III. LES SEMAINES SOCIALES DE FRANCE
On donne le nom de semaines sociales à des réunions qui sont organisées chaque année par les catholiques sociaux dans une grande ville de France, et au cours desquelles sont traités, par des hommes marquants, théologiens, professeurs de facul-
(1) Zirnheld, op. cit., p. 7.
<2) Zirnheld, op. cit., p. 13.
tés, économistes, ou hommes d'œuvres, « d'après les principes que le catholicisme pose et les tendances qu'il détermine » (1), des sujets variés touchant aux questions d'ordre économique ou social.
La première de ces réunions qui se tint à Lyon, en Août 1904, fut due à l'initiative d'un groupe de jeunes hommes : la Fédération du Sud-Est.
L'origine de cette institution remonte, d'après M. Turmann, aux « cours pratiques sociaux » que le Volksverein organisa en Allemagne ; ces cours, qui se tiennent chaque année dans une ville différente, sont professés par des personnalités éminentes qui abordent, dans une série de leçons, l'étude des problèmes sociaux, envisagés à la fois au point de vue théorique et au point de vue pratique.
Le succès des cours fut tel que l'expérience méritait d'en être tentée en France, mais l'institution, en changeant de pays, modifia et son nom et son organisation.
Désireux de remédieir dans la plus large mesure « à l'ignorance et à l'inexpérience des catholiques en matière sociale et, notamment, sur les rapports des doctrines sociales et de l'enseignement religieux dans les questions de morale et même de dogme », les fondateurs des semaines sociales « rêvèrent de constituer une sorte d'université annuelle où s'étudierait la doctrine de l'Eglise catholique en matière sociale et où l'étude des institutions actuelles et des faits sociaux, tant passés que contemporains, serait poussée aussi à fond que possible, à la lumière de l'enseignement religieux le plus orthodoxe » (2).
Aussi, dès le début, la devise des Semaines Sociales futelle « La science pour l'action ». Savoir d'abord, au point de vue religieux et au point de vue économique, non pas seulement dans un but purement spéculatif, mais pour dégager les principes susceptibles de guider et d'orienter les efforts des catholiques dans l'accomplissement de leurs devoirs sociaux.
Certains ont reproché aux Semaines sociales le caractère trop théorique de leur enseignement. Comme le fera remarquer M. Duthoit, au moment où « dans tous les esprits et dans tous les cœurs généreux la pensée de la mission sociale régénératrice du catholicisme, l'attrait des taches nouvelles qui allaient surgir s'étaient implantés, précipitant vers l'action une foule de jeunes hommes... » il importait de donner à ces derniers « la vue claire des principes qui régissent l'ordre
(1) TuRMANN, op. cit., pp. 331-332.
(2) Terrel, Les Semaines Sociales, p. 8.
social et... une connaissance exacte des faits sur lesquels Tempire des principes doit s'exercer » (1)
Les Semaines sociales tiennent à être ce qu'on a fort justement appelé « une université sociale itinérante )>; elles ne constituent pas, en effet, un congrès où chacun peut émettre son opinion et la discuter avec d'autres personnes ; les assistants ne discutent pas, ils écoutent des leçons. « Les semainiers ne sont pas des congressistes rassemblés pour délibérer : ce sont des esprits avides de s'instruire afin de mieux agir ))(2).
L'action doit être l'aboutissement logique de l'enseignement doctrinal.
Il appartenait au premier président de leur commission générale, Henri Lorin, de préciser ce qu'elles entendaient être. (( Le caractère de la Semaine sociale ressort clairement de son programme. Catholiques et pratiquants, nous voulons, d'une part, prendre la conscience nette de ce que postule et de ce qu'entraîne le catholicisme au point de vue social, faire pénétrer les exigences de la justice, telles que l'impliquent les affirmations de notre foi, dans le détail des rapports sociaux. Nous voulons, d'autre part, retrouver dans les diverses doctrines qui s'essaient à résoudre la question sociale, ce qu'elles ont d'inconsciemment catholique et, partant, de profondément vrai, et de donner aux hommes participant ainsi à leur insu d'idées qui sont nôtres, conscience de leurs affinités avec la conception chrétienne, des emprunts qu'ils lui font, des convergences auxquelles la logique devrait les conduire.
Parachever pour nos propres consciences la connaissance de la morale chrétienne et nous préparer à rendre plus notoire pour les hommes du dehors la portée sociale des dogmes chrétiens, voilà notre objectif » (3).
Ainsi donc, « convictions profondément catholiques, et dévouement à la cause des réformes sociales, telles sont les deux dominanteis' à l'orientation intellectuelle, commune à tous ceux qui sont invités à professer aux Semaines sociales de France » (4).
La dominante religieuse est d'abord marquée par l'orthodoxie de l'enseignement qu'elles professent.
Cette orthodoxie, qui a pu paraître douteuse à certains esprits, est aujourd'hui incontestable ; le programme social est préalablement soumis à Rome en sorte que sa préparation se fait en plein accord avec l'autorité ecclésiastique.
(1) DuTHOiT. Les Semaines Sociales de France, p. 7.
(2) DuTHOiT, op. ■cit., 1). 6.
(3) Déclaration inaugurale à la Semaine sociale d'Orléans, 1905, cité par DuTHOiT, op. cit., p. 8.
(4) TuRMANN, op. cit., p. 330.
La papauté a toujours reçu des semainiers une adresse de filiale soumission à ses enseignements, et, en retour, elle n'a jamais manqué de leur adresser sa bénédiction ; nombreux, enfin, sont les i^rêtres et les évêques qui suivent les cours. Les comptes-rendus des leçons ont toujours été publiés, d'ailleurs, sans que la censure ecclésiastique ait eu jamais à s'y opposer.
Cette dominante religieuse se manifeste de plus en ce sens que, fidèles à la tradition évangélique, les Semaines sociales aident « à montrer quelle lumière la doctrine de l'Eglise enseignante prête aux efforts de ceux qui, après avoir observé les faits sociaux, veulent les interprêter, les coirriger, les améliorer » (1).
La dominante sociale s'accuse par les hardiesses des réformes que ses professeurs veulent apporter à l'organisation actuelle de la société. « Par l'audace loyale de leurs vues économiques, certains des professeurs qu'on entendra seront plus et mieux que des hommes de leur temps, dira M. Goyau ; ils apparaîtront en quelque mesure comme les contemporains d'un avenir dont Dieu seul sait encore s'il est proche ou lointain, car ils exprimeront un idéal exigeant » (2).
Cette dominante sociale, nous en retrouvons également la trace dans les institutions au développement desquelles les Semaines sociales ont largement contribué depuis leur création.
Les Semaines sociales de France, en effet, ont acquis une puissance de rayonnement très grande, non seulement dans notre pays, mais encore à l'étranger : les catholiques de Hollande, d'Italie, de Pologne, de Belgique, de Suisse, enfin ceux de l'Uruguay et du Mexique ont organisé, sous le même nom, des réunions annuelles qui ont pour but de diffuser l'enseignement social chrétien.
Cet enseignement est propagé dans notre pays par les Semaines sociales régionales ou locales qui permettent, à ceux qui n'ont pu y assister, de bénéficier des cours de la Semaine sociale annuelle ; dans le même ordre d'idées se sont développées les Semaines rurales, spécialement consacrées aux questions agricoles, et les cours sociaux, destinés aux ouvriers.
Les semaines sociales, enfin, ont aidé à la résurrection de « L'Union d'Etudes des Catholiques sociaux », qu'Albert de Mun, Savatier et Henri Lorin ont dirigée avant la guerre et dont le but est de poursuivre dans ses sections des études
(1) DuTHoiT, op. cit., p. 9.
(2) Cité par Turmann, op. cit., p. 331.
sociales théoriques et pratiques, dont les Semaines sont le foyer central.
Comme on le voit, l'institution des Semaines sociales correspond à cette préoccupation qui, dès le début de sa vocation sociale, s'était manifestée chez Albert de Mun : celle de demander à la doctrine une base solide pour étayer l'action et à l'étude les moyens de discipliner et d'éclairer les élans du cœur, pour en accroître l'efficacité créatrice.
Par la doctrine, comme par la méthode, les Semaines sociales se rattachent à lui, et à travers lui elles se lient au mouvement du catholicisme social.
La méthode « c'est de remonter toujours aux principes lors même que le but final est une application purement pratique et même banale », car « l'enseignement pratique ne pourra être utile que s'il vient après l'enseignement théorique deE principes )).(!).
Au point de vue de la doctrine, les Semaines sociales entendent, suivant l'expression d'Albert de Mun, faire rentrer les principes chrétiens dans la législation corrompue par l'athéisme social. Gomme lui, c'est à la grande lumière de l'enseignement catholique qu'elles envisagent tous les problèmes sociaux. « Toutes les leçons de la Semaine sociale ont pour fondement la conception de la fraternité humaine, pour objet l'exposé de ses conséquences, pour but la recherche de ses applications aux contingences d'aujourd'hui » (2)
C'est bien en disciple d'Albert de Mun que les semainiers cherchent à réj^andre les principes chrétiens qui, seuls, correspondent aux besoins sociaux de notre temps car leur œuvre répond au mot d'ordre que Pie X donnait au lendemain de son avènement et auquel de Mun obéit toute sa vie : « Instaurare omnia in Christo ».