L’01'’F1CIER
vivons. La liberté de la presse et l’instruction obligatoire, voilà les deux grands fléaux du pays. Quand on pense que le dernier des « plumitifs », qu’un (( scribaillon » quelconque a le droit de s’occuper de vos actes publics et de les signaler ; qu’il a le droit de contrôler les ministres, les généraux, les évêques, les administrations, le chef de l’Etat lui-même; que rien n’échappe au reportage, pas même la vie privée, pas même les secrets les plus intimes des familles; que c’est la presse qui détermine les courants d’opinions, et fausse l’esprit des masses; que sans la presse « dreyfusarde », le capitaine Dreyfus, innocent, serait encore à l’île du Diable et Henry vivant et honoré; qu’elle est la cause de cette crise dont nous avons failli mourir, mais qui nous a régénérés; que sans elle les crimes des faussaires et des traîtres seraient encore inconnus et que nous jouirions dans une douce quiétude des bienfaits du militarisme et de l’infaillibilité des généraux; que Tantisémitisme fleurirait de plus en plus ; que l’Académie française serait encore pour le bon public, une réunion d’esprits d’élite, alors qu’elle paraît comprendre pas mal de médiocrités et même de très mauvais citoyens ; qu’il en est de même de beaucoup d’autres Académies, officielles ou non; qu’il nous a été donné, dans notre siècle, d’étudier swr pied des spécimens d’humanité d’un autre âge, et cela sans recourir aux archives historiques des temps barbares; que nous avons ainsi économisé du temps et de l’argent sans compter que nous avons été mieux renseignés, car étudier les bêtes d’après nature, cela vaut mieux que de les rechercher dans les livres; que... Mais
en voilà assez, et u’j- a-t-il pas là de quoi faire pendre tous les journalistes de France et de Navarre?
Certes, si la liberté de la presse a du bon, comme on dit, son application n’est pas exempte de reproches. Elle est comme la langue d’Esope, capable de tous les biens, mais aussi de tous les maux. On aurait tort cependant de la vouloir supprimer ou simplement restreindre. En elle-même elle est bonne. Si elle semble donner parfois de mauvais résultats, c’est qu’elle est mal employée, et dans ce cas, prenez-vous en non à l’outil mais à l’ouvrier; cela prouve que celui-ci a besoin de compléter son apprentissage.
Précisément, répondent les adversaires de la liberté de la presse, les hommes « d’ordre »; il est dangereux de confier un outil délicat à des gens inexpérimentés; il faut donc le leur retirer.
— Pardon, répondons-nous à notre tour; si vous le leur retirez, quand et comment apprendront-ils à s’en servir? Il en est de cela comme du suffrage universel. Bien que nous en soyons partisan absolu et sans aucune réserve, nous sommes loin de nier qu’il donne souvent des résultats déplorables. Estce sa faute? Certainement non. ’houtes les institutions humaines, toutes les réformes, toutes les inventions, môme les plus scientifi([ues, donnent lieu, à leur début, à des tâtonnements et à des mécomptes. Ce n’est qu’à l’usage qu’on arrive peu à peu à faire toutes les modifications nécessaires, à corriger tous les défauts, à les perfectionner sans cesse. Ce serait un étrange jirogrés que celui qui consisterait à supprimer la machine sous prétexte qu’un ouvrier s’est pris dans l’engrenage et qu’il a
été broyé. Ne semble-t-il pas plus logique de prendre plus de précautions à l’avenir, de multiplier les mesures de prudence pour les maladroits? Uenonce-t-on à se servir des explosifs sous prétexte qu’ils occasionnent des accidents nombreux ou qu’ils peuvent éventuellement servir aux anarchistes dans leurs revendications sociales? A-t-on renoncé à l’usage du pétrole parce qu’il a servi aux communards à activer la combustion des monuments de Paris? Va-t-on supprimer la médecine ou en restreindre l'exercice parce qu’il y a quelques charlatans qui font beaucoup de mal en son nom? Ya-t-on rejeter le magnétisme et l'hypnotisme scientifiques parce que des somnambules extra-lucides en tiennent boutique à quarante sous, cent sous ou vingt francs, suivant les têtes? Vat-on de même rejeter la sublime morale du Christ parce que les marchands se sont réinstallés dans le temple et font un commerce honteux de ce qui devrait être sacré? La simonie des prêtres doitelle empêcher le respect de ce qui est noble et pur? Va-t-on rougir de l’étable humble et modeste du Galiléen parce que des générations successives d’idolâtres ont prétendu l’incarner en chair et en sang dans des emblèmes ridicules abrités par des tabernacles luxueux et des palais somptueux ? Faut-il supprimer la science parce qu’il y a de faux savants, l’expertise en écritures parce que certains fous s’en occupent? Autant dire qu’il faudrait tout supprimer, car n’importe quel outil humain est une arme à deux tranchants. La liberté de la presse produit des excès regrettables, cela est incontestable, mais, encore une fois, ce n’est pas sa faute.
Ces excès proviennent un peu de l’inexpérience des uns, beaucoup de la mauvaise foi des autres. Il est des journalistes certes, qui sont loin d'honorer leur corporation, nous ne l'avons qne trop constaté au cours de ces deux dernières années; comme il y a les écumeurs du désert et les souteneurs de barrière, il y a les bandits de la presse, c’est un fait avéré maintenant. Il appartient à leurs confrères honnêtes de ne pas se souiller à leur contact, de ne pas les supporter plus longtemps dans leur association qni a besoin d’autant plus de prestige que ses attributions deviennent de plus en plus nobles et étendues. Moralisez donc le journaliste , adoucissez les mœurs, mais ne touchez pas à la liberté de la presse. Celle-ci doit être entière, absolue, car moins il y a de mystères, mieux cela vaut. Peut-être y aurait-il quelque chose à faire en ce qui concerne la vie privée des individus, peutêtre la législation actuelle est-elle un peu insuffisante, peut-être, sur ce point, la responsaliilité des reporters n’est-elle ])as assez grande? Il ne nous appartient pas, ici, de traiter cette question, mais pour tout ce qui est du domaine public, pour tout ce qui regarde la pensée, la liberté de la presse ne doit pas avoir de limites. Et cela sera bon. Les esprits ne peuvent se développer largement que par le libre examen et le développement intensif de l’esprit critique. 11 appartient à la société de leur en fournir le moyen Pour cela, il faut que toutes les opinions leur soient soumises, que toutes les thèses soient soutenues ; à eux de discuter et de choisir en dernier ressort. Il est même utile que des extravagances se produisent, que les
fous aient voix au chapitre ; c’est le meilleur moyen pour beaucoup, d’équilibrer leurs opinions, pour peu qu’elles aient des tendances à s’échapper du cercle d’une saine critique. Ce n’est que de cette façon qu’on formera des hommes sur lesquels les affirmations ofticielles n’auront plus qu’une portée très relative, pour ne pas dire nulle, tant qu’elles ne s’appuieront pas sur des preuves manifestes. Sur ces hommes-là, les excès de la presse, les grossièretés, les insolences, les insultes et la bave de certains plumitifs 'n’auront aucune influence. Certains journaux qui vivent aujourd’hui de l’ignorance des foules et des mauvaises pas sions ataviques de la race, ne tiendraient pas quinze jours avec un public ainsi éduqué. AhI dame, le dogme catholique en souffrirait peut-être un peu et les classes dirigeantes aussi, mais ce n’est point leur intérêt qu’on doit chercher, c’est celui du pays et de l’humanité. Du reste, c’est dans cette voie que nous entrons résolûment désormais et l’on peut être assuré qu’on marchera. Le progrès est fatal, et il n’est au pouvoir de personne de l’arrêter; toutes les congrégations réunies peuvent bien l’entraver un moment, mais elles ne l’empêcheront jamais de marcher et d’atteindre des buts successifs et de plus en plus élevés.
En dehors des considérations qui précèdent et que la plupart des officiers, hommes du Passé, vivant sous un régime ou la libre discussion est proscrite, ne sauraient admettre ni même comprendre, disons-le hardiment, il y en a d’autres d’un caractère moins spéculatif qui ne sont point faites pour leur faire aimer la presse. Et d’abord, sa tendance à se mêler dejtout.
Dire qu'il n'y a plus moyen de surmener sa troupe aux manœuvres, de faire tomber les hommes comme des mouches sous un soleil de plomb, de les empoisonner avec des conserves avariées ou des eaux malsaines qu’on ne s’avise d’analyser que lorsque le mal est fait; qu’on ne peut plus laisser mourir les pauvres diables à l’inürmerie ou à l’hôpital, faute de les avoir soignés à temps, ni trop les maltraitera l’exercice, ni mêmeles... « déniaiser », comme dans tel régiment de dragons; dire, en un mot, qu’on ne peut plus faire un geste ni tenir un propos sans que le journaliste s’en mêle; tout cela est décidément insupportable et il faut avouer que les plus tenaces ont de (luoi être découragés.
Il faut cependant dire que les journalistes exagèrent souvent et sont surtout mal renseignés. Un des principaux griefs des officiers contre eux, et celui-là est assez fondé, c’est qu’ils s’occupent de tout et ne savent rien. Nous n’irons pas jusque-là, mais nous avouons qu’en matière militaire, la compétence de ces messieurs est souvent fort en défaut. Si l'on voulait collectionner toutes les hérésies publiées par les journaux sur des questions militaires, depuis seulement deux ans, il y aurait de quoi faire un petit volume fort suggestif et peu à l'honneur des journalistes. 11 y en a vraiment qui dépassent la mesure. C’est ainsi qu’un journal, il y a quelques mois, rapportait une histoire où un général aurait joué le rôle de mouchard auprès d’un soldat attalilé à la terrasse d’un café! Le général, en civil, que le troupier ne connaissait pas bien entendu, se serait mis à côté de lui et aurait
engagé la conversation. Peu à peu, le soldat, sur’ des questions habilement posées, en serait arrivé' à dire du mal du métier, de ses chefs et du général lui-même dont on attendait l’inspection pour le lendemain. Celle-ci eut lieu, en effet, mais après avoir passé devant le front des troupes, le général aurait fait sortir du rang le troupier en question ■ et, après l'avoir vivement réprimandé sur ses sentiments anti-militaires, il lui aurait infligé trois jours de prison.
Jusqu’ici, l’histoire, quoique assez invraisemblable, est possible, mais voici où elle devient grotesque .
« De complaisants subordonnés, ajoute le jour- • nal autant qu’il nous en souvient, car nous n’avons pas le texte sous les yeux, voulant être agréables ! à leur chef, ont porté la punition à soixante jours de prison dont quinze de cellule. »
C’est par trop d’exagération. Voyez-vous le colonel infligeant une punition que le capitaine aggrave par complaisance, ou le sergent faisant de même pour faire plaisir à l’adjudant. Nous avions ; toujours cru que c’était le contraire qui avait lieu. En vérité le rédacteur de cet entrefilet aurait pu au moins se donner la peine de consulter le premier citoyen venu, ayant fait son service militaire, si lui-même n’a pas été soldat. Le dernier venu des biffins de deuxième classe n’ignore pas en effet, que les punitions sont toujours augmentées par les chefs de plus en plus élevés, en montant et non en descendant.
C’est avec de pareilles histoires que les journalistes perdent le, peu de crédit dont ils jouissent'
auprès des officiers. Ceux-ci sont triomphants quand ils en trouvent une dans une feuille (luelconque et ils s’en servent pour accabler les rares camarades qui voudraient prendre la défense de la presse. C’est en effet sur ces mesquineries qu’on juge celle-ci, qu’on le sache bien, et non sur des considérations sociologiques. Les quelques indécis, les hésitants qu’on trouve dans tous les camps, se rallieraient assez vite à des conceptions plus libérales, s'ils voyaient toujours dans les journalistes des hommes ayant conscience de leur noble mission et s’en acquittant sérieusement, au lieu de bavarder à tort et à travers, comme ils ne le font que trop souvent hélas! sur des sujets qu’ils ne connaissent pas.
Les questions militaires tiennent aujourd’hui une si grande place dans la vie de la nation que tout journal qui se respecte devrait avoir a cœur de s’attacher un rédacteur militaire, auquel on soumettrait tout ce qui concerne l’armée, jusqu à la moindre note. A Paris et dans les grandes villes de province, cela doit être facile. Parmi les anciens officiers et même parmi ceux de l’armée active, beaucoup ne demanderaient pas mieux certainement que de se mêler ainsi plus activement au mouvement de la pensée et de la vie. Le public y gagnerait et les journaux aussi.
Nous avons dit plus haut ([ue la liberté de la presse et l’instruction obligatoire étaient considérées par la plupart des officiers comme les deux
L’OFFICIER
grands fléaux du pa^’s. Il nous faut en effet, parler un peu de cette dernière qui revient souvent dans les conversations.
Notre but n’est point d’exposer ici toutes les raisons fausses et hypocrites alléguées de tout temps par la réaction pour combattre l’instruction obligatoire. Qui ne se souvient de la commission parlementaire de 1872, présidée par M. Dupanloup, évêque, M. Erlon étant rapporteur, et chargée de discuter le projet présenté par M. Jules Simon, ministre de l’Instruction publique, projet cruelle écarta pour ainsi dire sans discussion? Qui n’a souri de pitié ou de mépris en entendant les bons apôtres cléricaux de tout temps et de tout poil, les heati possidentes, déclarer que l'instruction obligatoire porte atteinte à la liberté du père de famille? Dire que les gens de cœur sont obligés de réfuter de pareilles monstruosités! Que l’on veuille bien confier la direction des écoles à la Congrégation,, et vous verrez que tous ces Tartufes ne protesteront plus au nom de la liberté des pères de famille. Vous les entendrez dire alors que l’enfant ne devant pas travailler avant treize ans, ne pas l’envoyer à l’école serait un crime que la Société a le droit et le devoir de prévenir; que celle-ci a des devoirs envers l’enfant et que le premier est de lui donner la nourriture spirituelle, beaucoup plus importante que celle du corps, cette vile guenille ; que du reste, les mauvais pères seuls n’enverraient pas leurs enfants à l’école et que ce serait pour favoriser ces mauvais citoyens qu’on priverait la masse des bienfaits de l’instruction. En un mot, ils nous serviraient une quantité de raisons excellentes, à notre avis,
ET LA. CKISE FKANÇAISE
mais qu’ils ne trouvent bonnes qu’autant qu’elles se prêtent à leurs vilains calculs. Ces raisons nous ont été servies plus d’une fois et nous n’y attachons pas autrement d’importance. Mais il en est d’autres qui nous paraissent plus diflicilenient réfutables, bien qu’odieuses.
C’est ainsi que beaucoup de gens non dépourvus d’esprit ni de cœur cependant, se demandent sérieusement si l’instruction trop répandue n’est pas un mal; si l’ignorance dan.s laquelle vivaient nos pères n’était pas préférable, le bonheur consistant à ignorer et non à savoir un peu quand on est dans l’impossibilité de savoir davantage: si, au point de vue matériel, ne pas ressentir de besoins parce qu’on n’a pas connaissance de ces besoins, ne vaut point mieux que de les connaître sans pouvoir les satisfaire; et autres raisons de inêine nature que pour notre part nous trouvons odieuses, nous le répétons, mais qui n’en ont pas moins une certaine force, il faut le reconnaître, étant données les idées philosophiques et religieuses de beaucoup de nos. contemporains. Il y a pour nous, une question de principe f'ondmnental, faussé dès l’origine, sur lequel s’appuient tous les sophismes avec quelque apparence de vérité. Sans entrer dans des spéculations trop métaphysiques, expliquons-nous.
Il est incontestable que le matérialisme ou tout au moins le positivisme ont des adeptes nombreux dans notre génération. Pour ces philosophies comme pour les religions confessionnelles, de quehjue façon qu’elles envisagent la destinée de l’homme après la tombe, son déoeloppcrnent personnel, le progrès de l'individu finissent là. Qu’ensuite sa person-
L’OFFICIER
nalité disparaisse ou qu’il aille dans un Empyrée quelconque, peu importe; par lui-même, il n’aura plus aucun effort. personnel à faire, par lui-même il ne pourra plus rien pour son avenir : ou il disparaîtra suivant le système panthéiste, ou il s’ensevelira dans un Nirvana hypothétique, ou il lui faudra faire un stage dans un purgatoire d’où il ne pourra sortir que par l’elfet de prières dites par d’autres, et de messes plus ou moins chères, suivant des tarifs variables, ou il ira jouir quelque part dans un endroit qu’on appelle Paradis, de délices inédites, ou bien il ira dans un enfer plus ou moins terrible. Dans tous les cas, nous le répétons, après la tombe, il ne peut plus rien faire par luimême; sa situation est définitive à partir de ce moment-là, son sort est irrévocablement fixé. S’il est promu ange il progressera sans doute dans un bond prodigieux qui le portera à la perfection, mais cela se fera en vertu d’une loi divine et sans aucun mérite personnel.
Ceci étant posé et étant donné d’autre part que le bonheur semble être et est en somme le but de l’individu et de l’humanité, il s’agit de savoir quels sont les meilleurs moyens de le réaliser. Or, il est incontestable que l’ignorance du bien, du beau et du vrai peut en être un facteur important, car on ne se rend pas compte ainsi du mal, du bien, et du faux, ceux-ci étant relatifs et ne pouvant résulter que du contraste. La brute inconsciente, l’idiot parfait sont probablement heureux. Cette théorie est du reste trop connue pour que nous y insistions. Mais dans ces conditions, il est assez compréhensible que des religions et des philosophies préconi;
î sent l’ignorance. Du moment que l’e/fort de l’homme , doit cesser à la lombe^ l’essentiel est de lui faire gagner celle-ci après avoir vécu du mieux qu'il pût. Point n’est donc besoin de l’instruire, s’il est dans une condition sociale oii des connaissances relative-, ment étendues ne serviraient qu’à lui faire sentir son infériorité, sans lui procurer des jouissances auxquelles il n’atteindra jamais, ce qui ne pourra que l’aigrir contre la société. Cet homme sera donc ; malheureux, car il en est du bonheur comme de Dieu, peu d’instruction en éloigne, beaucoup y ramène.
Ces conséquences nous semblent se dégager nécessairement des prémisses que nous avons posées, et nous ne voyons pas trop comment un bon catholique, par exemple, les pourrait nier. A moins qu’il ne veuille sophisti(|uer sur le sentiment de charité qui doit i)ousser tout homme à faire du bien à son prochain, et par conséquent à répandre l’instruction. D’abord la charité n’est pas la justice et elle est insuflisante, puis ce serait tourner dans un cercle vicieux, car que signilient ces mots, « faire le bien h? Est-il prouvé qu’en donnant de l’instruction à la foule, par charité et non plus par justice, nous fassions le bien? Nous retombons au point de départ et là est précisément la question.
Eh bien! pour notre part, nous répondons hardiment : Oui! Oui, c’est un bienfait précieux, le plus grand (ju’on puisse donner au peuple, que de l’instruire. Seulement nous repoussons les Idées philosophiques ou religieuses que nous venons d’exposer. Nous croyons, nous, avec Pascal, avec Büclmer, av-ec tant d’autres, au progrès indéfini de l’individu et de 1 humanité. Pour nous Veffort personnel ne
l’officier
s’arrête pas à la tombe, il continue; il est indispensable au développement de l’homme; à notre avis c’est toujours lui cxui fait sa destinée, laquelle n’est jamais définiiive. Gomment cela? Nous avouons humblement notre ignorance sur ce point, mais nous le croyons fermement, nous en avons une conviction raisonnée d’après l’idée que nous nous faisons de Dieu.
Mais ceci nous entraînerait trop loin. Nous dirons cependant qu’à notre avis, la Providence ne saurait vouloir l’ignorance, celle-ci étant au moins l’inconscience, si on ne veut pas admettre qu’elle est un des principaux facteurs du mal. Or, l’homme ne pouvant progresser que par son effort personnel, avec la grâce ou sans la grâce, peu nous importe, a besoin de la connaissance, c’est-à-dire de l’instruction. Ne pas l’instruire est donc un crime, c’est le retarder dans son ascension. Voilà pourquoi l’instruction obligatoire qu’il faudra étendre de plus en plus, s’impose à la Société comme le premier de ses devoirs. Que si l’on vient nous dire qu’elle est une cause de décadence, qu’elle fait augmenter le nombre des déclassés, nous répondrons que cela n’est pas, qu’il n’y a qu’à considérer l’Allemagne, les Etats-Unis, la Suède et la Norvège, où l’instruction est bien plus répandue qu’en France, pour se rendre compte du contraire. Nul ne peut nier en effet que ces pays ne marchent à pas de géant dans toutes les voies du progrès. Si nous sommes réellement en décadence, il faut en chercher les causes ailleurs que dans l’instruction, à moins qu’on ne l’envisage dans son insuffisance notoire.
Il est un proverbe universellement connu :
« Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son )).
Ce proverbe est généralement considéré comme assez juste; il semble même être à la portée des esprits les moins ouverts, des intelligences les plus ordinaires. On croit du moins qu’il en est ainsi, que point n’est besoin d’insister pour en faire comprendre le principe et en déterminer l’application. Eh bien ! détrompez-vous, il est des gens qui ne peuvent pas se l’assimiler, les officiers par exemple. Que leur parlez-vous de sons différents et de cloches diverses? Eux ne font pas tant d’embarras ; quand la Savoyarde du Sacré-Cœur se met en branle, toutes les autres cloches, y compris le bourdon de Notre-Dame, n’ont qu’à se taire ; elle suffit à leur foi. Peut-être feraient-ils une exception poulie carillon de Saint-Germain l’Auxerrois. Outre qu’il y a, paraît-il, un certain plaisir à l’entendre, il rappelle certain souvenir point désagréable par ces temps de civilisation à outrance. Nul n’ignore en effet, que ce fut la cloche de cette église célèbre qui donna le signal, cent fois béni dans les siècles des siècles, in sæcula sæculorum, de la Saint-Barthélemy, le saint écorché. Ce fut une mesure d’hygiène nationale comme il nous en faudrait aujourd’hui. Pour la circonstance, madame la comtesse de Martel pourrait jouer le rôle de Catherine de Médicis faisant arquebuser les huguenots du haut de la terrasse du Louvre qui fait face à l’église. Charles IX,
L’OFFICIER
le royal tireur qui pressait la détente pendant que son auguste mère lui désignait les victimes, pourrait être remplacé par un Œillet-Blanc de haut vol et de bas caractère, comme il n’en manque pas aujourd'hui dans le noble faubourg et dans les (( grands bars » du tant regretté Guénée. Comme on le voit, ce serait assez simple : même mise en scène qu’en 1572, si ce n’est qu'aux huguenots on adjoindrait aujourd'hui quelques Juifs dépourvus de filles à introduire dans l’armorial, m'oyennant finances, s’entend Ceux qui pourraient fournir des dotsànos nobles décavés, seraient respectés, cela va de soi. Cependant, comme la comtesse susnommée (il faut lui rendre cette justice) ne les aime pas plus (|ue les autres, à leur place nous ne serions pas tran- (juilles. Nous aurions trop peur que dans le « tas », quelques coups bien dirigés, comme par hasard, ne vinssent s’égarer sur nos précieuses personnes et nous mettre dans l’impossibilité de redorer « les blasons », ce qui serait un coup fatal pour la France, convenons-en.
Donc, à part peut-être le carillon de l’A.uxerrois, une seule cloche suffit à ces messieurs.
Une seule suffit pourvu qu’elle soit bonne.
Là-dessus le père Du Lac, Méphistophélôs du jour, entonne le nouveau chant nationaliste, sur l’air du Veau d’or de Faust :
Gavaignac a toujours Raison.
On affiche ses discours [bis)
Un peu partout dans la nation.
I Pour tuer l’Isi’aélite,
j Prêtres et rois conjurés,
f En foule se précipitent
Autour de « cet animal ! »
Et Félix conduit le Lal 1 {bis)
La rime n’est peut-être pas millionnaire et il s’en faut de quelques irrégularités que l’analogie soit complète. Tel qu’il est cependant, ce petit morceau nous paraît assez vibrant de patriotisme pour que nous n’hésitions pas à le recommander à u tous les bons Français. » Au surplus, nous sommes convaincu que le groupe parlementaire de la Défense Nationale, ou à son défaut la Ligue de la Patrie française, prendra l’initiative de le faire tirer à plusieurs milliers d’exemplaires pour le faire afficher dans toutes les communes de France; sa place nous paraît tout indiquée entre le discours Gavaignac et le placard des cinq... ministres. Nous espérons que la « bonne presse » voudra bien nous seconder dans nos efforts patriotiques et.... « désintéressés», comme dirait un ancien magistrat de la Cour de Cassation. Il faut que les petits Français le récitent par cœur au moment de leur première communion; nul doute, après cela, que l’hostie consacrée n’opère avec plus d’efficacité.
Ceci posé, entrons dans le vif du sujet.
Avant r « Affaire », on recevait dans les cercles militaires des journaux d’opinions différentes. C’est ainsi que le grave Temps y coudoyait Y Inlrnnsigeanl, que YTJdnir, le Figaro, Y Autorité, la lÀhre Parole, Y Echo de Paris, le Matin, le Journal, le Siècle, les Débats, le Gaulois, faisaient bon ménage. Quelque-
l’officier
fois, assez rarement, la vieille Gazette et la Croix y trouvaient asile; le Soleil y était bien reçu. Il ne manquait que les journaux socialistes qui n’ont pas encore réussi à forcer le corps de place et s’en tiennent modestement aux forts avancés.
’l’ous ces journaux étaient plus ou moins appréciés suivant l’opinion de chacun, mais tous étaient lus. Un seul était admis plutôt par curiosité et n’avait aucun partisan, c’était Y Intransigeant . Nous nous souvenons même d’en avoir entendu proposer plus d’une fois le rejet. Pour notre part, nous nous y sommes toujours opposé, pensant que s’il est bon de savoir ce que pensent de nous nos amis, il vaut encore mieux connaître ce que disent nos ennemis. Or, parmi les officiers, Y Intransigeant passait à tort ou à raison, pour être un mauvais journal, ennemi de l’armée. Les « traîneurs de sabre » et les « brutes galonnées », ainsi que les « soudards » et les (( ramollots », n’y étaient pas toujours traités avec toute la correction désirable. On en riait quelquefois, souvent on s’en indignait, mais on continuait tout de même à acheter le journal, et cela était bien. Ce n’est en effet, qu’en discutant toutes les opinions, même celles des gens qui n’en ont pas, qu’on arrive à s’en faire une en toute connaissance de cause.
Survint u l’Affaire. » Elle bouleversa tout.
Plus d’éclectisme, plus de tolérance : les passions déchaînées. On est patriote ou on ne l’est pas. « Etre patriote », consiste à ne lire que les « bons journaux. » Les « mauvais » devaient être supprimés.
La débâcle commença par le Figaro. Presque à l’unanimité, dans notre régiment, il fut rejeté. En
vain M. de Rodays fit-il des excuses, quelque temps après, par une lettre qu’il envoya à toutes les Réunions d’officiers qui s’étaient désabonnées, rien n’y fit : l’ostracisme fut maintenu et il dure encore. Puis ce fut le tour du Siècle. Le Malin dura plus longemps, mais il finit par succomber. Seul le Temps surnageait, défiant la tempête, plongeant quelquefois, mais remontant toujours à la surface. R allait peut-être atteindre le port quand un vent d’ouragan ayant soufflé, lui aussi fut jeté à la côte sur un récif et sombra : le Parlement venait de voter la loi de dessaisissement. A la bonne heure ! la F rance voyait enfin clair, le complot était évident. Nous étions trahis, les juges de la Chambre criminelle étant vendus, et le Temps osait les soutenir. On invoqua Jeanne d’Arc et on l’expulsa, comme tous les mauvais journaux.
Mais alors, direz-vous, le Figaro, le Malin, le Siècle, le Temps....
Parfaitement, c'étaient de mauvais journaux, puisqu’ils étaient partisans de la Révision.
Par contre, les actions des « bons journaux, «tels que V Eclair, Y Echo de Paris, la Libre Parole, remontèrent; on leur adjoignit V Antijuif pour remplacer le Temps. A la bonne heure ! Voilà qui vous remonte le cœur et l’esprit ! Parlez-nous d’un article de Y Aniijuif sur la [)olitique étrangère ou l’évolution sociale contemporaine, cela est autrement instructif que les divagations ou les calomnies d’un folliculaire quelconque, d’un journaliste de basétage, comme Chincholle, par exemple.
Mais le journal qui remonta le plus dans l’estime des officiers, celui sur lequel on se précipitait.
l’officier
qu on s’arrachait des mains, qn’on retenait le matin pour le soir, que la plupart de ces messieurs achetaient du reste pour leur compte personnel, le journal qui nous donnait notre pain quotidien, celui dont on ne pouvait plus se passer, le journal qui . le journal que.... le seul, l’unique, l’extraor¬
dinaire, le vrai journal en un mot, et même, ô signe des temps, \q journal vrai, ce fut... non, je vous le donne, non pas en cent, ni en mille, comme cette bonne Madame de Sévigné, mais en un million, en' deux millions, en plusieurs millions, en plusieurs ’ milliards, si vous voulez, en des trillions, grands dieux, mânes de mes pères et tout ce que l’on voudra, ce fut.... oh! c’est terriüant, ce fut.... jamais nous ne pourrons faire cette effroyable révélation... ce fut.... et puis, tant pis si la guerre éclaté et si l’alliance franco-russe est brisée, le salut delapatrie avant tout, — ce fut Y Intransigeant !!! Allons-y !
Qui avait osé dire qu’il était mauvais, qu’il attaquait l’armée ? Quelle imposture ! Qn ne pouvait pas arriver au cercle sans trouver un officier enfoncé dans ses pages. Chose étrange ! Ceux qui le lisaient le plus étaient les « postards. » Oublieux du passé, ils s’en délectaient. Rien n’était plus curieux que de les observer pendant leur lecture; à leurs gestes, à l’expression de leur physionomie d’ordinaire si hypocrite, on devinait une douce satisfaction.
De temps en temps, ils tombaient bien à la vérité sur quelque entrefilet bénin (oh ! combien') concer-' nant unfrocard quelconque, mais ils pardonnaient l)ienvite àM. Rochefortces restes de vieilles idées coupables; d’ailleurs, ils sentaient bien que ces anodines attaques contre le goupillon étaient des-
tinées à mieux faire avaler le sabre. Ils savaient bien (j^ue le (( grand Français » ne les intercalait dans sa feuille (lue pour mieux cacher son jeu, pour faire croire aux malheureux et rares ouvriers restés fidèles, qu’il ne variait pas dans sa politique, et ils l’approuvaient : entre « bons Français » on s’entend toujours.
Place nette ayant ôté ainsi faite, plus rien ne vint troubler notre atmosphère. Les journaux « nationalistes » étant seuls chargés de nous éclairer, nous marchâmes de victoire en victoire. Tous les jours on nous annonçait le rejet de la révision, tous les jours le Syndicat de trahison se révélait plus infâme. Quelques entrefilets, par ci par lâ, venaient bien parfois troubler quelques-uns d’entre nous, laissant soupçonner aux rares esprits perspicaces que cela ne se passait peut-être pas tout â fait comme nous le croyions, mais on les oubliait vite et l’on attendait patiemment la déroute officielle des cosmopolites, des panamistes et des sanspatrie.
Nous savions que M. Ballot-lleaupré était incorruptible.
Toutefois certains officiers — ils étaient deux — s’entêtaient â ne pas être rassurés. Il faut dire à leur décharge qu’on les considérait un peu comme fous. Ne s’avisaient-ils pas, ces malheureux, de ne pas se contenter des affirmations de Drumont, de Rochefort, d’Arthur Meyer ou même d’Alphonse Humbert? Pour eux, ce n’était pas « clair » du tout et ils voulurent s’éclairer. Pour cela ils firent une chose monstrueuse : ils achetèrent tout simplement des journaux antinationalistes, pas français, tels
l’officier
que le Figaro, le Matin, le Siècle, V Aurore, précisément en vertu du proverbe que nous avons placé en tête de ce chapitre : qui n’entend qu’une cloche n entend qu’un son.
Ils entendirent, en etfet, un autre ton, pas du tout vague comme celui du bon gendarme de Nadaud, mais grave et sonore, bien timbré, semblant venir d’une cloche en fort bon état, bien loin d’être fêlée. Ils le constatèrent surtout lors de la publication du dossier de l’enquête faite par la Chambre criminelle de la Cour de cassation. Alors que les journaux « nationalistes » ne publiaient que des documents tronqués, dénaturés par des commentaires plus ou moins jésuitiques, et qu’ils passaient presque sous silence certaines dépositions pendant qu’ils en publiaient d’autres in-extenso, les journaux « pas français )) eux, ne faisaient pas de différence : ils publiaient tout.
Mais assez d’ironie.
Oui, dans les corps d’officiers, c’est-à-dire dans des milieux que l’on pouvait croire à juste titre comme appartenant à l’élite intellectuelle de la nation, on en est arrivé à ne plus pouvoir supporter la contradiction, à ne plus vouloir entendre d’autre opinion que celle consacrée par l’autorité. Dans une affaire qui a soulevé tant de passions, alors que les principes les plus élémentaires de la critique, conseillaient de s’entourer de toutes les garanties possibles ; alors que la cause fourmillait de renseignements incomplets et contradictoires dont la vérité ne pouvait se dégager que par un travail de comparaison sévère et judicieux, les uns se contrôlant par les autres; que les fausses nouvelles»
! on pouvait s’en douter aisément, les bruits les I plus extraordinaires et les mensonges les plus î odieux se succédaient aussi vite que les heures ; dans une affaire aussi grave et aussi délicate, ne mettant rien moins que l’existence nationale elle-même en jeu, les officiers ont, de parti-pris, fermé l’oreille à la voix delà vérité et n’ont pas voulu de débat contradictoire en leur esprit. Aussi la révision a- ! t-elle été pour la plupart d’entre eux un véritable I coup de foudre. Convaincus plus que jamais de la I culpabilité du condamné de 1894, ils l’ont attribuée à l’influence de l’étranger et à l’or du « Syndicat ». L’incorruptible Ballot-Beaupré d’antan a été tout de suite mis au rang des « misérables » Lœw, Manau, Bard et Dumas, misérables dont les noms brillent déjà, soit dit en passant, en lettres glorieuses au frontispice de l’histoire. Crépon, Petit et Lepelletier eux-mêmes, n’y ont pas « coupé », et ont été englobés dans la réprobation universelle.
Nous comprenons que de pauvres gens, que de malheureux ouvriers, que la grande masse d’un public ignorant ne puisse se faire une opinion par elle-même dans une question aussi complexe que l’affaire Dreyfus; elle n’en a (sauf exceptions, liien entendu) ni les moyens intellectuels, ni les moyens matériels, ni le temps. Les travailleurs ne peuvent, en effet, ni acheter ni lire plusieurs journaux. Qu’ils subissent donc l’influence d’un Judet ou d’un Rochefort, cela se conçoit. Cela ne se conçoit pas pour les officiers, gens instruits et disposant de toutes les ressources et de tous les moyens nécessaires pour se tenir au courant, à moins de leur supposer une mentalité particulière fort au-dessous
l’officier
de celle qu’ils devraient avoir d’après le rang qu’ils occupent dans la société. Eh bien! nous n’hésitons pas à le dire, là est l’explication. Nous posons en principe que les officiers en général sont, sous le rapport de l’instruction et de l’éducation civique, absolument inférieurs à beaucoup d’ouvriers. Certaines conceptions sociales et politiques que ceux-ci discutent et comprennent fort bien , échappent totalement à ceux-là. Nous n’exagérons point; il faut vivre au milieu d’eux pour s’en rendre compte. Pour peu que le sujet soit brûlant, il est impossible de le discuter. Du reste, ils le reconnaissent eux-mêmes puisqu’ils s’interdisent généralement toute discussion sur la politique et la religion. N’est-ce point suggestif? Que penser de ces citoyens prétendus éclairés qui ne sauraient causer de certaines choses entre eux, de peur de manquer à la courtoisie ou même de paraître grossiers, de gens qui ne sauraient admettre qu’on ne pense poin,t comme eux? Que voilà une éducation bien faite et une marque évidente de supériorité.
Voici, à titre de renseignement, de quelle façon l’arrêt de révision a été accepté à une table comprenant une douzaine d’officiers. Ce ciui suit prouvera mieux que toutes les discussions comment ces messieurs étaient au courant des faits :
Premier officier. — Même s’il n’a pas écrit le bordereau, Dreyfus est coupable; il a livré d’autres documents à l’étranger.
Deuxième officier. — Si les militaires ne se sont pas défendus, c’est qu’ils n’ont pas voulu communiquer certaines pièces secrètes pouvant compromettre la défense nationale. [Et le serment de Cuignet ,el de Chamoin jurant sur l' honneur qu’ils avaient tout communiqué à la Cour de Cassation ?)
Troisième offcier. — L’affirmation des cinq ministres n’en subsiste pas moins pour prouver la culpabilité de Dreyfus. Ces ministres ont aflirmé sur l’honneur qu’il était coupable, il n’y a pas de doutes cà avoir.
Quatrième officier. — Dreyfus ayant été condamné à l’unanimité par le conseil de guerre de 4894, il est impossible de croire à son innocence.
Cinquième officier. — Le Conseil de guerre de Rennes, se trouvant maintenant renfermé dans une question étroite, n’a pas sa liberté de jugement; il ne peut conclure qu’à la non-culpabilité. Cela a été calculé pour les besoins de la cause.
Sixième officier. — Dreyfus a été renvoyé devant le Conseil de guerre de Rennes parce qu’il y a un certain nombre de Juifs dans les régiments de cette garnison.
Septième officier. — Esterhazy a été payé deux millions pour s’avouer l’auteur du bordereau.
Huitième officier. — [Ceci est tout simplement monstrueux). Mon opinion n’a pas changé, et si j’étais membre du Conseil de guerre, je le condamnerais comme il l’a été en 4894.
Neuvième offcier. — Peut-être n’est-il pas coupable? Qui dit que les ministres aient tous étudié le dossier secret? Peut-être leur opinion n’était-elle au fond que celle du service des renseignements?»
Là-dessus, tollé général, indignation, cris d’animaux, mort aux Juifs I
Ces notes ont été prises par nous mentalement pendant le repas et transcrites immédiatement après; elles sont donc aussi exactes que possible. Chacun en tirera facilement les commentaires qu'elles comportent. Nous signalons surtout l’opinion du huitième officier, à rapprocher de ce qu’un de nos camarades nous disait un jour : « A mon avis, déclarait-il en substance, dans une affaire comme celle-là, comme du reste en toutes circonstances, la parole d’honneur d’un officier me suffirait pour condamner, qu’il y ait des preuves ou non. » Nous nous en voudrions de rien ajouter.
De la légende de l’officier servant par patriotisme et travaillant pour riionneur. — Réponse au général Lambert. — En dehors du service, l’officier doit être aussi libre que les autres citoyens. — De la fausse éducation donnée aux enfants d’officiers et surtout aux jeunes filles. — Du mariage des officiers. — Du caractère dégradant de la dot obligatoire. — De l’interdiction de « travailler », faite aux officiers et à leur famille. — Des ménages irréguliers d’officiers.
Voilà encore une légende née on ne sait comment et très fausse, mais profondément enracinée dans l’esprit public. Ils sont en effet nombreux. les braves gens qui se figurent que l’officier travaille pour presque rien, que la vocation seule l’a poussé dans la carrière des armes et que la question matérielle est le moindre de ses soucis. Il y a là un phénomène de suggestion qu’il serait très intéressant d’étudier sous toutes ses faces.
« Comme s’il était possible de trouver des trafi- » quants de conscience parmi les hommes dont le
L’OFFICIER
)) métier est de se faire tuer, non pour vingt-cinq » francs par jour, mais pour rien, au premier appel » de la Patrie 1 »
Voilà ce qu’écrivait le général Lambert dans le Malin du 9 juillet 1899.
Pardon, mon général, ce que vous dites là est très beau, mais n’est pas exact. Au premier appel de la Patrie, nous répondrons tous, cela n’est pas douteux, mais ce n’est pas nous, officiers, qui marcherons pour rien. Vous savez bien, mon général, que chacun de nous touchera d’abord une indemnité d’entrée en campagne, allant de sept mille francs pour un général de corps d’armée jusqu’à cinq cents francs pour un sous-lieutenant monté ; que nous avons droit à d’autres indemnités pour perte d’effets et de chevaux; que nous toucherons tous la solde d’activité plus l’indemnité en marche, soit 10 francs 50 par jour pour le dernier des sous-lieutenants, sans compter l’indemnité de monture, s’il est monté, ou une solde spéciale très élevée si on guerroie aux colonies; que nous aurons droit en outre à une foule d’avantages déterminés par les règlements surtout au sujet des prises faites sur l’ennemi; que nous serons traités avec certains égards si nous avons le malheur d’être faits prisonniers; qu’enfin nous pouvons retirer d’une campagne des bénéfices considérables au point de vue de l’avancement et des décorations, ce qui, vous ne l’ignorez pas, est notre principal mobile. •
Par contre, mon général, il y a beaucoup de gens i qui (( marcheront pour rien » et ne retireront aucun 1 profit de la guerre. Ce sont d’abord tous nos hom- j mes- de l’armée active, puis tous nos réservistes, i
ET LA CRISE FR/y^ÇAISE
I c’est-à-dire la Nation. Ces derniers surtout auront
■ droit à toute notre reconnaissance et à toute notre ' admiration. Pour la plupart pères de famille et
chargés d’intérêts considérables, ils abandonneront , tout pour voler à la frontière. Autre chose : notre
■ métier à nous consiste à nous préparer en tout temps à cette redoutable éventualité, la guerre.
, Elle doit être l’objet de tous nos soucis et de tous nos soins; nous devons y penser sans cesse et en envisager à chaque instant la possibilité. Notre esprit doit vivre avec ce spectre, se façonner à lui . et arriver en quelque sorte à ne plus le craindre.
, Nous devons en un mot, pouvoir passer du pied de , paix au pied de guerre sans secousse physi([ue ni I morale, naturellement ; c’est notre métier, encore i une fois.
Voyez au contraire ce qui se passera chez ces malheureux réservistes qui, brutalement, du jour au lendemain, seront habillés en soldats et envoyés ' au feu, laissant derrière eux leurs biens les plus - chers et leurs affections les plus sacrées. Et cela presque sans préparation, car ils auront perdu pour la plupart cet entraînement physique et moral I qu’ils possédaient en quittant le régiment, mais qui aura disparu fatalement dans les difficultés de l’existence et dans un genre de vie différent. Pensez I surtout, mon général, aux poignantes angoisses de ceux ({ui, parmi ces braves gens, sont les seuls I soutiens de leur famille. Il n’y a pas un bureau de l’Assistance publique dans toutes les communes et d'ailleurs son action est presque toujours insuffisante, vous le savez. Croyez-vous qu’ils auront bien le cœur à la marche, que cela les aidera à
d’officier
supporter la souffrance et les privations, que cela les consolera des maux endurés, de savoir que la mère et les petits ont peut-être faim et qu’il n’y a pas de pain au logis? Et s’ils sont tués? La veuve et les orphelins n’auront rien la plupart du temps, alors que les nôtres seront mis tout au moins à l’abri de la misère par une pension fixée d’avance, sans compter que les enfants pourront être élevés aux frais de l’Etat. Nous ne parlons pas des bureaux de tabac dont beaucoup sont toujours disponibles.
Comme vous le voyez, mon général, le temps est passé où nous pouvions nous targuer de jouer un rôle supérieur, celui de défenseurs de la Patrie. Depuis le service militaire obligatoire, nous ne sommes plus des professionnels de la guerre, nous n’avons plus le monopole des dangers courus et nous ne devons plus avoir par conséquent celui des honneurs. Le dernier des citoyens valides a aujourd’hui, sur ce point, beaucoup plus de mérite que nous. On peut dire de lui qu’il se dévoue tandis que de nous on ne peut dire qu’une chose, c’est que nous nous acquittons de la tâche pour laquelle nous sommes payés. Renonçons donc à ces grands mots de dévouement, de sacrifice et d’abnégation qui ne sauraient plus qu’évoquer un passé à jamais disparu, ou plutôt n’ayons pas l’air de les revendiquer pour nous seuls, puisque nous sommes moins autorisés que quiconque à parler ainsi. Comprenons donc enfin que nous ne sommes plus l’armée comme autrefois; qu’à vrai dire celleci n’existe plus en tant qu’organisme distinct puisqu’elle se confond avec la nation. On peut encore
dire de Tuniversité, de la magistrature, du clergé, que ce sont des rouages du corps social, on ne saurait en dire autant de l'armée, à moins qu’on ne veuille parler du corps d’officiers; et dans ce cas il faut s’expliquer. Ce dernier est évidemment un de ces rouages, ayant une vie propre et aussi distincte que possible (trop à notre avis) de la masse du pays. Son rôle est incontestablement utile, indispensable même, pour le moment. Il est honorable, nous n’en disconvenons point, mais il est loin d’être prépondérant. Rien ne semble l’indiquer comme devant tenir la première place dans les préoccupations des pouvoirs publics. On aura beau nous dire que ce n’est que derrière une armée forte et puissante que les institutions d’un pays peuvent se développer librement, nous persisterons à croire que ce n’est point là une raison pour tout sacrifier à l’armée. « Pour faire une armée, il ne faut pas défaire la Nation » a dit quelqu’un. Nous sommes de cet avis. Se développer librement? La bonne (blague si nous sommes obligés de consacrer le Itiers de notre budget et toutes les forces vives de 'la patrie à l’organisation de l’armée! Le remède lest pire que, le mal dans ce cas. Si, pour éviter des maux éventuels et de plus en plus hypothétiques, du reste, nous nous résignons pendant des années et des années à des maux aussi grands que ceux cfue l’on redoute, avec cette aggravation toutefois que ceux-là sont certains, nous faisons un marché de dupes. Au reste, ceci est une question de mesure que nous n’entendons point discuter ici. Il y a plusieurs façons de coiuevoir l’organiisation militaire d’un pays, suivant le point de vue
L’OFFICIER
auquel on se place ; la nôtre n’est pas celle actuellemeilt adoptée, voilà tout.
Or, il faut détruire cette légende de l’officier travaillant pour l’honneur, par amour de la patrie. Elle n’a que trop duré. Gomment est-elle née? Nous nous sommes déjà posé cette question au commencement du chapitre. Peut-être « quelques üls de famille », jeunes bourgeois ou nobles seigneurs, habitués à dépenser sans compter, ont-ils émis un jour cette idée qu’ils ne servaient que pour l’honneur, l’épaulette étant le seul insigne vraiment digne d’eux; que ce n’était certainement pas pour deux cents et quelques francs par mois qu’ils s’astreignaient au dur métier des armes, alors que leurs terres ou leurs usines leur rapportaient des sommes, considérables ; peut-être, disons-nous? Quoi qu’il en soit, en admettant que l’hypothèse soit vraie, il faut se garder de la généraliser. Ils ne sont pas si nombreux qu’on le croiG les officiers riches ; la plupart d’entre eux, la très grande majorité même, comptent surtout sur leur solde; si elle ne constitue pas toujours l’unique ressource de leur budget, elle y entre pour un fort appoint. Du reste, on n’a pas toujours deux cents francs par mois. Quel est le jeune sous-lieutenant sortant des écoles spéciales qui ne rêve d’être général un jour, ou tout au moins colonel? Or, à partir du grade d’officier supérieur, les tarifs de solde sont les suivants :
ET LiV CRISE FRANÇAISE 165
Grade. Solde nette.
Frais
Totai.
de service.
Général de division . '
Chef d’état-major général et ( membre du Conseil siipér. (
de la guerre . ,
Général de division, gouver- ) neuf militaire de Paris. . . j
Général commandant un ) corps d’armée . )
Général de division .
Général de brigade .
Colonel .
Lieutenant-colonel ....
Commandant .
Il ne faut pas s’effrayer
des mots « frais
de ser-
vice ». Tout le monde sait, dans
l’armée.
que ce
n’est qu’une expression.
Un colonel qui
touche