I. LAMENNAIS
Lamennais est le créateur de l'Ecole de Y Avenir ; il est l'animateur de cette phalange de disciples enthousiastes sur lesquels il exerçait un ascendant et une fascination incontestables.
Ce qui caractérise l'originalité de son œuvre, c'est qu'il a été le véritable initiateur du mouvement catholique social, en ce sens — qu'il pose la question sociale et en signale l'importance,
— qu'il annonce et prédit l'avènement fatal de la démocratie,
— et qu'en présence de ces deux faits, il détermine le rôle social de l'Eglise dans la société nouvelle.
A. La question sociale. — Les événements de 1830 n'avaient pas été sans influence sur Lamennais, comme ceux de 1848 le furent sur Ozanam et sur Le Play, et ceux de 1870 sur de Mun.
Les plaintes qui montaient des peuples attestaient que de grandes injustices sociales subsistaient malgré la Révolution française. La Révolution française, Lamennais ne la condamne pas, mais à son avis, si elle a avorté, c'est parce qu'elle n'était pas chrétienne.
Les injustices qu'elle a fait naître doivent disparaître ; ce que demande le peuple, ce que réclament impérieusement « les esclaves modernes », c'est par-dessus tout la liberté et l'égalité chrétiennes.
La liberté, « qui a son principe dans le droit le plus pur, tel qu'on ne peut le renverser sans détruire logiquement toute justice sur la terre ».
L'égalité, c'est-à-dire « l'amélioration du sort des masses partout si souffrantes ».
Il faut, déclare Lamennais, « qu'une législation sans entrailles ne repousse plus de toutes parts le pauvre dans sa mi-
(1) L'Avenir, 2 janvier 1831.
sère et que la fraternité humaine cesse d'être un mot dérisoire et vide de sens » (1).
« La question des pauvres, qui n'est pas seulement une question d'économie politique, mais une question de vie ou de mort pour la société, parce qu'elle est une question de vie ou de mort pour les cinq sixièmes du genre humain, est plus que jamais l'une de celles qui appellent en Europe une prompte solution » (2).
B. La démocratie, — Lamennais a été le premier de son siècle à prédire l'avènement de la démocratie. Se rendant parfaitement compte que la Révolution avait détruit la noblesse et les corporations et qu'un seul élément, l'élément démocratique, subsistait dans la nation, il écrira : « la société se meurt, nous sommes au commencement d'une immense révolution qui se terminera par la mort ou la renaissance des peuples )) (3).
L'ascension spontanée et fatale des nations modernes vers l'état démocratique lui apparaît comme une légitime aspiration vers un ordre meilleur fondé sur la justice et sur la liberté. « Il semble que vous attendiez tout des rois ; pour nous, nous n'en attendons rien, mais nous attendons beaucoup des peuples qui, malgré ce qui leur manque encore, nous semblent être les instruments choisis de Dieu pour établir son règne sur la terre » (4).
Persuadé que, si la souveraineté est à Dieu, dans l'ordre humain elle ne peut appartenir qu'au peuple, Lamennais identifie la cause de Dieu avec celle du peuple. Il commente en ces termes la formule de l'Evangile : Vox populi, Yox Dei : « Ce que veut le peuple, Dieu lui-même le veut ; car ce que veut le peuple, c'est la justice, c'est l'ordre essentiel, éternel, c'est l'accomplissement dans l'humanité de cette sublime parole du Christ : « Qu'ils soient un, mon Père, comme vous et moi nous sommes un ! La cause du peuple est donc la cause sainte, la cause de Dieu ; elle triomphera donc » (5),
Ce mouvement démocratique prend à ses yeux une valeur historique parce qu'il est à son avis « un effet nécessaire et comme le supplément politique préparé pendant 18 siècles par le Christ ».
(1) L'Avenir, 28 juin 1831.
(2) L'Avenir, 30 juin 1831.
(3) Cité par Spuller, Lamennais, p. 139.
(4) L'Avenir, 12 février 1831.
(5) De l'Esclavage Moderne. Conclusion. 1837. Cité par l'Abbé Ca- LippE. L'Attitude Sociale des Catholiques Français au xix« siècle, T. I. p. 232.
Si Lamennais s'attache aux revendications des droits du peuple, il estime toutefois indispensable d'enseigner à ce dernier les devoirs qui découlent de ses droits ; car pour lui, le salut de la société est subordonné à l'observation des principes religieux.
C. Le rôle de l'Eglise. — = En présence de l'émancipation des peuples, Lamennais n'a pas été sans apercevoir immédiatement les conditions nouvelles qu'imposaient à l'Eglise la conquête du pouvoir par la démocratie et la conquête des libertés par l'esprit moderne.
Et c'est pourquoi il demande à l'Eglise d'abord de se préoccuper des souffrances morales et matérielles du peuple, de se pencher sur ses plaies, et d'y déposer le baume de la charité chrétienne, et ensuite, de ne pas se mettre en travers du torrent démocratique, mais de se jeter dans le courant afin de le guider, de le canaliser et de le spiritualiser.
Si Lamennais désire « le triomphe de ceux qui travaillent à conquérir la puissance dans l'intérêt du peuple », il n'en désire toutefois le succès qu'à la condition que l'Eglise préside à cette grande évolution.
Il prédira le rôle de l'Eglise en ces termes : « Après des bouleversements prodigieux, des maux tels que la société n'en a point connus encore, les peuples, épuisés de souffrance, regarderont le Ciel, ils lui demanderont de les sauver, et avec les débris épars de la vieille société, l'Eglise en formera une nouvelle » (1). L'Eglise sera la conductrice nécessaire des peUr pies : « Sans Pape, point d'Eglise, sans Eglise, point de Christ, et sans Christ, point de Société » (2).
Pour jouer le rôle qui va lui être dévolu, l'Eglise doit avant tout reconquérir la confiance des masses. Or si les peuples s'en éloignent, c'est parce qu'elle est devenue « le gendarme de la royauté )>.
Dès lors, le second rôle de l'Eglise est de réconcilier la liberté avec la religion. La religion ne doit pas être mise au service d'une cause terrestre. Elle doit planer au-dessus des partis. Elle devra donc reprendre sa liberté totale et rompre l'antique alliance du trône et de l'autel. « Séparez-vous des rois, dira-t-il au Pape, rendez la main aux peuples. Ils vous soutiendront de leurs robustes bras, et, ce qui vaut mieux, de leur amour » (3).
A ses contemporains, il dira : « Il ne faut pas songer au
(1) Cité par Spuller, Lamennais, p. 139.
(2) Cité par Spuller, Lamennais, p. 133.
(3) Cité par Spuller, Lamennais, p. 181-182.
passé, il est mort à jamais ! Je crois à une transformation universelle de la société, sous l'influence du catholicisme affranchi et ranimé, s'assimilant les peuples qui ont, jusqu'ici, résisté à son action » vl).
Ainsi Lamennais, en proclamant à la fois et l'importance de la question sociale, et la nécessité pour l'Eglise d'aller au peuple, nous apparaît comme le véritable précurseur du catholicisme social.
Lamennais a très bien aperçu les conséquences de ses principes ; pour lui, la propriété individuelle était nécessaire à l'homme afin de lui permettre de s'affranchir et de prendre conscience de sa personnalité, et c'est pour lui en faciliter l'accès qu'il préconisa la constiution d'associations ouvrières coopératives de crédit. Ennemi de toute centralisation, il réclama comme base de l'organisation politique la liberté d'association, parce qu'il est dans la nature humaine, dira-t-il, de se rapprocher et de s'associer. « C'est là un droit naturel car on ne fait rien que par l'association, tant l'homme est faible, pauvre et misérable tant qu'il est seul » (2).
Les associations purement professionnelles, dans sa pensée, ne pouvaient cependant assurer la paix sociale que si le prêtre y intervenait pour servir de trait d'union entre les parties contractantes.
Emu par le spectacle de la lutte des classes, il stigmatisait les riches comme des tyrans « chassant les ouvriers au travail, le fouet dans une main et tenant dans l'autre le bout de la corde qu'ils leur ont passé au cou » (3), et s'il demandait pour ces derniers des réformes telles que le suffrage universel et la loi des coalitions, c'était pour les soustraire, dans une certaine mesure, à la servitude que la société faisait peser sur ^eux.
De*
Lamennais surgit dans l'histoire du mouvement social comme un grand génie pensant ; nature généreuse, éprise de justice,de vérité et d'amour pour l'humanité souffrante,il a lancé des idées dont l'avenir a démontré en plus d'un point la justesse. Malheureusement, dénué d'esprit pratique, et tout à ses rêves et à ses chimères, il ne sut pas prendre assez contact avec la réalité pour devenir le grand ouvrier de la reconstitution future. Il est bien en cela le fils de son époque, d'une époque faite d'exaltation et d'idéalisme.
(1) Cité par Spuller, Lamennais, p. 183.
(2) L'Avenir, 2 octobre 1831.
(3) Le Livre du Peuple, cité par Monicat. Op. c, p. 69.
« Ce prophète généreux dont le cœur a battu pour le bonheur des hommes », avait au surplus un tempérament excessif qui devait nuire à son action ; sa nature ardente, absolue, fougueuse, ne connaissait ni règle, ni frein, ni mesure ; il était un « révolutionnaire » au plein sens du mot.
Le P. Lecanuet, mieux que Spuller à notre sens, a retracé les étapes douloureuses de sa condamnation par la papauté, dont il a eu sans doute le tort de vouloir devancer et hâter la sage lenteur. L'Eglise qui a pour elle l'éternité ne pouvait pas, dès 1830, se mettre à la tête du mouvement social annoncé par Lamennais, et surtout, elle ne pouvait pas le suivre sur le terrain politique où ce dernier la conviait à se placer.
Violemment démocrate, Lamennais mettait la source de toute souveraineté dans le peuple et allait jusqu'à identifier sa cause avec celle de Dieu. Il faisait de plus de la liberté un dogme absolu. La papauté devait le condamner surtout à cause de ses conceptions politiques.
« Si Lamennais fut condamné, ce n'est pas tant pour av3ir conçu trop prématurément son prestigieux idéal que pour l'avoir conçu trop hâtivement, avec trop de suffisance personnelle et d'insuffisance théologique » (1).
La chute de Lamennais qui suivit sa condamnation fut douloureuse pour la France et pour la cause qu'il voulait servir ; elle retarda l'éclosion et contraria le développement du catholicisme social dont il avait prédit l'avenir, « au-dessus duquel il plane comme un aigle de génie » (2).