‹ L'œuvre sociale d'Albert De MunChapitre 6 sur 49 · III. — MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

III. — MONTALEMBERT

Montalembert tient dans l'Ecole de V Avenir une place des plus brillantes. Les questions d'ordre purement économique l'ont moins attiré que les questions d'ordre social ou politique, et l'on sait qu'à la Chambre des Pairs il se révéla avant tout comme un catholique, résolu à réclamer pour sa Foi le respect des « libertés nécessaires », comme les appela, un jour, M. Thiers.

Albert de Mun s'est plu à saluer en lui un maître et un précurseur. « Nous connaissons mal nos propres gloires, et c'est la tentation de notre race de croire, à chaque effort nouveau, qu'à nous seuls nous en avons tout Fhonneur. Nos générations passées ne sont pourtant que des équipes jetées, dans un mystérieux enchaînement, sur une route inconnue que trace la main divine, et dont chaque tournant nous cache le travail de la veille. Cependant le chemin s'avance et déroule lentement la marche des siècles. De place en place quelque ouvrier d'une plus haute stature domine les autres et marque d'un doigt levé la direction du lendemain. Montalembert fut l'un de ces jalons » (1).

Les deux grandes idées, auxquelles Montalembert a consacré le meilleur de son éloquence et de son cœur, sont l'Eglise et la Liberté ; il est bien en c-ela un disciple de V Avenir.

Il aimait l'Eglise avec une affection filiale ; il combattit pour le triomphe de la liberté avec une conviction et une ardeur admirables. L'Eglise et la Liberté ne se confondaientelles pas pour lui dans un même amour? « La religion, d'après lui, a besoin de la liberté et la liberté a non moins besoin de la religion » (2).

(ç Montalembert réapprit à ropinion publique française â respecter l'Eglise, et réapprit aux hommes d'Etat français à respecter la liberté de l'Eglise » (3).

•Toutefois les questions ouvrières ne le laissèrent pas indif-

(1) De Mun. Discours, T. VI, p. 299^34)0r

(2) Montalembert. Discours, T. III, p. 425.

(3) G. GoYAu. Autour du Catholicisme social, T. V, p. Î06.

férent. En 1839, dans une lettre qu'il adresse à Mme de Montalembert, il note les impressions éprouvées au cours d'une visite dans les grandes villes manufacturières de l'Angleterre : « Je revis avec une triple horreur ces villes affreuses, où s'installe et pullule d'une manière effrayante une population sans mœurs, sans foi, sans ressources, vassaux mille fois plus corvéables et plus taillables que ne l'ont jamais été ceux du Moyen-âge; où quelques industriels avides, uniquement occupés de trouver des débouchés pour leur sots produits, exploitent pour le moins de salaire possible la vie et les forces d'une masse énorme d'hommes, de femmes et d'enfants, auxquels ils ne donnent en échange de leurs sueurs, ni consolations religieuses, ni sécurité pour la vieillesse ou la maladie, ni même l'air à respirer dans leurs dégoûtantes usines » (1)^

Ce mal qu'il découvre, il le dénoncera avec non moins d'éloquence et d'émotion, le 4 mars 1840, à la tribune de la Chambre des Pairs, au cours de la discussion sur le travail des enfants dans les manufactures. Il signalera « les progrès croissants de la barbarie industrielle » et il stigmatisera un régime industriel « préoccupé uniquement des grands intérêts matériels que le moindre orage peut compromettre ».

Le joug de l'industrie s'alourdit terriblement sur les générations présentes; c'est un état de choses « révoltant » : car, suivant le mot du Cardinal De Croy, « sur l'extrême faiblesse, pèse l'extrême oppression » (2).

Ce que Montalembert condamne, ce n'est ni l'industrie, ni l'instruction, prises en elles-mêmes, mais bien telles qu'elles sont organisées en France, c'est-à-dire sans sanction religieuse, sans éducation morale, et sans hiérarchie sociale. « Introduire l'industrie manufacturière dans une localité rurale, c'est introduire une source de désordre, d'immoralité et de malheurs » (3).

Pour parer à ces maux il réclamera d'abord l'intervention de la loi, et c'est en ces termes qu'il ripostera à l'économiste Rossi qui, le 4 mars 1840, au couTs de la discussion sur le travail des enfants dans les manufactures, lui objectait l'incompétence de la loi : « L'obligation pour le législateur d'intervenir directement et promptement dans les questions sociales et morales me paraît démontrée plus que jamais » (4).

La cause du mal qu'il dénonçait était surtout pour lui d'or-

(1) Cité par Lecanlet. Montalembert, T. II, p. 95.

(2) Montalembert. Discours, T. I, p. 145.

(3) Montalembert. Discours, T. I, p. 147.

(4) Montalembert. Discours, T. I, p. 140.

dre moral. La question sociale se ramenait en effet à un conflit entre deux religions, Tune essentiellement matérialiste et Tautre qui était la foi traditionnelle de la France. « On cherche des solutions à la crise où nous nous débattons. Il en est une qui peut les remplacer toutes, sans en exclure aucune ; c'est le rétablissement de la loi morale, cette loi qui n'a pas d'autre base, ni d'autre sanction que le christianisme, lequel n'a pas de préce^Dte plus auguste., que l'observation du dimanche » (1).

Toutes les tendances antisociales aboutissent au désir immodéré de la jouissance et à l'esprit de mépris et de révolte contre l'autorité sociale. Jouir et mépriser ! quelle barrière, quelle philosophie, quelle législation opposer à cette double tendance ? Il n'y en a qu'une : c'est la doctrine chrétienne qui se résume en deux mots: s'abstenir et respecter. Ils résument toute l'action sociale et politique de l'Eglise. Pour réprimer la jouissance elle a dit au pauvre : « Tu. ne déroberas pas le bien d'autrui et non seulement tu ne le déroberas pas, mais tu ne le convoiteras pas ». Elle a dit au riche : « Tu es responsable de l'emploi de tes biens ». La charité doit faire pardonner leurs richesses. Pour faire respecter le principe de l'autorité, la doctrine chrétienne « s'est identifiée elle-même avec le respect ; elle a créé pour l'autoTité, quelle qu'elle soit, le droit divin au profit de toute espèce de pouvoirs » (2).

Ainsi le remède sera de même nature que le mal : il sera essentiellement moral, et fort opportunément il en donne la justification : « L'expérience démontre que l'homme ne respecte pas assez ce qu'il fait lui-même » (3).

Il avait du rôle de l'Eglise une conception très juste : « Je suis convaincu que le peuple français déteste et repousse l'intervention du clergé ou d'un parti religieux quelconque dans les affaires du gouvernement de l'Etat, mais... qu'il ne repousse aucunement l'intervention religieuse dans la famille, dans la morale, et dans la société » (4).

Ce rôle de l'Eglise, Montalembert le jugeait d'autant plus utile que la société allait vers la démocratie. « Je vois ce déluge monter, monter toujours, tout atteindre, tout recouvrir. » Cette marée montante de la démocratie l'émeut-il ? Non; car s'il est homme, il est avant tout chrétien. « Sur cet immense océan de la démocratie, l'Eglise seule peut s'aventurer sans défiance et sans peur; elle seule n'y sera pas engloutie; elle

(1) Cité par G. Goyau. Autour du Catholicisme social, T. V, p. 128.

(2) Montalembert. Discours, T. III, p. 66.

(3) Montalembert. Discours, T. ÎII, p. 72. <4) Montalembert. Discours, T. III, p. 80-81.

seule a la boussole qui ne varie point et le pilote qui ne fait jamais défaut )) (1).

Dès lors il trace aux catholiques leur devoir : « Dans l'ordre ancien, les catholiques n'ont rien à regretter, dans l'ordre nouveau, rien à redouter » (2). L'avenir de la société dépend à son sens de deux problèmes : corriger la démocratie par la liberté et concilier le catholicisme avec la démocratie.

Ce qui l'inquiète dans la démocratie, ce sont les dangers qu'elle présente au point de vue politique et au point de vue moral : au point de vue politique, c'est l'esprit de révolte, la soif égalitaire et la centralisation à outrance ; au point de vue moral, c'est l'absence du frein de l'honneur, le culte du succès immoral, et le monopole de l'instruction. Il craint que la démocratie, ballottée ent're le despotisme et l'esprit révo^ lutionnaire, ne cherche en vain son équilibre. Cet équilibre elle ne pourra le réaliser qu'avec le concours de la religion.

« Si la démocratie, devenue souveraine et seule arbitre de ses destinées, imite la bourgeoisie voltairienne dans sa répugnance pour le frein religieux, dans son indifférence pour le frein moral, dans sa haine du prêtre ; si, comme sa devancière, elle se laisse pervertir et énerver par la prospérité, pour ne retrouver la foi et la raison que sous l'empire de la souf« france et de la peur, on peut lui prédire une prompte et honteuse ruine » (3).

Les catholiques de leur côté doivent avec l'Eglise accepter hardiment les conditions nouvelles de la société moderne. Pour exercer cette action salutaire, il ne faut pas qu'on soupçonne les catholiques « de ne pas accepter les conditions d'une époque militante, ni de sacrifier les nécessités urgentes du temps actuel à des chimères, à des regrets, même les plus honorables, ni surtout de vouloir ramener le monde directement ou indirectement à un passé éteint sans retour » (4).

A la différence de Lamennais et de Lacordaire, Montalembert est un aristocrate. Il acceptait la démocratie, mais il la redoutait parce qu'ayant une foi relative dans sa valeur et dans sa vertu sociale. « Je ne suis pas un démocrate », avouet-il. Mais s'il ne saluait pas l'avènement de cette démocratie avec le même enthousiasme, il ne gardait pas moins pour la liberté un amour passionné, presque idolâtre, qui ne pouvait trouver grâce devant Rome le jour où, au Congrès de Malines. (20 et 21 août 1863), il l'exalta sans mesure ni réserve, comme on ne sait quel Bien absolu.

(1) MONTALEMBERT. DisCOUFS, T. III, p. 403.

(2) MONTALEMBERT. DiscOllFS, T. III, p. 403.

(3) MONTALEMBERT. DisCOllFS, T. III, p. 424.

(4) MONTALEMBERT. DlSCOllFS, T. III, p. 429.

Lamennais, de Coux» Montalembert nous apparaissent ainsi comme les protagonistes les pluis brillants des doctrines de l'Avenir,

Cette école a posé un certain nombre de principes intéressants que nous retrouvons dans Albert de Mun : elle a montré l'importance des questions sociales et a su indiquer que la solution de ces questions ne pourrait se trouver que dans le Christ.

Cette école s'est affirmée essentiellement libérale et démo^ cratique. D'après elle, les catholiques devaient accepter les conditions nouvelles imposées à la société moderne et, loin de condamner les libertés inséparables du nouveau régime, ils devaient les adopter pleinement et en user largement pour assurer la sauvegarde même de leurs intérêts. Elle tendait à transformer en thèse doctrinale absolue l'acceptation pratique de conditions de fait.

Albert de Mun rejettera ce libéralisme excessif. « Le catholicisme libéral, écrira-t-il, est une erreur de doctrine condamnée par les papes. Il consiste à prétendre ériger en principes de gouvernement les abandons de la loi chrétienne, que la diminution de la foi introduit dans la vie publique, ou, d'une manière plus générale, à méconnaître, dans l'organisation des sociétés, la suprématie divine et le magistère de l'Eglise, pour la faire reposer sur la seule volonté des hommes et sur l'absolutisme civil » (1).

En outre, comme l'indique Henri Lorin, les collaborateurs de VAvenir « dans leur légitime aversion contre le pouvoir absolu, ne virent pas assez que ce qui est contraire à l'idée chrétienne, c'est l'absolutisme de la souveraineté à attribuer à un élément humain, c'est l'origine du pouvoir placé dans l'homme )) (2).

De Mun est sans doute un démocrate en ce sens qu'il veut une organisation de la société, capable de sauvegarder les droits et les intérêts des faibles en tenant compte de la nécessité des cadres et des hiérarchies, mais il repousse cette conception politicienne de la démocratie qui en fait « une dictature plébéienne », assurant « le règne absolu du nombre, l'aveugle domination d'une masse inorganique formée d'individus confondus dans une apparente égalité » (3). 11 reconnaît bien que la puissance populaire va s'affirmant chaque

(1) De Mun. Combats d'Hier et d'Aujourd'hui, T. V, p. 127. <2) Semaine Sociale de Rouen 1910. — Leçon d'ouverture. (3) De Mun. La Conquête du Peuple, p. 32.^

jour davantage ; comme Montalembert, il ne la redoute que si elle se manifeste sans une éducation préalable de la masse, qu'il appartient à l'Eglise, à la classe dirigeante de surveiller ; mais ici il se sépare de VAvenir, car pour lui la souveraineté appartient d'abord à Dieu avant de résider dans le peuple.

Alors que V Avenir entendait servir de guide à l'Eglise en matière politique et sociale, de Mun a toujours considéré l'Eglise comme investie d'un pouvoir et d'une autorité devant lesquels il s'inclinait dans une obéissance respectueuse, convaincu qu'il ne lui appartenait pas d'en tracer les voies ni les limites.

Si Y Avenir, suivant l'expression de M. Gide, entendait « marier l'Eglise -et la Révolution », persuadé qu'elles « s'appelaient mutuellement et ne pouvaient régner l'une sans l'aurtre », de Mun condamnait la Révolution dont les principes étaient nettement hostiles à l'Eglise. La Révolution n'était pas une réforme bienfaisante, voulue par Dieu, préparée par la doctrine du Christ et consacrant l'égalité civile et le régime constitutionnel comme une expression de la justice ; mais elle était surtout une œuvre « satanique par essence » et c'est pour en combattre les effets qu'il s'appliquera de toutes ses forces au triomphe de la « contre-révolution ».

L'Ecole de Y Avenir, malgré ses erreurs, n'en garde pas moins le mérite d'avoir provoqué l'éclosion d'idées pleines de hardiesse et de générosité ; elle a de plus le mérite d'avoir tiré de leur torpeur les forces catholiques au moment où l'incrédulité, montant à l'assaut de la religion, en proclamait la fin prochaine : elle leur a ouvert ainsi qu'à l'Eglise les perspectives d'un avenir grandiose en leur montrant le champ que l'action sociale réservait à leur dévouement.

« Il y a dans cet Avenir, où se consumait d'un feu rapide la juvénile ardeur de Montalembert, des pages brûlantes qui semblent à nos oreilles surprises un écho soudain de nos propres paroles. Emportés par le furieux désir de rendre à l'Eglise son action sur les pays, ces hommes ont abordé de plein vol tous les sommets que nous cherchons douloureusement à gravir » (1).

Nous avons lieu de regretter que ce mouvement qui souleva tant d'espérances ait dévié. Si rien de pratique n'en est sorti, cela tient, d'une part, aux circonstances spéciales qui lui ont donné naissance, et, d'autre part, à la diversité des génies idéalistes qu'il groupa : ces génies ne purent concevoir d'une façon identique lej besoins économiques de leur temps et

(1) De Mun. Cité par Lerolle. Semaine Sociale de Metz, 1919. Les Catholiques sociaux au Parlement : Albert de Mun.

furent dans Timpossibilité de concerter leurs efforts et de donner à leur action la force de l'unité. A l'un d'eux, tout aa moins, à Lamennais, il manqua cette simple soumission chrétienne qui est le bon guide des forts.

L'Avenir n'en reste pas moins une œuvre magnifique de lumière et de progrès. Il appartenait à d'autres précurseurs de faire lever le bon grain qu'il avait semé et d'arracher du champ l'ivraie.

Page 1