flornoy, Le Rôle des Comités de VŒiwre en province.
(2) Flornoy, op. cit., p.. 5-
ment. Les jeunes hommes de la génération actuelle, contraints par les exigences matérielles de la vie de rechercher des carrières lucratives, ne peuvent plus comme jadis le faisaient leurs aînés, consacrer une grande partie de leur temps et de leurs loisirs aux œuvres sociales qui exigent un effort continu,, inlassable, une abnégation, un dévouement et un esprit de sacrifice absolus.
De plus, les jeunes n'aiment guère travailler avec « les vieux » dont les rangs ont d'ailleurs été clairsemés ; ils ont l'enthousiasme facile, ils aiment les joyeuses imprudences que réfrène l'expérience de leurs aînés ; ces derniers, jaloux de leurs pouvoirs, n'entendent guère les partager, et l'on comprend que l'accord entre les deux mentalités, ne se fasse pas sans quelque difficulté.
Au cours de la semaine sociale de Metz en 1919, M. Maurice Deslandes, dans sa leçon sur l'Œuvre d'Henri Lorin, faisait, à propos de l'Œuvre des Cercles, la remarque suivante qui n'est peut être pas sans justesse : « L'Œuvre des Cercles, inspirée par le noble idéal de la fraternité, ne tenait pas assez compte des faiblesses humaines, de l'extrême difficulté de la pénétration, de la fusion des classes, de ce qu'avaient d'artificiel ces rapprochements qui ne procédaient pas de relations naturelles, issues de la vie mais de rencontres décrétées ».
L'Œuvre des Cercles est intimement liée à la question de l'organisation professionnelle. Tout mouvement comporte une série d'étapes ; or, le mouvement professionnel a dépassé l'étape des Cercles. Au début, de Mun voulait opérer le rapprochement des classes qui devait s'épanouir professionnellement dans les syndicats mixtes : aux syndicats mixtes ont été préférées des formations parallèles se réunissant au sommet par des conseils.
Le développement démocratique, qui poussait en ce sens,, ne correspondait plus» par ailleurs, à cet esprit paternaliste qui caractérisait les Cercles et que nos mœurs ont rejeté. De Mun s'en est rendu parfaitement compte et il a compris que l'Œuvre des Cercles appelait sinon une « transformation » du moins une « réforme ».
Dans un article qu'il adressait au « Gaulois » et que ce journal reproduisait le 31 Janvier 1912, il a précisé et développé ce qui constitue, en quelque sorte, sa pensée dernière.
Déclarant qu'il « ne peut pas y avoir d'organisation chrétienne du travail, ni de régime corporatif sans associations ouvrières autonomes, c'est-à-dire se gouvernant ellesmêmes », il se demande si les « Cercles Catholiques » ont « dans la pratique habituelle toujours répondu à cette large
conception de l'avenir » et s'ils ont « toujours préparé le progressif épanouissement des institutions corporatives ».
Bien souvent, écrivait-il, « par le consentement des ouvriers eux-mêmes... le Cercle devient une maison familiale où s'exerce l'autorité paternelle d'un directeur aimé, au lieu d'être un centre de vie animé par l'initiative des travailleurs eux-mêmes ». Cette vie trop personnelle, trop intime des Cercles, a détruit en eux toute préoccupation de propager la vérité sociale. Or, « la conquête des âmes et des intelligences populaires ne peut se faire que par les travailleurs euxmêmes, parce qu'eux seuls en connaissent bien les aspirations et les tendances ». Pour les préparer à cette œuvre d'apostolat, il faut former des élites ; mais « ces élites, ce n'est pas seulement par les cours, les leçons et les études qu'elles pourront se former ; c'est aussi et peut-être surtout par le développement de l'esprit d'initiative. C'est pourquoi le Cercle ne doit pas être un patronage prolongé où l'autorité directrice suffit à tout, règle tout, décide de tout, mais une véritable association ouvrière, gouvernée et administrée par ses membres euxmêmes. Cela était bien dans nos esprits à l'origine. Cela était bien dans les Cercles portant la trace de cette pensée très sincère ; mais il y a quarante ans, nul n'aurait osé, n'aurait cru pouvoir, sans danger , s'y livrer pleinement. L'intiative ouvrière et le sentiment de la responsabilité qui découle du « self gouvernement » ont été presque inévitablement étouffés par les habitudes, les préjugés et les règlements imposés. L'esprit individualiste a dominé l'esprit d'association... Nous aimons les travailleurs d'un cœur très loyal et très désintéressé. Je demande que nous les aimions plus fraternellement que pater^ nellementy je demande que nous les aimions avec une pleine et large confiance en eux. »
Il ne semble pas que l'Œuvre des Cercles se soit « réformée » comme lui demandait de le faire son fondateur, à la veille de sa mort, et c'est peut-être bien, parce qu'à la différence de certaines institutions de date plus récente, elle n'a pas suffisamment tenu compte des idées légitimes que développe chez les ouvriers l'esprit démocratique, qu'elle apparaît aujourd'hui à son déclin.
Toutefois il y a une justice à lui rendre.
Elle a contribué à lancer en France, au point de vue social» des idées justes et généreuses qui se sont répandues dans une foule d'œuvres contemporaines.
L'Œuvre a été en France, au xix^ siècle, le foyer du catholicisme social, et l'on comprend que M. Eblé ait pu écrire fort justement : « L'Œuvre des Cercles marque non les origines.
mais le point de départ du développement du catholicisme social » (1).