LE PARDON DE PLOERMEL
moins intéressant. Les patres, clianteot ensuite une villanelle, gentille mais sans grande portée. Signalons dans la scène suivante une ravissante phrase mélodique : J'ai dormi jusqu'au jour. Le quatuor du Pater Noster est froid et terne. L'âme juive de Meyerbeer le rendait impropre à bien rendre musicalement l'admirable prière. La romance : Ali ! mon remords te venge, écrite presque entièrement dans les notes élevées de la voix de baryton, est un morceau à effet qui tourne par moment à la rengaine. Le premier couplet est mal prosodie. Le duo d'amour contient plusieurs bons passages. Il débute par un beau récit d'Hoël : 0 Dieu ! quelle lueur d'espérance ! par contre, il se termine par un allegro de la plus détestable vulgarité. Le finale, qui ramène certains motifs déjà entendus dans Vouverturc : VHymnc à la Vierge, la belle marche religieuse, clôt dignejnont cette partition.
Le Pardon de Ploërmel nous parait être l'œuwe la plus complète de Meyerbeer. Il ne contient pas les grandes envolées des Huguenots et du Prophète, — le sujet d'ailleurs ne s'y prêtait pas, — mais, en revanche, il est à peu près exempt des scories qui déparent ces deux partitions. De tous les opéras de Meyerbeer, c'est aussi celui où il entre le moins d'éléments disparates, où le style est le plus homogène. L'instrumentation est plus intéressante, plus fouillée et en même temps plus pondérée que celle des œuvres précédentes. On y relève, en de nom-
r)(j l'œuvre théâtral de meyerbeer
breux endroits, de très jolis effets de sonorité, d'heureux accouplements d'instrumeuts, de charmants dessins d'orchestre.
Le livret, qui met en scène une légende bretonne, est cent fois plus musical que de lourdes machines telles que le Proj)/iè^(? et V Africaine. Le dialogue, il est vrai, est fort ennuj'eux et ralentit inutilement l'action déjà assez retardée par l'intermède musical du troisième acte. Mais on peut remédier à cet inconvénient. II existe eu effet une édition avec récitatifs qu'il serait facile d'adopter. On serait débarrassé ainsi de la proso de MM. ]îar))icr et Carré, ce dont personne ne se plaindrait assurément.
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L AFRICAINK
^^^^^ K livret de V Africaine est le comble
XPiyî/r^i^l de l'insanité. Dans Robcrl, dans les
>*?J^'?x IluguenotSj dans le Prophi^le, il y a
5d nombre de choses ridicules ; mais
dans l'Africaine les bornes sont dépassées. De la
première à la dernière page, ce poème est un
défi au bon sens.
Relevons rapidement les princi2:)ales inepties de ce libretto. D'abord, l'Africaine Sélika n'est pas africaine. Dès le premier acte, Vasco de Gama s'empresse de nous le dire :
Gcpondaiit, tout dévoile,
(Jii'ils viennent de plus loin i[uo l'Afrique.
Quoi qu'il en soit, cette sauvagesse, pour ne pas être africaine , n'eu est pas moins une femme d'une haute instruction. Non seulement elle sait écrire, — au dernier acte n'envoie-t-ellc pas à Vasco son testament olographe écrit sur d'élégantes tablettes ! — mais elle connaît aussi la géographie, sur le bout du doigt, et rend des
'>f\ l'œuvhe théâtral de meyerbeer
points à ce pauvre de Gama qui, lui, est d'une ignorance crasse pour un navigateur. Nélusko, aussi lui, est un monsieur fort instruit, qui a lu les Lvsiadcs de Camoëns, avant leur composition. Dans la ballade, il nous parle d'Adamastor, l'un des personnages du grand poète portugais, et de la vieille Europe ! ! Mais le savoir de Sélika et de Nélusko n'est rien à côte de celui de M. Eugène Scribe, membre de l'Académie française. Cet immortel trouve le moyoi de nous révéler qu'au XV» siècle le régime constitutionnel était déjà établi au Portugal :
Le consoil siinvci-aiu (lui, pnui' le rui, couuuiimlc.
Quoi de plus grotesque aussi que les supplications de Vasco, demandant aux sauvages de prendre pitié de sa gloire et de lui permettre d'aller narrer à ses amis la découverte qu'il vient de faire ? Mais arrêtons-nous. Nous n'en finirions pas s'il fallait relever toutes les inconséquences, toutes les fautes de français, toutes les pensées bizarres qui émaillent ce malheureux livret. Constatons seulement, pour en finir une bonne fois avec le poème, que le caractère de Vasco est l'un des plus antipathiques qui soient au théâtre. Cet homme qui, du premier au dernier acte, s'enflamme alternativement, selon son intérêt, pour la blanche ou la noire, est un piteux personnage, impropre à éveiller le moindre intérêt. Le peu d'élévation de pensées de Me3'erbeer
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éclate, une fois de plus, dans l'acceptation de ce misérable livret.
La gestation de V Africaine dura une vingtaine d'années. L'œuvre fut refaite à diverses reprises. Ue temps en temps, Meyerbeer l'accommodait aux moyens d'une cantatrice qu'il avait en vue. A force de remanier et de replâtrer son opéra, le compositeur fit si bien, que la mort vint le surprendre, au moment où il se décidait enfin à le faire jouer.
Avec sa dernière partition, Meyerbeer revient au système des ouvertures courtes. Celle de Y Africaine est l.iàtie sur le thème de la romance d'Inès et sur celui de la phrase chantée par elle au septuor du second acte. On peut, à bon droit, s'étonner que le musicien ait pris pour base de son ouverture deux phrases appartenant à l'un des personnages secondaires du drame, deux phrases sans aucune importance dans le développement de l'action. C'est encore là une nouvelle preuve du peu de sens artistique de Meyerbeer. Il avait besoin, pour édifier sa préface, de deux fragments mélodiques ; il a saisi ceux-là au hasard, sans se demander si son ouverture aurait ainsi une signification quelconque.
Le traditionnel chœur d'introduction manque à l'Africaine. Il est remplacé par un dialogue entre Inès et sa suivante. On y relève deux phrases qui ne seraient pas déplacées dans la plus mauvaise opérette : Si je n'espérais plus, ah ! je ne vivrais pas, et : Protégé par Vamour,
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Vasco triompJiera. La romance d'Inès : AcUck, mon beau rivage est légèrement bébête. Le ierzettino distille un profond ennui auquel vient nous arracher l'annonce de l'huissier : Les membres du conseil entrent en séance. A partir d'ici, l'intérêt s'élève; nous n'avons plus guère que des éloges à faire. Le chœur des évéqucs est une belle et majestueuse inspiration. Les récits de Boni Pedro, et notamment ceux de Vasco, dévoilant ses projets au conseil, sont d'une noble allure et d'une excellente déclamation lyrique. Signalons aussi un bon récitatif de Sélika : On nous fit prisonniers sur les immenses mers : Yandantc de Vasco : Mais parle donc, parle , Sèlilia ; la phrase en sol mineur chantée par Nélusko : Far les dieux que notre île adore, qui est d'une grande expression ; enfin l'allégretto . Lorsque vous marchandez. La délibération tunudtueiise du conseil est bien rendue; enfin, \q finale est d'un puissant effet. L'idée mélancolique n'a rien pourtant de très remarquable; de plus, elle est répétée à satiété. Quoi qu'il en soit, ce finale possède une vigueur peu commune, une intensité de vie extraordinaire. Ce premier acte , à partir de l'entrée du conseil , est incontestablement ce qu'il y a de meilleur dans V Africaine. Meyerbeer a fait ce tour de force d'arriver à rendre scéniquement et musicalement intéressante la discussion du budget de la marine dans une chambre de députés. En somme, le premier acte de V Africaine n'est que cela.
l'akkk'aink (jl
Le second acte est bien pâle à côté du premier. La rêverie de Vasco ne vaut pas «-rand'choso : quant à la herreiise, coupée pourtant par une assez jolie phrase : Si la mer m'eût engloiUie... elle est aussi absurde comme musique que comme paroles. L'air de Nélusko : Fille des rois est fort beau jusqu'à Vallegro : Quand l'amour m'en- Iraîtie, qui est détestable. Le musicien a voulu donner un allure sauvage à ce passage; sa tentative n'a pas été heureuse, il est tombé toul simplement dans la vulgarité. Uinrocation : 0 Brahma ! Dieu piiitisa^it ! est l'une des plus pures inspirations de Meyerbeer, Nous donnerions facib^Mnent tout ce second acte et le troisième par-dessus le inarché, pour ces quelques mesures véritablement admirables. Hélas! après ce passage d'une grandeur si simple, il nous faut retomber dans un triste l'atras. Le duo entre Sélika et Vasco est du plus mauvais style qu'on puisse imaginer. Le septuor^ avec ses parties sans accompagnement, est aussi vieillot comme forme que comme fond. Dans toutes ces pages, il n'y a guère à remarquer, — et encore, — que la phrase de Vasco : Et mon cœur, et mon sang, tout ce que je possède, et celle d'Inès, déjà en» tendue dans l'ouverture.
La plus grande partie de l'acte troisième est remplie par des hors-d'œuvre plus ou moins bons. Après un ijrèlude dont la seconde partie est assez gracieuse, on trouve un mauvais diœurde femmes, puis mie phrase ridicide de Dom Pedro : Jour et
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nuit sur ce beau navire. Le quatuor : Voyezvous l'aurore et la prière à saint Dominique sont des morceaux bien traités. La phrase : Tournez au nord ne se fait guère remarquer que par sa (lifticulté d'intonation . L'aù- de Né]usls.o : Bàlonncr, fouetter^ est détestable ; la ballade d'Adamastor ne vaut pas beaucoup mieux. Les scènes entre Dom Pedro et Vasco n"ont rien de particulièrement intéressant ; enfin , le chœur d'Indiens qui termine l'acte est du plus pur grotesque.
Le qualrièmc acte s'ouvre par la belle marche ■indienne, qui est d'un grand effet. Les deux premières scènes sont bien traitées, mais leur intérêt disparaît vite devant celui du grand air de Vasco : Pays merveilleux, dont la mélodie est ravissante et rinstrumentatioii, qui se tient, la plupart du temps, dans les sonorités aiguës de l'orchestre, des plus poétiques. Malheureusement, Vallegro où Vasco supplie les Indiens de l'épargner est loin de valoir le début du morceau. C'est comme pour la cavatine de Nélusko : L'avoir tant adorée, dont la fin ne répond pas au beau commencement. L'ensemble qui accompagne cette cavatine est loin d'être bon. Vinvocation ; Brahma, Vichnou, Siva est d'une certaine grandeur, mais la phrase du brahmine : Buvez tous deux, buvez ce philtre saint., manque absolument de dignité. Disons, néanmoins, que l'orchestration de cette scène du mariage est d'une belle sonorité. Nous arrivons maintenaiit
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au grand chio que d'aucuns ne craignent pas de mettre à côté de celui des Hugitenois. Nous ne sommes pas de ceux-là. Le duo de l'Africaine contient certainement de beaux passages, mais il marque dans son ensemble un retour trop prononcé vers le style italien. Il n'y a que demimal quand Meyerbeer nous charme avec des inspirations, malgré tout délicieuses, comme la phrase de Vasco : 0 ma Sélika, vous régnez sur mon dîne ; malheureusement, à côté de celles-là, on trouve de méchantes rengaines comme par exemple Valtajro, repris ensuite à l'unisson : 0 bonheur, ô douce extasej ou la phrase : Et de ion œil de feu... Le rideau tombe sur tui cliœur: Remparts de gaze... qui dépasse les bornes de la médiocrité. Il paraît que Meyerbeer a recommencé quatre on cinq fois ce chœur. Il aurait mieux tait de conserver la première version : elle ne devait pas être pire que la dernière.
On pourrait, sans inconvénient, supprimer presque entièrement le premier tableau du cinquième acte. Le duo entre Sélika et Inès est du plus mauvais italianisme, de l'italianisme meyerbeeriea. Ce qu'il y a de meilleur dans ce tableau, c'est Vallegro de Nélusko : Malheur à Vimprudent. L'unisson par lequel s'ouvre le dernier tableau a acquis vite une célébrité qui n'a pas grande raison d'être. En somme, cette phrase de seize mesures n'a rien de particulièrement remarquable, et, n'était l'effet de sonorité propre à l'unisson , elle passerait sans doute près-
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que inaperçue. M. Blaze déclare que « cet incomparable exorde est ce qu'on peut entendre de plus navrant ». Franchement, pour trouver en cette phrase le moindre sentiment de douleur ou même simplement de tristesse, il ne faut pas Atre difticilcen matière d'expression musicale. La scène du mancenillier contient quelques superises phrases. Le début : D'ich je voi:< la mer,... est plein de majesté. La phrase : 0 riante couleur, ô f,eur vermeille... est fort belle. Mais les deux ~: 0 temple magnifique ; ei : Lahaine m'abandonne sont d'un poncif par trop banal. Le récit qui les sépare vaut mieux. A partir de la phrase : Quels célestes accords, nous entrons dans le domaine du ridicule. Trahie, abandonnée, Sélika exhale le dernier soupir sur une sorte de motif de valse. C'est absolument insensé.
Ij' Africaine est la partition la plus hétérogène de Meyerbeer. Après le premier acte, où les récits de Yasco ont une tournure presque moderne, le compositeur revient au style italien avec un parti-pris évident. Presque tout le restant du rôle du ténor est écrit dans ce style. Après Robert, Vasco est certainement le personnage que Meyerbeer a le plus soigné au point de vue du bel canto transalpin. Enfin, les vulgarités et les lieux communs surgissent à chaque pas dans cette œuvre.
Sous le rapport de l'instrumentation, Y Africaine mérite cependant une mention toute particulière. Après le Pardon de Ploermeh c'est la