QUELQUES MOTS SUR LE GENRE <« OPERA >. MONSIEUR SCRIBE
Ip^^f^ouT poème dramatique mis en musique, qu'il appartienne à l'opéra tel que l'ont compris Gluck, Rossini, Weber , Meyerbeer, ou au drame lyrique tel que l'a fondé Richard Wagner, part d'un principe faux.
Il est bien évident, en effet, que l'on ne chante pas dans la vie réelle, pas plus, d'ailleurs, que l'on ne parle en vers. Mais, de ce que le point de départ est faux, il ne s'ensuit pas que le faux ait la liberté de régner en maître dans une œuvre lyrique. Une fois la convention du genre admise, il est obligatoire de rester dans la vraisemblance dramatique, de faire chanter et agir les personnages comme ils parleraient et agiraient dans une pièce eu prose.
Ce principe que Gluck avait posé dans son admirable préface d'Alceste et que AVagner appliqua dans tous ses chefs-d'œuvre, a été méconnu, la plupart du temps, par Rossini, Meyerbeer, Halévy, Verdi, etc., etc.
20 l'œuvre théâtral de meyerbeer
Les chœurs qui, pendant dix minutes, s'égosillent à chanter : Au Combat ! Parlons ! ou Fiti/ons! Fuyons vite ! sans bouger de leur place ; les ensembles, où tous les personnages, rangés en file, devant la rampe, viennent exprimer, sur le même air, des sentiments opposés ; les vocalises, les cadences^ ornements parasites qui ne vivent qu'au détriment de la phrase musicale, ajoutés même dans les moments les plus dramatiques pour faire briller la virtuosité de l'artiste, que sais-je encore ? tels sont les principaux vices de construction du grand opéra. Ce n'est pourtant pas à ces défauts, qui peuvent en partie s'atténuer par des coupures intelligentes, que s'adresseront de préférence les critiques de cette étude. Elles auront trait surtout au mauvais stjde, aux phrases vulgaires, aux idées de banalité triviale ou de médiocrité inexpressive, qui viennent à chaque instant, chez Meyerbeer, déparer les plus belles inspirations.
Le style! En musique comme en littérature, c'est la grande affaire. On peut en être sûr, il n'y aura à survivre que les œuvres bien écrites. Ceci va nous amener tout naturellement à dire un mot de Scribe, qui fut le grand collaborateur de Meyerbeer.
Ces deux hommes étaient bien faits pour s'entendre. Ils avaient tous les deux le même idéal bourgeois, la même conception bâtarde de la véritable beauté artistique, la même habileté de trucs. Les livrets de Scribe sont parfois la réunion des
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choses les plus étranges qui se puissent voir. Nous reviendrons plus tard sur ces invraisemblables poèmes ; mais, dès maintenant, il est utile d'insister sur ceci : c'est que le compositeur, comme l'a si bien dit je ne sais plus quel grand musicien, est responsable du sujet qu'il traite. Meyerbeer doit supporter doublement le poids de cette responsabilité, car non seulement il accej)tait avec enthousiasme les livrets de Scribe, mais il y apportait encore sa petite collaboration, qui ressemblait furieusement à des fripatouillages, comme dirait Caliban. Or Meyerbeer n'avait de la langue française aucun respect ; il s'en souciait à peu près comme un poisson d'une pomme. Aussi, bon nombre de grossières tautes de français qu'on a rejetées sur Scribe sont, en réalité, imputables à Meyerbeer. Un exemple : on connaît le vers fameux des Huguenots :
Ses jours sont menacés ! Ah I je dois l'y soustraire.
Scribe avait écrit :
De quel piège afireux Ses jours sont menacés I Ah ! je dois l'y soustraire.
Ce n'était pas bien fort, mais cela valait mieux encore que le monstrueux jargon du juif prussien Meyerbeer.
Cela dit, abordons sans plus tarder l'analyse détaillée des opéras de celui qu'on a surnommé avec assez de raison le Dennery de la musique.