‹ L'officier et la crise françaiseChapitre 9 sur 11 · francs à cet effet, n’en déi»ense pas · texte numérisé non relu

francs à cet effet, n’en déi»ense pas

Ajoutez à ces tarifs déjà élevés quoi qu’on en dise, les indemnités de déplacement et d’inspection générale pour les généraux qui prennent leur temps, on peut nous en croire ; les indemnités de résidence dans certaines garnisons ; à Paris, les officiers subalternes ont 2 fr. 60 par jour, comme supplément et les officiers généraux 5 francs ; l’indemnité de monture pour les officiers montés, soit quinze francs par mois pour les officiers subalternes, trente pour les officiers supérieurs ; les indemnités de transport ; les tarifs réduits sur les chemins de fer; les divers traitements de la Légion d’honneur, et l’on conviendra avec nous que tout en servant « pour l’honneur et par patriotisme », les officiers daignent tout de même accepter quelque

l’officier

argent. Dans leur for intérieur, nous les soupçon-' nous d’être un peu de l’avis de Petit-Jean :

L’honneur sans argent n’est qu’une maladie.

Même parmi les officiers fortunés, nous craignons fort que le patriotisme ne soit pas toujours l’unique mobile. Il faut bien faire quelque chose dans la vie, il faut bien avoir une situation sociale, à moins de vouloir s’encroûter dans la fainéantise. On choisit l’armée pour plusieurs raisons que nous croyons avoir suffisamment mises en relief dans notre chapitre sur l’origine des officiers.

Maintenant serrons la question de prés.

Toutes les fois qu’on veut faire ressortir l’insuffisance de la solde des officiers, on part de celle du sous-lieutenant. Nous n’établirons point ici le maigre budget tant connu, où tout est décompté depuis Iq pension jusqu’à la blanchisseuse et aux frais de correspondance. Nous nous bornerons à faire remarquer que dans le décompte on trouve toujours la rubrique suivante :

Cercle, café, (par mois) . 30 francs

Avec cela c’est à peine si l’on arrive à joindre les deux bouts.

C’est juste, nous en convenons, mais c’est précisément là, à cet article a Cercle, café », qu’est la pierre d’achoppement de la démonstration.

Où voyez-vous en effet, qu’il soit indispensable à un jeune sous-lieutenant de dépenser vingf sous

par jour au cercle? II ne manque pas de braves gens, en ce bas-monde, ouvriers, petits employés, gros employés même, petits rentiers, petits propriétaires, qni ne dépensent point cette somme au café et ne se croient même pas obligés d’y aller. Pourquoi les officiers en général et les sous-lieutenants en particulier, attribuent-ils à cela un caractère ' obligatoire? Pour notre part nous n’y voyons Aucune raison plausible. Nous pensons qu’on peut I faire un bon officier sans fréquenter le café. Nous ne nions pas que cela soit agréable et nous serions les premiers à solliciter du pays un supplément de solde pour pouvoir aller au théâtre plus souvent et jouir un peu de plus des plaisirs de la vie, si à côté de nous nous ne voyions pas nombre de situations autrement intéressantes que la nôtre. Nous pensons que l'Etat, avant de songer au superllu de quelques-uns, doit assurer le nécessaire de tous,

> tout au moins dans les limites de ses attributions. Avant de songer à augmenter la solde des officiers, il faut organiser les œuvres de justice sociale nombreuses et variées, qui de toutes parts, sollicitent l’attention des pouvoirs publics. Après, on verra, s’il en reste. Gela nous paraît indiscutable.

I Nous connaissons la principale objection qu’on peut faire à notre raisonnement, la voici ;

Il est permis au petit employé, au petit rentier, au petit commerçant, de ne pas aller au café, mais il n’y a pas d’analogie entre eux et l’officier. Celuici a une vie à part; il fait partie d’une coIlec!ivité, il mène, en commun avec d’autres, une vie qui lui impose certaines obligations et le force à contracter certaines habitudes. Vivant obligatoirement à la

l’officier

même table que ses camarades, il est forcéiïient obligé de faire comme eux, de se conformer aux usages et aux traditions.

Soit, mais la question n’est pas là.

Pour nous, elle se pose en ces termes :

L’obligation pour les ofliciers de- fréquenter assidûment le café, est-elle bonne en soi? Sans être dangereuse, nous l’admettons, est-elle utile?

Evidemment non.

Dans ces conditions, il n’y a pas de doute : il n’y a qu’à modilier où à supprimer purement et simplement les usages et traditions imposant la dite obligation. Du moment où le résultat est mauvais, la cause du mal doit être détruite. Nous reviendrons du reste sur ce point.

En regard du budget du sous-lieutenant, on place souvent celui du capitaine marié et père de famille. Ici, nous le reconnaissons, les critiques sont fondées : c’est le seul grade qui soit insuffisamment rétribué pendant les premières années.

Voici en effet, la solde d’un capitaine, d’après son ancienneté :

Capitaine avant 5 ans de grade, par mois. . . 255 fr.

d" après 5 ans, jusqu’à 8 . 285 »

d“ après 8 ans, jusqu’à 12 . 315 »

d” après 12 ans . 345 »

On arrive capitaine de trente à trente-cinq ans, voire même à trente-liuit, quelquefois à quarante, suivant qu’on sort du rang ou des écoles spéciales, qu’on passe au choix ou à l’ancienneté. Dans les

corps de troupe, même quand on est nommé officier supérieur au choix, on resfe dans ce grade de dix à douze ans, à l’ancienneté on y reste quinze, seize et même dix-sept ans dans certaines armes. C’est la station principale de la carrière pour tous les officiers, le point terminus pour beaucoup, pour presque tous les officiers du rang. Ce grade a donc une importance considérable.

Eh bien ! examinons avec impartialité si, au point de vue budgétaire, on y jouit de tous les avantages auxquels on semble avoir droit.

On se marie assez souvent comme lieutenant au moment d’être nommé capitaine, ou bien comme jeune capitaine. On est de plus dans la force de l’àge, de trente à quarante-cinq ans. Nous supposons que pendant les dix premières années de mariage on peut avoir une moyenne de trois enfants. La solde est de 2S.5 francs par mois pendant cinq ans, puis 285 pendant trois ans, puis 315 pendant deux ans, c’est-à-dire 8 fr. 50, 9 fr. 50, puis 10 fr. 50 par jour, en dernier lieu. C’est peut-être insuffisant, car, quelque modeste que l’on soit, il y a tout de même certaines exigences que l’on ne peut pas éviter. Un capitaine ne peut pas s’habiller comme un ouvrier; il ne peut lias se présenter devant le front de sa troupe avec des bottes éculées ou un dolman déchiré et usé jusqu’à la corde. Il lui faut encore faire donner à ses enfants une certaine éducation.

Sur ce point, cependant, nous nous permettrons de formuler quelques observations. Nous pensons qu’il y a exagération, que beaucoup d’officiers se font des idées fausses sur cette question. Tous

L’OfFlClER

veulent faire de leurs üls des ofliciers, des avo- ■ cats, des médecins, des diplomates, des fonctionnaires. En faire des commerçants, des industriels ' (fuand on peut, des peintres, des musiciens, voire même des ouvriers d’art, des mécaniciens, des contremaîtres, serait déchoir. Nous ne sommes pas de cet avis. La seule déchéance, pour nous, consiste à faire des déclassés. Quand un officier n’a pas le moyen de donner à son fils une éducation complète, il doit se borner à lui donner le nécessaire afin d’en faire un honnête homme apte à gagner sa vie modestement.

Pour les jeunes filles nos observations nous paraissent encore plus fondées. Elles' n’auront pas ■ un sou de dot, mais cela n’empêche pas les parents « de les élever comme si un jour, elles devaient nécessairement avoir un salon et des domestiques. On les envoie au couvent ou à la Légion d’honneur, d’où elles sortent avec des brevets et des prétentions et tout ce qu’il faut pour faire de bonnes maîtresses de maison disposant de douze mille francs de rente. Comme elles sont loin d’avoir une fortune pareille, que la plupart du temps elles n’ont même rien du tout, elles trouvent rarement à se marier et vivent, vieilles filles, aux crochets du malheureux père, sur sa maigre pension de retraite. Ou bien elles échouent dans les postes, au téléphone, quelquefois, assez souvent même, sur le trottoir. Dans tous les cas, ce sont des malheureuses aigries contre la destinée, qui jamais ne réaliseront leurs beaux rêves de la pension, qui presque toujours maiKjLieront à leur vocation naturelle, celle de la maternité. Ce sera une perte sèche pour la société.

Cela n’arriverait pas si on consentait à les placer , dans le commerce, si on en faisait des couturières, des , modistes, si on leur apprenait des métiers manuels I et artistiques tels que ceux-ci : fleuristes^ brodeuses sur dentelle, peintres sur porcelaine, sur éventails, etc. Avec un petit capital qu’il serait toujours assez facile de constituer, il nous semble, elles pourraient aisément s’établir à leur compte, après un apprentissage nécessaire, et gagner honorablement leur vie, comme tant d’autres, quelquefois même faire fortune. N’ayant point de prétentions, dégagées des préjugés de leur monde et des idées mesquines, elles se marieraient plus facilement et fonderaient des familles, ce qui vaudrait intiniment mieux que d’écliouer dans la galanterie ou de se morfondre éternellement dans les regrets et les rancœurs de la vieille tille.

— Ma fille une modiste, une couturière! mais vous n’y pensez pas, monsieur.

— Madame, j’y pense beaucoup, au contraire! et je persiste à croire qu’être une bonne couturière de la rue de la Paix, ou même d’ailleurs, cela vaut mieux que d’être demoiselle du téléjihone ou « tille à marier » pendant de longues années. Et votre bile serait de mon avis, soyez-en sûre, si on la consultait librement et si on la mettait à même de réfléchir, si, au lieu de la bourrer d’idées fausses, ou la mettait franchement et dès le début, face à face avec les difficultés de l’existence.

On a pu remarquer que dans les chiffres cités plus haut, nous ne nous sommes pas préoccupé, dans l’évaluation des ressources d’un ménage de capitaine, de la dot de la femme, devant être au

r/OFFICIER

miiiiinimi, aux termes de la loi, de 1,200 francs de rente par an, soit cent francs par mois. Si on les ajoute à la solde de l’officier, cela nous donne les totaux suivants, suivant l’ancienneté de celui-ci : 355, 385 ou 415 francs par mois.

Cette somme est certainement suffisante, pour peu qu’on ne veuille pas s’astreindre à « un rang » que nous ne considérons nullement comme obligatoire.

Nous n’avons pas mentionné la dot de la femme, parce que nous ne la reconnaissons pas . Pour nous, l’homme doit gagner de quoi nourrir ses enfants et sa femme. Si celle-ci, sans faire tort au foyer, peut gagner ou posséder quelque chose, tant mieux, mais cela ne doit en aucune façon entrer en ligne de compte quand il s’agit pour un homme de se marier. Nous nous expliquerons à ce sujet.

Pour en revenir au sous-lieutenant, c’est-à-dire à l’officier débutant, nous pensons que sa situation, sans être très enviable au point de vue pécuniaire, est cependant très sortable. Nous ajouterons qu’elle est même brillante si on la compare à celle des jeunes gens de son âge qu’on trouve dans presque toutes les administrations. On peut, en effet, être sous-lieutenant à vingt ans ; on l’est en moyenne à vingt-deux quand on sort des écoles spéciales. A cet âge-là, avoir environ deux cents francs par mois, un valet de chambre pour presque rien, un superbe cheval si on est monté, le quart de place en chemin de fer, une foule de petits privilèges, toutes les

23ortes ouvertes, un rang très honorable dans la société ; tout cela nous juaraît constituer un sort plutôt digne d'envie. Nombre de braves gens dans leurs rêves les plus dorés, n’en souhaitèrent jamais tant, nous en sommes persuadé.

Quelle est l’administration où les débutants trouvent des avantages comparables ? Aucune. Presque partout, il faut s’imposer des surnumérariats coûteux, pour débuter ensuite à 130 francs par mois, comme gratte-papier dans un bureau. Ne parlons pas de certaines carrières telles que le barreau, la médecine, le notariat, par exemple; quand on y réussit, c’est généralement assez tard.

Soit, nous dira-t-on, mais il ne faut pas considérer que les débuts ; si ceux-ci sont maigres en général, on se rattrape plus tard dans le civil, tandis que dans l’armée on est toujours pauvre. C’est une erreur absolue, les chiffres cités plus haut en témoignent. A la vérité, on est relativement pauvre partout, mais pas plus dans l’armée (pi’ailleurs. Nous disons « relativement ».

Au fond de toutes ces récriminations, il y a ce fait, c’est que chacun veut jouir le plus possible de la vie et ne se croit jamais assez rétribué suivant ses capacités. Quand les officiers parlent de l’insuffisance de leur solde, ils ont rarement en vue les fonctionnaires civils de la magistrature, de l’université, par exemple, et de la plupart des administrations. Ils pensent invariablement aux trésoriers-payeurs généraux, aux receveurs des finances, aux percepteurs, aux préfets et sous-préfets, tous gens bien payés pour la plupart, ce qui est d’autant plus déplorable que beaucoup de ces honorables

fonctionnaires ne doivent leur situation qu’aux ■ intrigues politiques; souvent ils sont nommés du jour au lendemain, qu’ils aient ou non les aptitudes nécessaires. Cet état de choses est évidemment regrettable et nul plus que nous n’en est attristé. Est-ce là une raison suffisante pour que les officiers se plaignent de leur sort ? Nous ne le pensons pas. Au lieu de chercher à atteindre aux traitements exorbitants ou simplement élevés de ces catégories de fonctionnaires, le devoir ne consisterait-il pas plutôt à s’unir à ceux qui luttent pour que lesdits traitements soient ramenés à des proportions plus raisonnables ? Il nous semble qu’un bon citoyen ne devrait pas avoir d’hésitation sur ce point. Sous prétexte que le budget est au pillage, on cherche à avoir sa part des dépouilles au lieu d’empêcher les déprédations. Etrange morale, en vérité.

Non, la question n’est pas là. La question n’est pas de savoir si le voisin, à tort ou à raison, gagne plus que nous, mais si nous sommes suffisamment rétribués pour les modestes services cpe nous rendons au pays. Pour notre part, nous répondons hardiment oui , sauf l’exception que nous avons faite pour les capitaines.

Oui, nous sommes bien payés. Si nous n’arrivons pas toujours à joindre les deux bouts, cela tient au genre de vie qu’on nous impose, aux obligations auxquelles nous ne savons pas nous soustraire, au manque de liberté. Le jour où, en dehors du service, chacun de nous pourra se mouvoir à sa guise, ne dépendre que de sa dignité et de sa conscience, le jour où les officiers ne formeront

plus une caste, la situation se modifiera. Nous convenons qu’en l’état actuel des choses, l’officier n’ayant que sa solde, dans les grades subalternes, n’est pas riche et a toutes les peines du monde à « s’en tirer », dès qu’il a femme et enfants. Mais cela tient moins à l’insuffisance de ce qu’il gagne qu'aux obligations mondaines que le milieu lui impose. Oue l’on supprime celles-ci, que des conceptions plus saines et plus larges fassent place aux erreurs et aux préjugés du jour, et le problème du paupérisme dans l’armée, si nous osons nous exprimer ainsi, sera résolu sans (ju’il en coûte un sou au Trésor et en toute équité. Voyons ce que l’on pourrait faire dans cet ordre d’idées.

Et d’abord, nous posons un principe qui doit être absolu, à notre avis, savoir ;

En dehors de son service spécial, l’officier est et demeure libre au même litre que tous les citoyens; il ne relève d'aucune autorité, ni d’aucune juridiction particulière.

Nous réclamons pour les officiers le traitement commun.

Nous avons déjà parlé de la table. Pourquoi les obliger à vivre ensemble ? Pourquoi obliger un sous-lieutenant à payer quatre-vingt ou quatrevingt-<lix francs par mois, alors qu’il pourrait peutêtre se nourrir pour soixante francs s’il était libre soit de prendre ses repas chez- lui, soit de vivre en famille chez des amis, soit de trouver un restaurant à meilleur marché? Pourquoi oliligez-vous cet homme à dépenser plus qu’il ne veut et qu’il ne peut parfois? Cette somme de vingt ou trente francs que vous le forcez de gaspiller, c’esl le mot, peut

l’officier

lui être utile pour venir en aide à une vieille mère, à un frère infirme ou à une sœur pauvre; elle peut lui servir à soulager une infortune quelconque dont lui seul est juge, à encourager des œuvres qui lui tiennent à cœur, à faire un peu plus de bien autour de lui. Encore une fois, de quel droit disposez-vous ainsi de sa bourse, de l’argent qu’il a gagné? De quel droit surtout frapperez-vous cet officier demain, sous prétexte qu’il aura fait des dettes ? N’en êtes-vous pas un peu responsables, puisque vous l’avez forcé à dépenser plus qu’il ne pouvait?

En quoi le « bien du service » est-il intéressé à ce que monsieur Un tel dîne à la Pomme d’Or ou au Coq Hardi au lieu de se contenter plus modestement du Cygne Blanc ou du Cheval Noir? Pourquoi voulez-vous le forcer à manger du « navarin aux pommes » au restaurant, alors qu'il préférerait « deux œufs sur le plat », chez lui? Auriez-vous peur, si vous n’y teniez la main, qu’il ne mangeât des légumes indigestes, qu’il ne fît de mauvais choix, qu’il n’échouât dans des gargotes?

Soit. Mais alors pourquoi ne prenez-vous pas les mêmes précautions pour les membres de la magistrature et de l’université, pour une quantité de fonctionnaires que nul règlement ne u bride » â ce sujet, et qui ne s’en conduisent pas moins en toutes circonstances en gens bien élevés et délicats?

Du reste, n’avez-vous pas le conseil d’enquête? Le jour où un officier vous paraîtrait manquer à sa dignité — et ceci est une observation générale — où sa conduite vous paraîtrait peu convenable, le jour où elle serait incompatible avec l’honneur ou même simplement avec certaines bienséances fon-

dainentales, vous coiivo(]uei'iez le Conseil et vous déféreriez l’accusé devant ses pairs.

N’est-ce point là une garantie suffisante?

Nous vous demanderons simplement de modifier la composition du dit conseil.

A notre humble avis, il ne devrait comprendre que des officiers du même grade que l’accusé et autant que possible plus anciens que lui. Pas de chefs! Nous connaissons trop l’esprit militaire pour ignorer ce qui se passe quand un chef fait connaître son opinion. Si les jugements « par ordre » n’existent pas à la lettre, ils n’en sont pas moins vrais au fond. On ne donne pas l’ordre formel, mais on donne « l’ordre moral », et c’est absolument la même chose. Sur cent officiers, il n’y en a peutêtre pas deux qui osent contredire ouvertement et carrément un supérieur; si par hasard, ils formulent timidement quel(]ues observations, il est rare qu’ils défendent leur opinion jusqu’au bout. Voici d’ailleurs la doctrine officielle qu’un général préconisait un jour, devant un certain nombre d’officiers : « Ne discutez jamais avec un supérieur, » même quand vous avez raison; cela non seulement » par esprit de discipline, mais aussi parce que » cette discussion pourrnit vous nuire dans /a suite. »

Est-ce assez édifiant? Les derniers mots surtout méritent de passer à la postérité. Peut-on faire l’éloge de la morale de l’intérêt avec plus de cynisme ou d’inconscience? Voilà comment on forme les caractères dans l’armée.

Donc pas de chefs dans les conseils d’enquête, mais des égaux, de vrais pairs. Et qu’on ne vienne pas nous parler du sentiment de camaraderie qui

pourrait peut-être fausser l’esprit des juges ; ceux ci sont les premiers intéressés à ce que l’accusé soit condamné, s’il est coupable, parce qu’ils ne voudront pas se solidariser avec lui. Au reste, quand la conscience est en jeu, il n'y a pas de camaraderie qui tienne, et nous sommes convaincu que les adversaires de nos idées, ne voudraient pas faire l’injure à nos officiers, de les croire capables de manquer à leur devoir.

Etudions maintenant la question du mariage. C’est ici que l’autorité militaire intervient d’une façon excessive, qu’elle s’arroge un droit tout à fait exorbitant et absolument en contradiction avec la loi divine et naturelle, sinon avec le texte légal : le droit « d’imposer » à l’officier une compagne que souvent il n’aime pas.

Mais, dira-t-on, nul ne vous force à épouser une femme qui vous déplaît.

Sans doute, mais 41 n’en est pas moins vrai que nous ne sommes pas libres dans notre choix, qu’on restreint considérablement notre champ d’action, qu’on nous empêche souvent, ce qui est monstrueux, de suivre la loi du cœur, quelquefois de faire notre devoir en réparant une faute, en rendant à une malheureuse l’honneur qu’elle a perdu. Ne nous forcet-on pas en agissant ainsi, à nous marier la plupart du temps en dehors de nos goûts et même de nos intérêts bien compris? Ne nous impose-t-on pas en quelque sorte une compagne? Nous savons bien que pas mal d’officiers sont très satisfaits de ce

régime qui les garantit, non contre les entraînements du cœur, — cela ne les gêne pas putre mesure — mais contre les revendications des infortunées qu’ils ont rencontrées parfois sur leur route. Point n’est Iresoin d’autre subterfuge ; on ment à Dieu, à riionneur, à la conscience, en se relrancliant derrière la Loi, et la Loi couvre cette indignité. Mais cela ne saurait nous arrêter dans nos revendications ; üétrissons ces gens-là et passons !

Donc l’officier ne peut pas se marier comme il l’entend. Il faut ;

1" Que sa future femme justifie d’une rente annuelle et non viagère de douze cents francs, en

bonnes valeurs.

2“ Qu’elle remplisse certaines conditions de moralité et de situation.

Nous ne nous insurgeons pas trop contre la deuxième obligation, bien que nous soyons d’avis de laisser l’officier seul juge en cette matière, sauf à avoir recours contre lui, s’il a manqué à sa dignité en se mariant. Quelle que soit la femme, l’autorité militaire ne devrait pas avoir le droit d’opposer son véto au mariage. Libre à elle d’inviter l’officier, aussi discrètement que possible, à quitter l’armée, ou de le déférer à un conseil d’enquête, si cela paraît absolument indispensable.

Mais nous protestons énergiquement contre la première obligation. Chacun doit être libre de se marier comme il l’entend. S’il nous plaît d’épouser une femme « sans le sou », nous ne voyons pas de quel droit on nous en empêcherait. Nous ne voulons pas de la dot obligatoire, elle est dégradante : on a 1 air de faire un marché. De plus, nous obliger à

L’OFinCIER

n'épouser (jue des femmes ayant au moins douze cents francs de rente, c’est nous forcer à les choisir presque toujours dans une seule catégorie sociale, celle des riches. C’est ainsi qu’on en arrive, avec d’autres dispositions analogues, à faire du corps d’officiers une caste à part dans la nation. Cela ne doit pas être. Nous voulons pouvoir nous mô.ler à. tous les mondes, car partout on trouve des atfections, de l’honnêteté et de la probité. Il s’en faut que ces qualités soient le monopole des classes dirigeantes. Nous voulons pouvoir suivre le penchant de notre cœur et ne pas avoir à nous préoccuper d’une vile question de gros sous, là oii le sentiment le plus sacré, l’amour, est enjeu. Nous n’en voulons pas de vos marchandages honteux, de vos calculs égoïstes et corrupteurs ; nous voulons l’amour et la liberté !

Au reste, quelles sont vos raisons, sur quoi pouvez-vous bien vous appuyer pour justifier votre intervention?

Ici nous entrons dans le vif de la question, en pleine chair.

On exige douze cents francs de rente de la future femme, parce que l’officier devant tenir un « certain rang », sa solde est insuffisante.

Il est interdit à l’officier — et à sa femme aussi (Je « travailler » en dehors du service, d’être commerçant, industriel, professeur, n’importe quoi. Or, ne pouvant rien gagner en plus de sa solde, il est de toute nécessité que les ressources du ménage soient assurées autrement.

On ne peut pas laisser marier l’officier avec une femme quelconque, parce qu’on ne saurait admettre l’introduction dans le monde militaire, d’une femme

qui y serait déplacée. Nul n’ignore en effet, que les femmes d’officiers sont astreintes, entre elles, à des visites obligatoires de par les usages mondains.

Voilà donc les principales raisons des partisans de l’état de choses actuel.

Tout d’abord, une remarque <pie nous avons déjà faite. Les magistrats, les professeurs et certains fonctionnaires, tous gens de notre monde, ayant une situation sociale é({uivalente à la nôtre, que nous rencontrons d’ailleurs dans tous les salons, se marient librement. Voit-on tant de « mésalliances » parmi eux, leurs femmes sont-elles si mal élevées, que Ton puisse avoir des craintes pour nous si on nous laissait « la bride sur le cou? » Ou bien nous jugerait-on moins dignes qu’eux de nous diriger nous-mêmes?

Soyez tranquilles, allez, ô vous tous qui êtes si jaloux de « l’honneur de Tannée! » Nous sommes en général assez égoïstes, assez ])ratiques et assez ambitieux pour ne pas nous marier « sans dot. » Laissez-nous faire : pour les quelques imbéciles qui pourraient se laisser aller à Tentraînement de leur cœur, vous trouverez la grande masse de ceux qui ne « marchent » pas, à moins de cent ou deux cent mille francs. Rassurez-vous, on les exigera les douze cents francs réglementaires!

Discutons maintenant les objections de nos adversaires.

L’oflicier doit tenir un certain rang.

Nous n’en voyons jias la nécessité absolue. Chacun tient le rang (pii lui convient suivant ses goi'its, ses ressources et son cœur, lai loi a aboli les pri- * vilèges et les castes. Avec votre façon de faire, vous

L’OFFICIER

avez rétabli celles-ci à tel point cfue plus de cent ans après la Révolution, nous eii sommes à des luttes de classes. Vous avez si peu changé nos mœurs que chacun de nous appartient par naissance à tel ou tel « monde », comme autrefois. Tous les jours on entend parler de parvenus. La bourgeoisie proprement dite se compose principalement de descendants de paysans, ouvriers et marchands enrichis, qui ont mis leurs héritiers à même de vivre sans travailler. Eh bien! nous assistons à ce spectacle bizarre : le petit-fils d’un de ces marchands enrichis, d’un épicier par exemple, traitera de parvenu un « calicot » retiré des affaires après fortune faite. Gela nous conduit à un résultat non moins bizarre : le travailleur, celui qui a fait la fortune de la maison et qui a dû déployer pour cela une certaine intelligence et un certain mérite, qui a travaillé en tous cas, est traité de parvenu; son fils, qui ne fait rien, est à peu près accepté dans le monde; son petit-fils qui n’est peut-être qu’un crétin, l’est tout à fait. En vérité, c’est de l’aberration.

Les mêmes principes du reste, inspiraient la noblesse de l’ancien régime et même celle du nouveau. L’homme de guerre anobli après maints brigandages, — ou exploits, suivant le point de vue auquel on se place — le courtisan après force complaisances plus ou moins humiliantes, étaient, quoi qu’ils fissent, des parvenus; leurs descendants, qui ne « S’étaient donné que la peine de naître », étaient de grands seigneurs.

Napoléon, Murat, Lannes, Bernadotte, Davoust et tant d’autres, ne furent jamais que des parvenus; leurs descendants sont rois, princes, ducs, marquis

et comtes de haute lignée. La raison de tout cela?

C’est que ceux qui font la fortune de la maison emploient souvent des moyens plutôt contraires à la morale; sortis de la plèbe ils ont presque toujours des manières moins policées, détonnant tant soit peu dans un milieu de gens bien élevés, tandis que leurs descendants, ayant eu plus de facilités pour faire leur éducation, y sont mieux à leur place. Cette dernière considération ne serait point sans valeur, si on n’y attachait malheureusement une importance exagérée. Aujourd’hui l’éducation semble consister surtout dans la pratique de certains usages de pure forme, dans les bonnes manières superücielles. Est perdu de réputation un homme d’intelligence et de cœur qui, n'ayant pas l’habitude du monde, aura employé une expression vulgaire ou coupé son pain au lieu de ie rompre avec les doigts. Au contraire, le petit « crevé » qui, en maintes circonstances, se conduira comme un goujat, est toujours considéré comme un homme du monde. Venant de ce dernier, une grossièreté sera considérée comme une « paillardise » ou un trait d’esprit; venant du premier elle sera appréciée comme elle doit l’être; on y verra tout de suite la caractéristique d’un manque d’éducation.

On a l’euphémisme facile pour les gens du monde. Louise Ménard, qui a volé un pain pour son enfant mourant de faim, est traduite devant un tribunal correctionnel comme voleuse; heureusement, elle trouve un vrai juge, un Magnaud, pour l’acquitter. Telle grande dame, volant un coupon de dentelles de grand prix, au Louvre, est relâchée comme kleptomane. On ne fait pas tant de psychologie pour

I/OFFICIER

condamner les pauvres bougres; on ne s’amuse pas à disscupier leur moi ni à faire des enquêtes complexes ; on les « fourre au bloc » sans tant de façons, après un « passage à tabac » plus ou moins en règle.

' Mais si la considération d’éducation demande à être mieux interprétée, on ne saurait en dire autant de la première. Du moment où on ne « reçoit » pas un parvenu parce (ju'on suppose qu’il a employé des moyens douteux pour édilier sa fortune, il n’y a aucune raison d’amnistier ses héritiers. Les fils ne doivent évidemment pas être responsables des fautes des pères, mais ils ne doivent pas non plus en profiter. Que nous importent leurs bonnes manières, si à l’origine de leur fortune il y a la tare? Tant que celle-ci ne sera pas effacée par la restitution ou de toute autre manière, elle rejaillira sur eux. Hériter d’un bien mal acquis et en jouir, c’est se rendre complice.

Tout le monde est d’accord sur ce point. Malheureusement bien peu de personnes tiennent à remonter anx sources. Quel bouleversement en effet, s’il fallait épurer les personnes et les titres. Proudlion a pu dire :

(( La propriété, c’est le vol. ))

Prise à la lettre, cette assertion est inexacte, car la propriété c’est aussi le travail et l’épargne, mais elle est loin d’être fausse en tous points. Si l’on pouvait remonter aux origines, on trouverait presque toujours que la noblesse ne doit ses titres et | ses biens qu’à la spoliation, à l’abus de confiance, ! au pillage, à la traliisou et au vice, et la bourgeoisie, à des pratiques financières, commerciales et i

industrielles souvent répréhensibles, sans compter l’achat des biens nationaux dans les conditions que l’on sait. Cela est vrai surtout de l’ancienne noblesse, de celle qui constitua la féodalité dont il ne reste guère de descendants, et de toute celle qui précéda la Révolution. Certaines grandes maisons ont été fondées par des hommes qu’on traiterait aujourd’hui en criminels dé droit commun. Tous ceux qui ont tant soit peu approfondi l’histoire seront certainement de notre avis.

Nous disions que l’officier doit pouvoir tenir un certain rang, que sa femme étant astreinte à faire des visites mondaines, doit nécessairement pouvoir en recevoir. De là, pour elle, l’obligation absolue d’avoir reçu une éducation a prétendue » supérieure, et pour l’ofticier la nécessité impérieuse de ne choisir sa future que dans un certain monde, ainsi que nous l’avons déjà constaté. Comme on le voit, bien qu’aucun texte de loi n’existe à ce sujet, on n’en est pas moins arrivé à faire du corps d’officiers une caste à part, une annexe des classes dirigeantes à la remoiapie desquelles il est obligé de marcher, même si ses goûts le portent à l’indéi)endance. Eh bien ! c’est au nom de cette indépendance que nous protestons.

Nous renions tous les usages et toutes les traditions plus ou moins surannés, nous renions tout ce (pii opprime notre cœur et notre esprit, nous voulons être libres. Que ceux (pii aiment les visites, les soirées et les bals aillent dans le monde puisque

l’officier

cela leur plaît; que ceux qui considèrent ces distractions comme des corvées en soient affranchis. Que ceux surtout qui n’ont pas les moyens de tenir un | rang et d’avoir « un salon » n’y soient pas astreints. J l')!! a admis jusqu’ici, et cela a force de loi, que les j officiers doivent avoir entre eux des relations mon- ; daines, que leurs femmes doivent se fréquenter. | C’est très bien, mais il ne faut pas donner à ces i mesures un caractère obligatoire. Autant il est i agréable de se trouver avec des gens pour lesquels I on éprouve de la sympathie, autant cela est gênant 1 quand ces gens vous déplaisent. Il n’y a là cepen- ( dant, qu’un détail assez négligeable à la rigueur; i dans la vie, en efl'et, on est obligé de faire bien des i concessions. S’il ne fallait avoir de relations qu’avec j les personnes que l’on aime ou que l’on estime, le i cercle s’en rétrécirait considérablement. Ce qui im- 1 porte, et c’est surtout sur ce point que nous vou- i Ions insister, c’est de ne pas imposer aux gens des i obligations au-dessus de leurs moyens. Cet officier i est pauvre parce qu’on le force à mener un certain j genre de vie; il serait presque riche s’il était libre i de vivre à sa guise. Cet autre, marié, a bien de la ï peine à joindre les deux bouts, parce que madame ; est obligée d’avoir un salon et des toilettes en con- < séquence, parce qu’elle est souvent forcée de perdre i son temps en courses inutiles. Si le ménage n’était . pas astreint, de par des préjugés stupides, à tenir le « rang » en question, madame n’aurait qu’à s’oc- ■ cuper de son ménage et de ses enfants, monsieur de son service. En guise de salon, ils auraient une petite pièce leur servant en même temps de salle à manger; leur appartement serait plus modeste.

leurs toilettes aussi. A la place de la bonne, une femme de ménage suffirait. Ils vivraient ainsi, heureux et tranquilles, comme de petits employés n’ayant que des ressources limitées, mais sachant y conformer leurs besoins puisque ceux-ci ne dépendraient que de leur volonté et de l’impérieuse nécessité.

Il est interdit à l’officier et à sa femme de se livrer à l’exercice d’une profession quelconque, d’un commerce ou d’une industrie, de travailler. Travailler, c’est déchoir. C’est ainsi du moins qu’on pensait dans l’ancienne société. N’a-t-il point fallu des ordonnances royales décrétant que le commerce et l'industrie n’étaient point déshonorants, pour engager nos anciens gentilshommes au travail? Ils préféraient gagner leur vie dans les antichambres des courtisans, ou dans les boudoirs de la débauche, ou encore sur la descente de lit des rois et des grands seigneurs. De cela il est resté quelque chose. Malgré tout, un grand discrédit frappe toujours le travail aux yeux de beaucoup de gens, parmi lesquels les officiers, héritiers directs des hommes à rapières de l’ancien régime, nous l’avons dit. N’est-ce point édifiant? Nous en sommes arrivés dans notre malheureuse et misérable société à rougir du travail ! On met son honneur à ne rien faire. La femme de celui qui a « l’honneur de porter une épée », ne saurait s’abaisser à vendre de la dentelle ou à tenir une maison d’éducation. Et il paraît que nous

L’OFFICIER

sommes en progrès. Il y a des moments où on est tenté d’en douter.

Nous comprenons fort bien qu’un officier ne tienne pas un commerce de vins au détail; on pourrait craindre qu’il ne fît de la réclame auprès de ses hommes. Nous sommes persuadé d’ailleurs qu’aucun de nous n’y songerait. Mais qu’on en vienne à nous interdire tout travail, que notre femme ne puisse exercer aucune profession, qu’il lui soit interdit de gagner un sou, voilà qui dépasse vraiment toute mesure, si ce n’est cependant celle de l’insondable bêtise humaine et de notre incommensurable orgueil.

Voilà où nous en sommes. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que les officiers soient pauvres. Vous leur imposez des dépenses au-dessus de leurs ressources et vous les empêchez d’augmenter cellesci. Il faudrait qu’ils soient bien malins pour devenir riches dans ces conditions.

Eh bien ! le temps de rompre avec ces façons de faire est venu. La grande famille militaire, ce mensonge qui n’est profitable qu’à quelques-uns, est trop oppressive pôur pouvoir être maintenue plus longtemps ; elle doit être démolie. Les officiers, comme tous les autres fonctionnaires, auront entre eux les relations qui leur conviendront; leurs femmes seront mondaines si cela leur plaît et si elles le peuvent, mais rien ne doit les y forcer. Plus de situation sociale par « définition, » plus de « monde », plus de « caste ». Chacun doit être libre, non seulement légalement mais moralement, de fréquenter qui lui plaît. 11 ne faut plus trouver extraordinaire qu’un officier se promène avec un portefaix, par exemple.

si tel est son bon plaisir. Qui vous dit que ce portefaix n'est pas un esprit supérieur, après tout? Tel cordonnier allemand ne fut-il pas un grand philosophe? Là est la formule : on s’assemble suivant l’affinité intellectuelle et non suivant cei'taines conventions. On peut être membre du Jockey-Clul) et n’être qu’un crétin. On peut être très décoratif et même très galonné et très panaché et n’être qu’un menteur, un faussaire et un traître. Pourquoi nous imposer la fréquentation d’un imbécile, sous prétexte qu’il est de notre monde? Que de paysans, que d’ouvriers, que de petits employés, supérieurs en moralité et en intelligence à beaucoup de « gens bien » et à pas mal d’officiers, même de l’Etat- Major général? Pourquoi nous interdire d’en faire nos amis?

Quand tout le monde est libre, la sélection se fait d’elle-même : on ne fréquente que les gens pour lesquels on éprouve de la sympathie, (fest glors que le proverbe est assez exact : qui s’assemble se ressemble. Si les officiers sont tous des êtres supérieurs comme on le prétend, on peut être tranquille, ils sauront faire leur choix. Ils n’iront pas rechercher le portefaix dont nous parlions si celui-ci n’a pas une intellectualité au-dessus de sa condition. Tout en ayant pour lui les égards et l’amour qu’on doit avoir pour toute créature humaine, ils s’en tiendront aux rapports indispensables, ou même n’auront pas de rapports du tout avec lui, s’il n’y a pas lieu.

Plus de dot obligatoire. L’officier doit pouvoir choisir sa femme dans tous les milieux. Il est temps de donner à l’expression classique « famille houo-

l’officier

rable » sa vraie signification. A l’avenir on désignera ainsi les familles on tout le monde travaille, et non plus celle n’ayant d’autre mérite que d’avoir de l’argent et de vivre dans une noble fainéantise. Nul n’a le droit d’être oisif ou du moins, quiconque ne travaille pas manque à son devoir. Laissez donc la femme de l’officier et Tofflcier lui-même, travailler si cela leur fait plaisir ou s’ils en ont besoin. Vous trouveriez étrange, dites-vous, que cette femme mesurât du calicot ou vendît de la moutarde à une autre « dame d’officier » qu’elle rencontrerait ensuite dans le monde, ou qu’elle confectionnât les robes de cette dernière. Pourquoi étrange? Parce que vous n’avez que des idées fausses. Du reste, s’il déplaît à certaines « grandes dames », d’être en relations mondaines avec leur couturière ou leur marchande de nouveautés, libre à elles. Nous ne demandons que cela, nous. Qu’à l’avenir un officier ne soit plus tenu de présenter sa jeune femme à celles des autres officiers, ni de recevoir celles-ci chez lui. Il n’aura ainsi que les relations qu'il voudra bien avoir, et nul ne sera en droit de se plaindre.

Souvent, au rapport, « le colonel a l’honneur de faire connaître à MM. les officiers » que madame la colonelle reprendra ses réceptions à partir de telle date. Que nous importe? Est-ce là une question de service? En quoi le pays est-il intéressé à cela? Le rapport n’est point fait pour traiter de pareils détails. Il n’est pas fait non plus pour mentionner des paragraphes du genre de celui-ci :

« A l’occasion des fêtes de Pâques, et pendant » toute la semaine sainte, les hommes seront lais-

)) sés libres dès le réveil, afin de pouvoir remplir leurs )) devoirs religieux. » Ce dernier membre de phrase est de trop. Le colonel doit se borner à laisser ses hommes libres, s’il le juge à propos, sans y aller de sa petite réclame cléricale. Venant du chef de corps ces quelques mots ont forcément une portée considérable. Ils signifient qu’il va à la messe et qu’il engage ses subordonnés à en faire autant. Que dirait-il ce colonel, si un de ses officiers faisait de la réclame pour le temple, le synagogue ou la librepensée ?

Nous ne nous sommes occupé jusqu’ici que des ménages réguliers, de l’amour « estahipillô. » Avant de clore ce chapitre, nous voudrions dire quelques mots des mariages de « la main gauche », du « collage » — le mot est reçu.

Le collage est absolument interdit aux officiers, bien que la loi et les règlements n’en soufflent mot, en vertu de traditions s’appuyant sur une morale plus ou moins douteuse. C4ette morale autorise en effet le mariage dit « de convenances », qui n'est la plupart du temps que l’union ignominieuse des intérêts, mais elle interdit celle des coeurs. Gela se comprendrait à la rigueur, bien que l’amour libre soit admis de plus en plus par les esprits supérieurs, si les officiers pouvaient se marier à leur guise. Gela ne se conçoit pas dans la situation qui leur est faite. Ainsi voilà un officier qui a trouvé dans une liaison irrégulière, l’idéal de

sa vie, la femme qui fera son bonheur, il en est convaincu. Malheureusement elle est pauvre et n’appartient pas à une famille dite « honorable. » Cela suffira pour que ses chefs le forcent à quitter cette femme et même à abandonner les enfants qu’il aurait pu avoir avec elle. On lui permettra en revanche, de se déshonorer en se mariant avec une tille qu’il connaît à peine, s’il a l’âme assez basse pour ne se préoccuper que de la question d’argent, dans cette chose sublime qui s’appelle le mariage. Pour effacer les meurtrissures de son cœur, on lui permettra d’être un Alphonse légalement autorisé. Quoi qu’on en dise, en etfet, malgré toutes les belles phrases, malgré les sophismes, malgré les hypocrisies, malgré toutes les sanctions de la loi et de la religion, malgré le discours du maire et la fausse prière du prêtre, le mariage n’ayant pas l’amour à sa base et dont l’intérêt est le seul ou le principal mobile, est c[uelque chose de monstrueux qu’on ne peut énergiquemeut qualifier qu’en recourant au vocabulaire des boulevards extérieurs.

Qu’ils nous laissent donc tranquille avec leurs grands mots et leur fausse pudeur, tous ces Tartufes qui se mêlent de régenter les consciences. Nous comprenons qu’il leur faille des contrats sévères et de nombreuses mesures de précautions, à eux, avec leur fausse morale et leurs mœurs dépravées; pour nous, notre seul serment suffit. Toutes ces formalités compliquées, toutes ces dispositions arriérées, tout cet attirail rétrograde du Gode, demeurent pour nous lettre morte ; nous n’en avons point besoin pour comprendre notre devoir et le remplir. Nous

i ne demandons à la loi humaine qu'une formalité :j aussi simple que possible établissant le droit civil I des conjoints et de leurs descendants : en dehors de cela, l’union doit être libre et déterminée uniquement par le consentement mutuel des intéressés. Que s’ils éprouvent le besoin de se faire bénir par un prêtre, un pasteur ou un rabbin, c’est leur affaire. Plus d’actes respectueux ; on les a sup- , primés en partie, qu’on les supprime tout à fait, j Destinés à garantir les jeunes gens « de famille » j contre les entraînements du cœur, on ne les a j décorés de ce mot « respectueux » que pour mieux en masquer le but. Encore un de ces euphémismes que nous signalions plus haut. Quand un homme est majeur, l’action du père et de la mère sur lui ne doit plus avoir de caractère coercitif; elle ne doit s’exercer que parles conseils et la libre discussion. En matière de mariage surtout il importe de lui laisser la plus grande liberté. Que les parents essaient de le détourner d’une union qui leur semble fâcheuse à tous égards, c’est leur droit et leur devoir, mais qu’ils puissent opposer un véto absolu, jusqu’à ce que l’homme ait vingt-cinq ans révolus, cela est excessif. Il y a là un abus d’autorité qui doit disparaître. de notre législation, comme a déjà disparu celui qui consacrait ce droit jusqu’à trente ans.

On comprendra facilement que, déniant au père et à la mère, le droit de s’opposer au mariage de leur lils, nous soyons peu disposé, à fortiori, à le reconnaître aux chefs militaires vis-à-vis des officiers sous leurs ordres. Nous allons plus loin : nous ne leur reconnaissons pas le droit d’intervenir dans

104 L’OFFICIER

les questions de cette nature. S’il plaît à un officier de vivre maritalement avec une femme, c’est son affaire. Aucun texte de loi, aucun règlement militaire, n’autorisenf le chef à mettre le holà ; les circulaires ministérielles qui s’y opposent sont arbitraires. Elles le sont d’autant plus, nous le répétons, (j[ue l’officier n’étant pas libre de se marier à sa guise est forcément exposé plus que qui ce soit à l’union dite irrégulière. Nul n’a le droit d’opprimer les consciences et les cœurs.

Quant à la morale publique dont se réclament généralement tous ces censeurs austères, nous la renions. S’ils la trouvent sublime, nous la trouvons ignoble ; s’ils la trouvent faite de justice et de vérité, nous la trouvons composée de mensonge, d’hypocrisie et d’erreur. Ah ! elle est jolie, cette morale I Rien que dans l’ordre d’idées que nous envisageons, elle autorise les marchandages honteux dont nous avons parlé ; elle condamne l’union des cœurs qui n’ont que l’amour pour lien ; elle est pleine d’indulgence pour la femme adultère sur le compte de laquelle tout le monde est fixé, pourvu qu’il n’y ait pas scandale ; par contre, elle est féroce pour la malheureuse qui a commis la faute suprême, et elle fait de l’enfant naturel un paria, comme s’il était responsable de sa venue au monde sans permission légale.

Leur morale ! mais si on voulait l’envisager sous toutes ses faces, c’est le procès complet de la société actuelle qu’il faudrait faire, c’est toutes ses lois qu’il faudrait renverser. Nous posons en principe que pour être dans le vrai il faudrait presque prendre le contre-pied de ce qui existe, appeler in-

I famie ce que nous appelons honneur, vilenie ce que ; nous qualifions de gloire. Ce serait tout un édifice : à refaire.

I De cette morale de confessionnal, nous en avons assez, nous n’en voulons plus.

'“ '■■> .'.s' , ‘''' jM' ''''':

Cercles militaires oa réunions d’officiers ; de leur caractère obligatoire. Quelques mots sur les officiers de réserve et de territoriale qui en font partie. — Cérémonies religiosopatriotiques et l’abus qu’on en fait. — De la nécessité de supprimer les visites des corps d’officiers aux évé(iues et aux cardinaux. — De la nécessité de rendre aux officiers leurs droits politi(iues. — De l’introduction des journaux dans les casernes et do la partialité des chefs de corps.

Presque toutes les villes de garnison, pour peu qu’il y ait un effectif de troupes assez important, sont dotées d’une Tléunion des officiers. Cela s’appelle plus généralement un cercle. A ce cercle est toujours annexée une bibliothèque de garnison, installée et entretenue aux frais de l’Etat. Du reste beaucoup de cercles reçoivent eux-mêmes, des subventions de l’Etat, ayant généralement pour but de couvrir les frais de loyer. Une rubrique spéciale est inscrite à ce sujet au budget de la guerre. Les officiers n’ont à payer que les menus frais d’entretien et d’exploitation.

L’OFFICIER

En ce qui concerne la bibliothèque de garnison, nous ne pouvons qu’approuver ce qui existe. -En mettant à la disposition des officiers des ouvrages qu’il leur serait très difficile d’acheter avec leurs seules ressources et qui ne leur en sont pas moins nécessaires pour développer leur instruction générale et surtout technique, l’Etat fait preuve de sollicitude éclairée à leur égard et on ne peut que l’en louer. On peut dire de ces bibliothèques qu’elles répondent à un besoin réel et qu’elles sont installées pour le bien du service.

Nous ne saurions en dire autant des cercles.

Nous nous sommes déjà élevé précédemment contre toutes les mesures tendant à isoler l’officier, contre toutes les dispositions légales ou traditionnelles, contribuant à faire du corps d’officiers un organisme à part dans la nation, nettement séparé d’elle et ne prenant pour ainsi dire aucune part à sa vie intellectuelle et morale, à son évolution politique et sociale. C’est là une cause permanente de conflits une source de difficultés de plus en plus nombreuses, une situation dangereuse que la crise due à l’affaire Dreyfus a suffisamment mise en lumière pour que tous les citoyens aient le devoir de s’en préoccuper. Il importe de ne pas perdre de temps. Ecartons pacifiquement ces difficultés pendant que cela est encore possible, réglons-les à l’amiable, sinon nous serons acculés un jour ou l’autre à la lutte violente, à la solution révolutionnaire. Ne vous entêtez pas, ô conservateurs à courte vue, car l’évolution est fatale et tout doit avancer. Si vous vous figurez que vous pourrez laisser quelque chose derrière vous, quelque chose qui se pétrifie-

rait en quelque sorte dans le Passé, alors que vous marchez vers l’Avenir, même sans vous en douter, vous vous trompez étrangement.

Voyez ce qui se passe pour la religion catholique. Dès l’origine, mais surtout depuis Descartes et encore plus depuis Voltaire, elle oppose au Progrès une résistance acharnée. Pendant que tout s’éclaire elle reste dans la nuit où elle dormira son dernier sommeil, soyez-en convaincus. Qu’en résulte-t-il? Un grand malaise, de grandes difficultés pour avancer, un retard apparent, une lutte parfois sauvage, nous en convenons, mais en définitive le triomphe du vrai et du juste. Malgré tout la lumière perce et de plus en plus ses rayons inondent le monde ; le pape qui se cachait dans l’ombre est démasqué depuis longtemps et il se révèle ce qu’il est, en pleine clarté, c’est-à-dire l’Ignorance, la Superstition, l’Idolâtrie, le Dogme absolu et l’Autoritarisme. Il sombrera bientôt, croyez-le, peut-être de nos jours. Nous sommes convaincu que pour nos fils le Vatican ne sera plus la masse sombre qui depuis tant de siècles écrase l’esprit humain.

Donc le catholicisme, cette religion de pharisiens et de faux prêtres, tombera pour laisser la place à l’Evangile. Quand celui-ci aura été expurgé des quelques absurdités qui s’y sont glissées, il ne restera plus que la sublime morale du Galiléen, du Juif persécuté, la seule qui dans son esprit dût traverser les siècles. Parmi tant d’erreurs et d’aberrations enfouies à jamais, une grande vérité, un précepte divin, on peut le dire, se détachera toujours au fronton du temple dédié à la civilisation : « Aime ton prochain comme toi-mème, » a dit Jésus. Et

les hommes toujours, méditeront ces paroles. En attendant c’est en son nom qu’on crie ; a Mort aux Juifs ! )) et qu’on essaie de nous ramener aux siècles barbares. Il est bien évident que ce sont là les dernières convulsions de la bête furieuse et qu’on n’y réussira pas; la vigueur même de ces convulsions, la recrudescence de férocité à laquelle nous assistons, sont la meilleure preuve de la lin prochaine de la bête : c’est en quelque sorte le chant du cygne. Jamais on n’eut une période de réaction aussi accentuée que pendant les années 1787 et 1788 qui précédèrent la Révolution.

Quoi qu’il en soit, il importe de ne pas retomber avec l’armée dans la même faute qu’avec la religion : la laisser en arrière. Telle qu’elle est, nous l’avons dit, elle retarde d’un siècle. Déjà elle ne comprend presque plus le langage de la Nation; pour peu que nous l’abandonnions, elle ne le comprendra plus du tout, la séparation sera complète. Il faut donc aviser d’urgence. Pour cela une quantité de réformes s’imposent, les unes à longue échéance, les autres immédiates. Celles-ci doivent avoir pour but de dégager l'officier de son milieu isolant. Il faut à tout prix le mettre en circulation, le forcer à vivre de la vie du pays. Il faut donc proscrire d’une façon absolue toutes les dispositions qui en font un être à part.

Les cercles de garnison ont ce caractère, et cela est d’autant plus regrettable qu’ils jouent un rôle très important dans la vie de l’officier, qu’ils y tiennent la plus grande place, on peut le dire. En effet, en dehors du service, l’officier est au cercle. C’est là que s’écoulent ses heures d’oisiveté, surtout

I Inondant 1 hiver, c est là (jue se développe le jilus sa sociabilité. Il y lit, il y cause, il y discute, il y accomplit en un mot, l’acte capital du citoyen, se mettre en communication avec ses semblables, prendre contact avec le monde extérieur.

Mais est-ce bien le monde extérieur que l’oflicier ^ trouve au cercle, est-ce bien une image exacte de j la société? Evidemment non, et c’est là qu’est le danger.

Pour faire partie d’un cercle militaire, il faut être officier de l’une des trois armées, active, réseive ou territoriale. Dans la plupart des garnisons les officiers des deux dernières catégories sont membres plutôt à titre nominal qu’elfekif. C’est à peine si on les voit aux réceptions et c’est très régi ettablo, car, vivant de la vraie vie, celle du pavs, les ofliciers de l’armée active pourraient gagner beaucoup à leur contact. 11 est vrai (]ue i)our cela des rapports très cordiaux devraient pouvoir s’établir, ce qui n’est guère facile, nous l’avouons, étant donnée la morgue aussi ridicule que déplacée de ces derniers.

Sous prétexte que les officiers de réserve et de territoriale n’ont que des connaissances militaires très restreintes, leurs camarades de l’active les traitent généralement de haut. Ils sont vexés de ce que le « titre » d’officier soit conféré à des hommes qu’ils jugent à peine capables de commander une escouade. Il y a du vrai dans cette critique, et cela se conçoit. Les braves camarades de l’armée de seconde ligne qui, au jour du danger, nous en sommes convaincu, rivaliseraient d’ardeur et de courage avec nous pour repousser remiemi, ne sont pas

l’officier

tous des foudres de guerre. Ils ont autre chose à faire que de pâlir sur des bouquins de tactique ou sur les règlements. D’autre part, ils n’ont pas reçu comme nous, dans les difl'érentes écoles militaires, une éducation appropriée à leurs fonctions éventuelles et on comprend qu’entre eux et nous, au point de vue technique, il n’y ait pas de comparaison à établir. Est-ce une raison pour les mépriser? Nous estimons au contraire, que le pays doit leur savoir gré de leur bonne volonté et des sacrifices qu’ils s’imposent pour faire le mieux possible. Il y en a, parmi eux, qui, même au point de vue militaire, ont une valeur réelle. Tous pourront être utilisés efficacement, nous en sommes persuadé. Aussi devons-nous les encourager le plus possible.

Dans tous les cas, nous ne pouvons que gagner à leur fréquentation, car ce sont presque tous des hommes instruits et éclairés. S’ils étaient aussi exclusifs et aussi orgueilleux que nous, ils pourraient répondre à notre dédain par une immense pitié. Il faut avouer, en effet, qu’en dehors de nos connaissances militaires, nous sommes sensiblement inférieurs comme hommes et comme citoyens, à tous ces avocats, ces journalistes, ces médecins, ces professeurs, ces commerçants, ces employés, ces agriculteurs, ces industriels et iutli quanti, qui sont nos camarades de la réserve et de la territoriale. N’est-ce point un fait reconnu par nous tous que s’il nous fallait gagner demainnotre vie, en dehors de notre métier, nous en serions pour la plupart incapables ? De quel droit alors méprisons-nous des hommes qui, quotidiennement aux prises avec les difficultés de la vie, dans toutes les branches de

l'activité humaine, font preuve à chaque instant d’initiative, d’énergie, d’intelligence, de virilité, de décision, de courage, en un mot de toutes les qualités de l’être pensant et agissant? Nous, les instruments, nous qui ne savons nous conduire que d’après l’ordre et la consigne, nous dédaignons les hommes libres et responsables ! Nous sommes à plaindre vraiment, et il n’est pas étonnant que ces messieurs de la réserve et de la territoriale recher- ; client peu notre société. Franchement, à moins qu’ils ne considèrent comme un devoir d’humanité de nous venir catéchiser et instruire dans les devoirs de l’homme et du citoyen, nous comprenons fort bien qu’ils nous laissent de coté.

Il résulte de cette situation qu’en définitive, les ‘ cercles militaires ne sont fréquentés que par les : officiers de l’armée active. Le monde extérieur dont nous parlons plus haut se réduit ainsi considérablement. Le cercle, ifui ouvert, serait un insi trumentde sociabilité, un agent de progrès, devient ainsi une machine compressive de toute intellectualité, un outil de réaction, une espèce de communauté fermée aux intluences du dehors, où la règle étroite et uniforme régit tous les rapiiorts. ’ Tout y est hiérarchisé, jusqu’aux tables. Ici c’est la table des officiers supérieurs, là celle des capitaines, plus loin, celle des lieutenants et souslieutenants. Tous les officiers, quoique membres du cercle au même titre, sontloin de s’y confondre ; Jsauf de rares exceptions, les grades y sont rigoureusement observés. Les discussions, comme bien l’on pense, sont loin d’y être libres. On n’en varie guère les sujets; le fameux esprit militaire est

l’officier

toujours là, pour empêcher les cœurs et les cerveaux (le s’ouvrlr, les enthousiasmes de se manifester.

Dans ces conditions, les cercles militaires sont néfastes et il importe de leur enlever tout caractère ofliciel. Les contribuables ont par conséquent le devoir de réclamer la suppression de toutes les subventions qui peuvent leur être encore accordées, et les officiers d’être libres d’en faire partie ou non. Ce droit du reste devrait exister en tout état de cause. I

On comprend, en effet, que les officiers comme | n’importe quelle catégorie de citoyens aient le droit de fonder des cercles, mais on ne saurait admettre que l’obligation d’en faire partie soit (( formelle » pour tous les officiers ou fonctionnaires militaires ayant rang d’officier, de la garnison. 11 en est cependant ainsi. Dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, on viole la liberté individuelle sans que cette mesure semble se justifier en quoi que ce soit par le bien du service el l’ exécution des règlements militaires. On impose une cotisation mensuelle à des \ gens qui ii’y tiennent peut-être pas, sans leur de- ; mander leur avis ; on les force à faire partie d’une ' société dont ils ne veulent peut-être pas. Et s’il leur i plaît d’aller prendre leur café en face, au lieu d’al- . 1er au cercle, ou même de ne pas en prendre du i tout ? S’il leur plaît de faire partie d’un cercle civil et non du vôtre? De quel droit, encore une fois,* pesez-vous sur les consciences, de quel droit dis- > posez-vous de l’argent d’autrui ?

Les officiers sont tous camarades, dites-vous, et J» il est des traditions qu’il faut respecter, auxquelles! on ne saurait se soustraire.

Pardon, où est-ce écrit? La tradition n'est pas la loi. Si on l’avait toujours respectée, nous en serions encore au déluge et la Révolution n’aurait pas eu lieu. Elles sont loin d'être toutes respectables, vos traditions. Du reste, du inoinent où elles portent atteinte au droit le plus sacré de l’individu : disposer de soi, nous les rejetons.

Sur la (( fameuse camaraderie )),nous avons déjà lonné notre avis, en prouvant (pi’elle ii’éLait qu’une limmense duperie pour la plupart des cas. Mais adnettons-la. Vous nous concéderez au moins ({u’elle loit être volontaire; du moment qu’elle cesse d’avoir ce caractère, que vous l'imposez, elle cesse l’être ipso facto. Alors (|ue reste-t-il ? Sur quoi )ouvez-vous bien vous appuyer pour justifier votre naniére de voir?

il Pour l’édification detout le monde nous voudrions [u'un de ces jours un officier refusât de payer la j;3tisation du cercle et qu’il traduisît l’administraiion militaire devant le Conseil d’Etat. 11 aurait sùiement gain de cause, aucun texte de loi n’autorianf qui ([iie ce soit à faire des retenues sur la olde à ce sujet.

; Nous ne comprenons pas très bien d’autre part, intérêt que peuvent avoir les citoyens à ce (jue es officiers aient des cercles bien à eux et fermés iix profanes. S’ils se figurent, encore une fois, lie le ôien du service et l’exécution des règlements mililires y sont intéressés, ils se trompent étrangeleiit. Qn’on veuille bien remaripier que nous ne cirions pas des bibliothèques de garnison. S’ils ii^'rchent au contraire a s’isoler le plus possible ’îs officiers, ils font bien d’accorder des subven-

l’officier

lions. Le Parlement ferait peut-être bien à son tour, de discuter cette question au prochain budget de la guerre. A notre avis, comme nous l’avons dit plus haut, toute subvention devrait être supprimée, afin d’enlever au cercle son caractère officiel. Il devrait être établi sur les mêmes bases que les cercles civils : n’en font partie que ceux qui le désirent. Le recrutement des membres devrait être libre et ne pas se faire uniquement dans le monde militaire. Qu’on l’entoure de toutes les garanties nécessaires, soit, mais que chaque membre ait le droit de présenter qui lui plaît, sous sa propre responsabilité. De cette façon, nous en sommes convaincu, l’élément civil finirait par s’infiltrer peu à peu dans l’élément militaire, par le pénétrer de vie réelle, et tout le monde y gagnerait, même les civils. Ces derniers pourraient ainsi suivre de près les etforti: faits par l’armée pour être à hauteur de sa mission, le cas échéant, et se familiariser avec les diverses questions de la défense nationale qui, dans un pays libre, devraient être à la portée de tous les gens in telligents. De cette façon, on se connaîtrait mieuî les uns les autres, on s’apprécierait et on finirait par s’aimer. Cette hostilité sourde existant entre h' militaire et le « pékin, » cette méfiance instinctivt; du dernier, méfiance se traduisant en clameur ai moindre échec, disparaîtraient pour faire placi à une confiance réciproque, car il n’y a rien de te que de se connaître pour prévenir les dissentimenfi et les déceptions. On ne verrait peut-être plus d( ces emballements irréfléchis pour l’armée, on n’en tendraitjpeut-être plus des discours dithyrambique; sur des mérites et des vertus hypothétiques, mai;.

on préviendrait aussi ces affolements dangereux ' si la défaite devait encore nous éprouver, et on se- L rait moins enclins à croire à la trahison, dans des I malheurs toujours possibles. Si on a crié avec eni: thousiasme : « A Berlin ! » et qu’après la débâcle I on ait vu des traîtres partout, c’est que le pays ne i connaissait pas l’armée. Les officiers de 1870 qui I tout d’abord étaient des dieux n’étaient plus bons i ensuite àjeter aux chiens. Ces deux opinions ôtaient,

! la première excessive, la seconde injuste. Pour prévenir tout malentendu, il faut se connaître, nous ; le répétons. Le service obligatoire n’est pas suffisant pour faire de l’armée, une armée vraiment nationale, car il ne touche qu’à l’homme de troupe. C’est de l’officier qu’il faut surtout s’occuper, c’est ' celui-ci qu’il faut pénétrer d’esprit moderne, qu’il ;r faut mettre en circulation, comme nous l'avons 1 dit. L’isoler, comme on fait actuellement, c’est vouloir, de gaîté de cœur, en faire un prétorien.

Nous savons bien qu’il opposera une résistance I acharnée à toute réforme et à toute idée nouvelle,

; car de sa nature et surtout par état, il y est réfrac- ' taire, mais qu’importe? N’est-il pas vaincu d’a- ■ vance? Tout homme de progrès en saurait-il douter?

Nous protestions dans le chapitre précédent, au * nom de la liberté de conscience, contre la pression ; cléricale exercée par certains chefs de corps au j sujet des fêtes religieuses. Qu’on nous permette de j protester de nouveau, au nom du même principe, ! et surtout au nom de la liberté individuelle, contre

L’OFFICIER

l’ingérence de l’autorité dans certaines cérémonies religioso-patriotiques où le bien du service et l’exécution des règlements militaires n’ont rien à voir, nous ne cesserons de le répéter.

Tout le monde sait que depuis TAnnée terrible, l’Eglise, profitant de nos désastres comme elle aurait profité de nos victoires, le cas échéant, s’évertue à mettre la France en coupe réglée, au nom d’un pseudo -patriotisme et par des moyens cliarlatanesques absolument révoltants. Sous prétexte de prier pour les âmes du purgatoire qui n’ont que faire de ses mensonges et de ses hypocrisies, elle insulte à chaque instant à notre douleur, en évoquant dans des cérémonies organisées à grand fracas, tous les combats qui se sont livrés sur les divers points du territoire. A chaque anniversaire, c’est une exploitation macabre dont rougira l’ins-, toire et qui, en attendant, frappe de stupeur tous les esprits libres et indépendants. Quand on pense que le Sacré-Cœur de Montmartre, ce monument de l’aberration humaine, ne date pas du moyenâge, ni même de Charles X, mais de nos jours : qu’il a été élevé sons nos yeux en expiation des « crimes de la France, » c’est-à-dire des crimes de l’Empire absous par cet ignoble archevêque Sibour que Victor Hugo a tlétri â jamais dans les Châtiments., parle Te Deum du 1®’’ Janvier 1853, on est comme ahuri de tant d’inconscience et. on se prend à douter de Dieu. On se rappelle que ce Te Deum fut chanté pour fêter le succès du Deux-Décembre. Nous mettons sous les yeux de nos lecteurs, la virulente apostrophe du grand poète et nous faisons le souhait, nous émettons le vœu, qu’on la fasse

ET LA CKISE FKANCAISE

apprendre par cœur aux enfants à la suite du Pater -, à côté de la prière sublime, expliquant la vraie grandeur de la Providence, il est bon de faire ressortir l’infamie du prêtre ; la moiistruosité de l’antithèse sera pour eux une grande leçon.

Le Te Deum du 1®"’ Janvier 1852.

Prêtre, ta messe, écho des feux de peloton.

Est une chose impie ;

Derrière toi, le ijras ployé sous le menton Rit la mort accroupie,

Piêtie, on voit frissonner, aux cieux d’où nous venons. Les anges et les viei’ges.

Quand un évêque prend la mèfhe des canons Pour allumer les cierges.

Tu veux être au Sénat, voir ton siège élevé Et ta fortune accrue,

Soit; mais pour bénir l’homme, attends qu’on ait lavé Le pavé de la rue.

Peuple, gloire à Gessler ! meure Guillaume Tell!

Un râle sort de l’orgue.

Archevêque, on a pris, pour bâtir ton autel Les dalles de la Morgue.

Quand tu dis : — Te Deum! nous vous louons. Dieu fort, Sahaoth des armées!

Il se mêle à l’encens une vapeur qui sort Des fosses mal fermées.

On a tué la nuit, on a tué le jour.

L’homme, l’enfant, la femme!

Crime et deuil ! Ce n’est plus l’aigle, c’est le vautour.

Qui vole à Notre-Dame.

210 l’officier

Va, prodigue au bandit les adoi’ations :

Martyrs, vous l’entendîtes 1 Dieu te voit, et là-haut tes bénédictions O prêtre, sont maudites I

Les proscrits sont partis, aux flancs du ponton noir. Pour Alger, pour Cayenne;

Ils ont vu Bonaparte à Paris, ils vont voir En Afrique, l’hyène.

Ouvriers, paysans qu’on arrache au labour,

Le sombre exil vous fauche !

Bien ! regarde à la droite, archevêque Sibour,

Et regarde à ta gauche;

Ton diacre est trahison et ton sous-diacre est vol;

Vends ton Dieu, vends ton âme!

Allons, coiffe ta mitre, allons, mets ton licol,

- Chante, vieux prêtre infâme !

Le meurtre à tes côtés suit l'office divin.

Criant : feu sur qui bouge I Satan tient la burette, et ce n’est pas de vin Que ton ciboire est rouge.

(Victor Hugo, les Châtiments)

Donc l’Eglise, sous prétexte de patriotisme, organise un peu partout des cérémonies funèbres. C’est son droit. C’est aussi son droit d’y inviter les autorités locales et les officiers, si elle le juge à propos. Ceux-ci sont évidemment libres d’accepter ou de refuser, cela se comprend. Malheureusement cette liberté n’est qu’apparente. Les généraux et colonels s’y prennent d’une façon telle, que seuls, quelques officiers intransigeants osent ' résister :

' les timides suivent la majorité, quelles que soient , leurs opinions intimes.

î Généi’alement les choses se passent de la façon . suivante.

I Une note paraît au rapport, à peu près conçue î en ces termes ; « Le général Commandant d’ar- . » mes a reçu de Monseigneur l’Evêque de X... avis ■ » qu’une messe pour le repos des âmes des ofti- I » ciers et soldats morts pour la Patrie à la bataille » de... sera dite le... Des places seront réservées ‘ )) à MM. les officiers.

)) Ceux de ces messieurs qui désireraient y as- )) sister sont priés de se joindre au Général, tel jour » et à telle heure, sur la place de l’Hôtel de ville , » ou sur le parvis de la cathédrale.

» Tenue du jour, gants blancs.

» Toutes facilités seront laissées aux sous-ofli- » ciers et soldats qui désireraient assister à la cé- » rémonie. Le service de semaine commandera le » cadre nécessaire, pour les conduire à l’église et » les ramener ensuite au quartier. »

Parfois la note est plus catégorique. Au lieu des mots « ceux de ces messieurs qui désireraient y i assister », on met : « Ces messieurs sont priés de se joindre au général, etc... » ou mieux ; « Pour cette cérémonie, réunion des officiers, tel jour, etc... »

Ces deux dernières rédactions, même la preimière, constituent un ordre formel. Nous avons d’ailleurs connu des chefs qui, des yeux, faisaient l’appel et notaient soigneusement les récalcitrants.

Quant aux hommes de troupe, « ils désirent » presque tous assister à la cérémonie qu’ils consi-

L’OFFICIER

dèrent comme une distraction, d’autant plus que c’est autant « de pris » sur l’exercice et les corvées.

Eh bien ! nous estimons qu’il y a là un abus de pouvoir ou tout au moins une pression scandaleuse sur les consciences. Gela est d’autant plus vrai que le caractère patriotique que l’on donne à la cérémonie, force en quelque sorte les gens à y assister, surtout les officiers, dont le patriotisme, nul ne l’ignore, est l’unique profession. Quelque anticlérical que l’on soit, on ne s’expose pas ainsi de gaîté de cœur à passer pour un sans-patrie, on y va même de ses deux sous à la quête obligatoire, l’Eglise n’oubliant jamais ses petits profits, même pendant les cérémonies les plus nobles, les plus saintes et les plus douloureuses. A la veuve qui pleure devant le cercueil de l’époux, elle demande l’aumône, nous l’avons vu. C’est le mendiant cynique qui au besoin menace.

Il n’y a pas que l’Année terrible dans le domaine patriotique qui soit pour le prêtre une source de profits, et surtout un puissant instrument de domination. Il y a aussi la Pucelle, l’héroïque Jeanne, l’humble bergère que l’Eglise a fait brûler comme sorcière, hérétique et relapse et qu’elle a eu plus tard l’audace de vouloir canoniser, infligeant ainsi à sa mémoire la suprême insulte, l’exploitation de la victime par le bourreau. Sur ce cadavre de martyre, témoignage éternel de son crime, sur cette fosse dont l’odeur la poursuivra à jamais, l’Eglise, vampire monstrueux, a édifié tout un culte et toute une religion, lui permettant de sucer sans cesse le sang de ce peuple français si généreux

que Jeanne délivra avec l’aide de Dieu et malgré les Gauchon du passé, dignes prédécesseurs des Sibour.

Par une fatalité étrange au premier abord, mais très compréhensible à la rétiexion, on trouve l’infâme main du prêtre dans la plupart des grands crimes de l’histoire. Partout et toujours son souftle impur a souillé le Beau, le Bien et le Vrai, partout il a éteint la lumière. Son haleine empestée, à travers les siècles, décompose les nations, partout U sème la haine, la consternation et la mort. Malheur aux peuples qui ne savent pas secouer sa tutelle 1

Beaucoup nous disent ; « Que vous importe après tout, d’assister à une cérémonie religieuse, même si vous n’avez pas la foi! Vous n’en mourrez pas, allez, et ça ne fait de mal à personne. »

Gomment, « ça » ne fait de mal àpersonne? « Ga » fait un mal énorme au contraire, car lésinasses vivent surtout d’exemples. Le peuple, voyant à l’église, toutes les autorités civiles et militaires et toutes les notabilités; voyant le Préfet, le Maire, le général, les ofliciers en corps, la magistrature, l’administration, tout (^e qui compte dans la ville se prosterner avec idolâtrie devant le saint-idboire et l’hostie consacrée, ces deux signes d'aberration, autrement dit devant le Saint-Sacrement, cet outil d’abêtissement, prend le tabernacle du prêtre pour le temple de Dieu et se jirosterne aussi. G’est surtout par les concessions de tous les inditférents, des faibles de caractère et des sceptiipies, par la peur du H qu’en dira-t-on », et par l’infériorité de la culture intellectuelle des femmes, que le catho-

l’officier

licisme se maintient. Si tout le monde voulait mettre sa conduite en harmonie avec ses principes, en France, il n'en aurait pas pour vingt ans. Il appartient donc à tous les gens éclairés et sincères de prêcher d’exemple et de comliattre à outrance le catholicisme, par tous les moyens légaux, jusqu’à la défaite irrémédiable. Tant qu’il subsistera, tant que Rome aura du pouvoir, l’esprit humain devra lutter péniblement contre les ténèbres; il ne pourra faire de grands pas que le jour où la masse sombre du Vatican sera abattue à jamais. Que la pensée fixe de cette œuvre à accomplir, soit le dehnda est, Carthago de notre génération, qu’elle soit la base de la politique française! Quand on pense que d’immenses foules stupides se pressent encore dans des nefs oliscures, qu’elles s’y agenouillent et s’y prosternent devant des idoles grotesques et comme aspect et comme symbole, on est pris de pitié pour notre misérable destinée humaine et on pleure !

Voilà pourquoi nous protestons avec la dernière énergie contre la violence qui est faite à nos consciences. Le Rapport ne doit contenir que des ordres et des dispositions relatifs au service. Les invitations du genre de celles dont nous venons de parler, pas plus que les invitations mondaines, ne doivent y trouver aucune place. Quand les ministres du culte catholique veulent inviter les officiers, ils n’ont qu’à employer les moyens habituels usités envers les autres citoyens : avis personnels, circulaires, affiches, presse, prône, etc... Les corps d’officiers n’ont pas à répondre à de pareilles invitations; les officiers ne doivent se trouver en état de « corps constitué », que dans certaines circonstan-

ces déterminées par les règlements, pour les visites officielles par exemple.

Puisque les visites officielles viennent naturellement sous notre plume, qu’on nous permette d’en dire quelques mots.

Ces visites sont dues, aux termes du décret du 4 octobre 1891 portant règlement sur le service dans les places de guerre et les villes ouvertes, aux ministres, aux différentes autorités militaires et à quelques autorités civiles et religieuses, ces dernières comprenant les évêques, les archevêques et les cardinaux.

A notre avis, aucune autorité religieuse ne devrait y avoir droit, puisque l’Etat fait profession de neutralité en matière de religion, et c’est justice.

Puisqu’il n’en n’est pas ainsi, puisque les corps d’officiers doivent des visites aux princes de l’Eglise catholique, pourquoi n’en serait-il pas de même pour les chefs des religions protestante et juive, également reconnues par l’Etat au même titre que la première ? Pourquoi en sortant de chez M. Richard, archevêque de Paris, les officiers n’iraient-ils pas rendre visite à M. Zadoc-Kahn et au chef de la religion protestante? Aucune raison valable ne saurait justifier cette exclusion des uns et ce traitement de faveur vis-à-vis des autres.

Que si 1 on nous dit que la majorité des Français est catholique, nous répondrons que les minorités juive et surtout protestante sont suffisamment importantes pour que l’on doive s’occuper d’elles. Au reste, c’est là un argument de fait et non de prin- ’ cipe. A s’en tenir à celui-là il faudrait rétablir l’en-

l’officier

seignement catholique dans les écoles. Notis ne pensons pas ce soit là le rêve des hommes de progrès. Nous déplorons, avec beaucoup d’entre eux, l’école sans Dieu. Nous croyons fermement qu’il serait possible, en dehors de toutes les religions confessionnelles, en dehors de tout culte et de toute idolâtrie, d’introduire dans nos programmes d’éducation primaire, des notions élémentaires et suffisantes sur l’idée de Dieu et l’immortalité de l’ànie. Nous sommes intimement convaincu que les programmes actuels ne sont que momentanés. A notre avis, nous sommes dans une période transitoire de destruction ; notre époque a pour mission de démolir le catholicisme, d’en faire toucher du doigt les plaies et les horreurs, d’en faire sonder les noirs abîmes, et de préparer ainsi l’avénement de la religion nouvelle, toute de lumière et de vérité, avec la sublime morale de l’Evangile à sa base. Ce jour-là le règne de Dieu sera vraiment arrivé et Jésus sera ce qu’il a été et ce qu’il a voulu être : le plus grand des missionnaires terrestres, l’émancipateur de l’humanité. De l’au-delà mystérieux où il veille sur la terre, il aura enfin la joie de se voir apprécié à sa juste valeur, et de ne plus être insulté à chaque instant par une adoration grossière et ridicule, dans des temples édifiés avec le sang et la sueur des pauvres humains qu’il a voulu affranchir. Il sera vraiment le Fils de l’homme et non le dieu anthropomorphe d’une conception stupide qu’on a voulu faire de lui, il sera un grand génie devant lequel nous nous inclinerons toujours avec respect, et non une idole devant laquelle on se prosterne.

Quoi (fu’il en soit, quels ({ue soient nos regrets de voir toute idée de Dieu luinnie de l’école, nous préférons encore cela à l’ingérence des prêtres dans l’enseignement public. Plutôt que de voir encore une fois les hommes noirs et sinistres au milieu de nos enfants, plutôt ([ue de les voir à nouveau distiller leur poison dans les Ames innocentes, nous préférons tout, même l’athéisme. Au moins ce dernier pourra-t-il être atténué dans une certaine mesure par la vraie morale. Mais malheur à nous si nous laissons encore pénétrer en nos esprits, la fausse morale de ces hommes, celle qui depuis Loyola pervertit les générations successives en les abêtissant. Anathème I oui, anathème au prêtre 1 Anathème au catholicisme! Nous le haïssons de toute la force de notre âme, de toute la puissance de notre pensée, parce qu’il est le mal.

Aussi protestous-nous contre les visites officielles auxquelles les princes de l’Eglise ont encore droit. C’est là un reste de vieilles coutumes qui aurait -dû disparaître depuis qu’on a décrété l’instruction laïque et obligatoire. D’ailleurs, ne leur a-t-on pas supprimé déjà le poste militaire et la sentinelle à laquelle ils avaient encore droit il n’y a pas longtemps? Poiuapioi hésiterait-on à en faire autant pour tous les vestiges île leur ancien pouvoir temporel ? Qu’ils se confinent donc dans leurs attributions spirituelles, qu’ils échangent avec leurs fidèles toutes visites possibles, mais que les esprits indépendants ne soient plus astreints à l’avenir à . aller présenter leurs hoininages a des gens qui, à ■ leurs yeux, sont le symbole de la superstition, de , l’erreur et du mensonge, quehiue estimables d’ail-

l’üfficieu

leurs qu’ils puissent être parfois au point de vue privé.

Telles sontnos idées. Nous reconnaissons qu’elles sont loin d’être celles de la plupart de nos camarades. Ceux-ci au contraire, sont toujours très disposés à faire des visites, officielles ou non, à l’évèque ou au curé. Les grands chefs ne manquent jamais, après avoir baisé pieusement l’anneau pastoral, de célébrer sur un ton ému et sincère, « le parfait » accord qui a toujours régné entre le clergé et )) l’armée, accord qui se démentira moins que ja- » mais à l’avenir, et que nous prions Dieu de bé- » nir. » Le prélat répond sur le même ton, le général ou le colonel rebaise l’anneau pastoral et on se sépare le sourire aux lèvres, enchanté des deux côtés.

Il n’en est pas de même quand il s’agit d’aller rendre visite à un préfet ou à un ministre de passage. Oh 1 alors, le « boniment » change.

« J’ai l’honneur, monsieur le préfet, de vous pré- » senter les officiers de la garnison. A l’occasion )) du 1'”’ janvier, ils sont heureux de se joindre à )) moi pour vous offrir leurs souhaits de bonne an- » née. »

Ou bien :

« J’ai l’honneur, monsieur le ministre, de vous » présenter les officiers de la garnison et de vous » souhaiter en leur nom et au mien, la bienvenue » dans notre ville. »

De dévouement à la France et à la République, « d’accord », entre le pouvoir civil et le pouvoir

militaire, ou plutôt de subordination du second au premier, il n’en est pas question. Pourvu que l’accord existe entre le sabre et le goupillon, c’est suffisant.

Le Préfet ou le Ministre, eux, répondent par des banalités où il est bien question de la République, puis finissent presque toujours par entonner un couplet « patriotard », dont on ne leur sait aucun gré du reste. Et les officiers se retirent dédaigneux, vexés d’être obligés d’aller rendre visite à ces « paltoquets », à ces avocaillons et à ces gratte-papier, tenant en leurs mains les destinées de la France « de Louis XIV et de Napoléon », et qu’un caporal et huit hommes sufliraient à balayer, si on i voulait bien leur donner carte blanche pendant i vingt- quatre heures.

Et dire que M. Déroiilède ne veut marcher c^u’a- I vec un général! C’est beaucoup trop ; au dire de i beaucoup de ces messieurs le cuisinier de l’escouade peut siiflire. Tout le monde ne sait-il pas que tous i ces politiciens se terreraient, s’ils voyaient seiilei ment un shako poindre à l’horizon? Au commandement de ; Sabre! main, il n’y aurait plus personne.

, Il n’y a ijue ce Labori du diable qui n’a pas l’air d’avoir peur : le sabre de Carrière, pas plus (jue les plumes des généraux, ne semble l’etfaroucher; il J met ces derniers sur la sellette et il vous les [ retourne comme de simples pékins. C’est le renversement de tout.

Ce chapitre étant surtout consacré à la revendi- ' cation en faveur des officiers, d’une liberté entière et absolue, en dehors de leur service spécial, (Quelques réflexions sur les droits civils et politiques

L’OFFICIER

dont ils sont privés, nous paraissent y trouver leur place, naturellement.

Sous l’Empire, les militaires votaient comme tous les autres citoyens. Après la guerre on a prétendu que c’était grâce au recensement des votes militaires pour le plébiscite que les Prussiens avaient connu l’elfectif de notre armée, et, entre autres arguments, on s’est servi de celui-là pour retirer le droit de vote aux officiers.

De nos jours les effectifs des différentes armées européennes sont conn.^s de tout le monde. Dans tous les pays le ministère de la guerre publie tous les ans, des tableaux indiquant l’effectif à incorporer et sa répartition entre les différentes armes. Partout on peut se procurer les renseignements les plus précis et les plus détaillés, sur l’organisation, le fonctionnement, la composition et l’effectif de l’armée. L’argument invoqué plus haut tombe donc de lui-même.

Nous n’en voyons pas d’autres semblant justifier la mesure d’exception dont les officiers sont frappés. Prétendra t-on qu’il faut soustraire l’armée aux agitations de la politique? Cet argument n’est pas sérieux; il repose sur un mot et non sur un principe. « Agitation », c’est bientôt dit, mais la politique ne se réduit pas à des agitations. S’il en était ainsi, il faudrait y soustraire, non seulement les officiers, mais tous les citoyens; s’il en était ainsi, le peuple devrait abdiquer entièrement ses droits entre les mains d’un homme dont le pouvoir serait aussi absolu que possible : plus de discussion et par suite plus d’agitation. Si l’on reconnaît au contraire que les peuples libres ne se peuvent

gouvei’ner que par la discussion, que tous les citoyens ont le devoir de concourir au gouvernement de l’Etat, que chacun d’eux doit apporter ses lumières, si faibles soient-elles, que le suft’rage universel n’est pas un vain mot, que la politique enfin n’est pas une simple agitation, mais le creuset où viennent se fondre les idées et où s’élabore l’avenir, on ne comprend plus pourquoi les officiers en sont systématiquement écartés. Est-ce parce que ce sont des gens instruits et généralement intelligents, malgré leurs préjugés? Gomment, on donne le droit de vote à l’illettré qui ne sera la plupart du temps qu’un instrument entre les mains du capitaliste ou du politicien, et on le refuse à l’oflicier dont la capacité intellectuelle est telle, qu’on a fait de lui un dirigeant, qu’on l’a chargé de dresser et d’éduquer des hommes? Etrange antinomie.

Mais, dira-t-on, si l’armée avait le droit de vote, n’y aurait-il pas lieu de craindre de la part des officiers une pression d’autant plus redoutable qu’ils ont un pouvoir presque absolu? Dans ces conditions le ressort du suffrage universel serait faussé.

Cet argument n’est pas plus sérieux que le précédent.

Si vous craignez des abus de pouvoir de la part des officiers, qui vous empêche de prendre des mesures pour les éviter? Le jour où ces messieurs — en admettant que le sentiment du devoir et le respect des obligations contractées en embrassant la carrière ne fussent pas suflisants, — seraient convaincus que des peines disciplinaires très graves, voire même la non-activité ou la mise en

L’OFFICIER

réforme, sanctionneraient infailliblement toute propagande électorale, ils s’en abstiendraient généralement, on peut en être sûr.

D’autre part, faut-il ne pas faire une réforme sous prétexte qu’elle peut offrir quelques inconvénients? Toujours la même manière de raisonner, consistant à discuter à côté, à n’envisager les choses que sous leur aspect extérieur, sans jamais se soucier de les considérer en elles-mêmes, en leur essence, en leur principe philosophique. Hé ! supprimez donc tout alors, la presse, la science, la littérature, car partout il y a des inconvénients.

Ceci posé, nous rentrons dans la question de fait, et nous nous hâtons de déclarer que nous ne réclamons pas le droit de vote pour l’armée tout entière, mais seulement pour les officiers, et pour les sousofficiers, caporaux et soldats rengagés ou commissionnés.

Gela pour deux raisons.

Premièrement, nous ne sommes pas partisan du droit de suffrage à vingt-et-un ans. A notre avis, un homme, d’une façon générale, ne peut réellement avoir quelques idées à lui, quelques notions raisonnées de ses droits et de ses devoirs politiques, que vers l’âge de vingt-cinq ans. Avant il ne pourra guère avoir que celles de son milieu et surtout de ses éducateurs. Dans ces conditions, n’ayant pas line connaissance suffisante des choses, il ne saurait voter librement, la liberté ne se concevant pas sans la connaissance. Nous voudrions donc qu’on ne fût électeur qu’à vingt-cinq ans. Quant à l’éligibilité, nous la reporterions volontiers à trente ans, surtout pour les maires et les députés.

; Deuxièmement, le service militaire à courte dui rée — il sera bientôt de deux ans, puis d’un an — ; permet de négliger le contingent sous les drapeaux dans l’expression de la volonté nationale, i: Pour ces deux raisons, nous croyons qu’on peut

I ne pas se préoccuper dans la question électorale, I des jeunes soldats dont l'age varie entre vingt-et-un et vingt-quatre ans. Et cela donnerait satisfaction [ aux gens qui pensent que la politique n’est qu’une agitation, au moins en grande partie. Au point de vue des principes cependant, il n’y a pas à se dissimuler que, les civils de vingt-et-un à vingt-quatre ans ayant le droit de voter, leurs camarades de l’armée doivent l’avoir aussi. Il est vrai que le nombre de ces civils est assez restreint avec la loi de recrutement actuelle II comprend tous ceux qui ont été reconnus trop faibles pour faire des soldats et pendant deux années, les dispensés des diverses catégories ne faisant qu’un an. On aurait donc le choix entre deux solutions : ou donner le droit de vote à tout le monde, en mettant les hommes valides sous les drapeaux sur le même pied que les malingres non-incorporés, ou mettre ceux-ci sur le même pied que les militaires, jusqu’à la libération de leur classe, en supprimant le droit de vote à tout le monde. Nous préférons ce dernier moyen.

Quoi qu’il en soit, les raisons que nous venons d’exposer ne sauraient s’appliquer aux officiers et aux sous-officiers, caporaux et soldats rengagés et commissionnés. Ce sont là des soldats de carrière. Les premiers y passent au moins trente ans, les seconds au moins quinze ans. Ce sont des hommes mûrs et non plus des jeunes gens. Remplissant un

L’SFFICIER

rôle important dans la Nation, ils ont intérêt comme tous les autres citoyens à ce que les affaires du pays soient bien gérées. Ils doivent donc avoir le droit de s’en occuper et ils en ont le devoir.

On pourra encore nous dire que, trop absorbés par la préparation de la défense nationale, ils ne sauraient s’occuper de politique, n’en ayant pas le temps. C’est là une agréal)le plaisanterie. Bien qu’ils ne passent plus leur vie au café comme autrefois, bien qu’on travaille beaucoup dans l’armée, il faut le reconnaître, à qui fera-t-on croire qu’un officier a moins de temps qu’un ouvrier pour lire les journaux et se tenir au courant de la politique de son pays? Ce n’est pas sérieux.

Par contre, voici un argument redoutable que nul ne formule ouvertement, mais qui n’en est pas moins le principal obstacle, le seul, devrions-nous dire, à l’adoption de la réforme que nous réclamons.

Les officiers et les sous-offlciers de carrière ne sont pas républicains, il s’en faut, et le gouvernement de la République se soucie fort peu d’armer des ennemis.

Cette raison est peut-être suffisante pour des politiciens, mais elle ne saurait être prise en considération parles gens qui mettent la liberté et surtout la liberté d’opinion au-dessus de toute question de parti. Si vraiment la République courait un péril parce qu’on donnerait le droit de vote aux officiers et aux sous-offlciers rengagés, c’est-à-dire, en chiffres ronds, à soixante mille électeurs de plus dans une population qui en compte plus de huit millions, c’est qu’elle est peu solide et qu’elle ne répond

nullement aux aspirations du pays. Dans ces conditions elle n’a qu’à disparaître. Si le pays ne veut pas de la liberté, s’il ne veut pas de la lumière, s’il ne veut pas du progrès, nul n’a le droit de les lui imposer. S’il veut réellement revenir au gouvernement d’un homme, à la monarchie, — ce que nous sommes loin de penser, — s’il veut reculer, c’est son droit. Nous sommes bien tranquille quant au résultat final. Nous savons bien que la Réaction, que nous considérons d’ores et déjà comme impossible, ne pourrait régner que pendant un espace de temps très court. Malgré l’aberration du moment, la France marchera en avant de plus en plus, et dans les seules voies légitimes, celles de la démocratie.

Au reste, si les ofliciers et sous-ofticiers sont réactionnaires aujourd’hui, qui nous dit qu’ils ne seront pas républicains demain? Par conséquent, la raison d’espèce elle-même perd toute sa valeur. Admirable force du vrai ! Il ramène aux principes, au nom de leurs intérêts mieux compris, ceux-là même qui voudraient s’en éloigner au nom de ces mêmes intérêts mal envisagés.

Mais une autre raison prime tout à nos yeux, et c’est celle qui domine notre modeste étude, celle qui nous a guidé : ^officier doit être absolumont libre en dehors de son service spécial. Encore une fois, nous ne nous lasserons pas de le répéter, il faut soustraire l’oflicier à son milieu, si vous voulez qu’il cesse d’être un prétorien éventuel. Associez-le complètement à la vie de la nation, et pour cela quelle réforme est plus urgente que celle que nous demandons? Décentralisez-le, brisez les différents

l’officier

moules qui l'enserrent, les cadres où il ne se meut (lue diflicilement. Forcez-le malgré lui à penser par lui-même et à agir, en lui donnant la liberté dont il ne veut pas. Faites-lui comprendre qu’il doit cesser d’être un numéro pour devenir enfin un homme. Il vous en voudra tout d’abord, cela est certain ; il vous fera la guerre, il vous insultera, cela est évident; mais qu’importe? Par la force des choses, en vertu de la loi fatale du progrès, il vous reviendra.

Avec le droit de vote, nous réclamons naturellement tous les droits civils et politiques, mais surtout celui de la liberté d’écrire.

On se figure à tort que si les officiers étaient armés de ce droit, la discipline en pourrait souffrir. Est-ce qu’elle en souffre dans la magistrature, dans l’université et dans les différentes administrations, puisque aussi bien il faut toujours en revenir à cet argument? Croit-on qu’elle y est moins forte que dans l’armée, nous voulons dire que dans le corps d’officiers? Ce serait une grave erreur.

Quand on parle de discipline militaire on s’en fait volontiers un épouvantail, comme de toutes les choses qu’on n’a pas suffisamment observées ou qu’on enveloppe de certaines légendes plus mystérieuses que vraies. On se figure qu’elle se traduit toujours parla brutale interpellation du vieux sousolf., imposant silence au bleu, en roulant des yeux furibonds : « Taisez-vous, nom de Dieu! » et coupant court à toute discussion. Certes, la discipline

I est sévère, très étroite, personne ne le nie; pent- I être même est-elle en effet ffuelquefois brutale,

^ parce que mal appliquée. Il n’en est pas moins vrai qu’entre officiers, théoriquement du moins, elle s’appuie sur un principe plus noble et plus élevé ' que la crainte. On est discipliné parce qu’on reconnaît la nécessité de faire abnégation de soi dans l’intérêt commun : c’est là le jirincipe supérieur de toute association et il ne peut être que louable en soi. S’il donne lieu à des abus nombreux, s’il a i créé un état de choses de plus en plus insupportable dans l’armée, c’est parce qu’il a été altéré par certaines traditions d’un autre âge et par des conceptions surannées, c est parce que les dirigeants successifs ont toujours voulu faire de l’armée un instrument passif dont la mission serait moins de défendre le pays que le pouvoir et ce qu’on est convenu d’appeler « la Société ». Si on la tient soigneusement à l’écart des « agitations de la politique », ce n’est pas, croyez-le bien, qu’on craigne son insubordination au jour du danger, mais parce qu’on a peur qu’elle ne se laisse pénétrer par les idées « malsaines » du socialisme, c’est-à-dire du progrès et de l’avenir. Les « hommes d’ordre et de gouvernement » ne concevant pas d’autre gouvernement que le leur et ayant l’armée entre les mains, se soucient fort peu de l’abandonner à leurs adversaires auxquels elle se rallierait inhiilliblement dans un temi)s relativement court, si on laissait pénétrer jusqu’à elle cette lumière qu’ils craignent tant.

Insuliordination, disent-ils? Pensent-ils vraiment que si les ofliciers avaient le droit d’écrire,

l’officier

ils en profiteraient pour discuter dans les journaux tous les ordres de leurs supérieurs? Ce serait puéril. Et si par hasard, cela arrivait quelquefois, les règlements n’arment-ils pas l’autorité d’un pouvoir suliisaut pour réprimer toute faute, car c’en serait une évidemment (]ue de se livrer à des polémiques persouuelles vis-à-vis des chefs, pour des questions intéressant uniquement k service? Nous pensons du reste qu’on trouverait fort peu de directeurs de journaux disposés à remplir leurs colonnes de récriminations dont l’intérêt, surtout à la longue, serait pis que médiocre pour leurs lecteurs.

On pourrait aussi, et on devrait imposer des limites à cette liberté de parler et d’écrire. Elle devrait naturellement s’arrêter à l’entrée de la caserne et dans le service proprement dit, comme elle s’arrête au seuil du prétoire ou à la porte du lycée. Personne n’y trouverait à redire.

En revanche, quels avantages n’en pourrait-on pas retirer? Faut-il les énumérer? Ce serait vouloir faire l’apologie de la liberté que tant d’esprits éminents ont faite avant nous ; nous n’aurons pas l’outrecuidance de nous engager dans leur sillage. Mais qui ne voit de prime abord combien on gagnerait dans la libre discussion des doctrines et des méthodes, uniquement au point de vue militaire ? Que de personnalités existant certainement dans notre armée et végétant dans l’ombre, se feraient jour I Que d’abus surtout, les uns dus à l’erreur, les autres, les plus nombreux, volontaires, seraient à dénoncer ! Que d’imperfections à signaler! Si la liberté de la presse avait existé pour les officiers de l’Empire, Sedan n’eût pas eu lieu, car

on aurait vu et écrit ({u’il manquait plus « d'un bouton de guêtre a. Hélas ! en ce temps-là elle n’existait môme pas pour les civils.

Récemment, lors du triste incident de Fashoda, la France a été stupéfaite de notre infériorité navale et surtout de notre manque absolu de préparation : nous n’avions pas de munitions dans nos arsenaux et nos côtes n’étaient même pas à l’abri d’un coup de main. Comme en -1870 nous dormions dans une douce quiétude, ce qui prouve que décidément, nous aimons peu nous rendre compte par nous- mêmes; l’habitude du dogme et de l’autorité nous rend incorrigibles. Un lieutenant de vaisseau avec qui nous avions pu causer longuement au début de l’atlaire, ne nous avait pas caché toutes ses inquiétudes en nous faisant à peu près toutes les révélations qui ont été faites depuis par la presse. Aussi ne nous ont-elles pas surpris. Si cet officier de marine, et beaucoup d’autres avec lui sans doute, avaient pu écrire librement, nous sommes convaincu que depuis longtemps ils auraient jeté le cri d’alarme.

D'autre part, qui ne voit l’immense avantage qu’il y'aurait à percer enlin à jour les prétendus mystères dont on enveloppe généralement les gens et les choses militaires? Ces mystères ne sont redoutables ({ue parce qu’ils ont ce caractère ; mis en pleine lumière, ils feraient rire. C’est là, du reste, un principe fondamental chez tous les grands exploiteurs d’hommes : mener les foules ignorantes par battrait ou la terreur de l'inconnu, surtout quand derrière la toile où s’agitent, paraît-il, de redoutables secrets, il n’y a rien. C’est là un

l’officier

fait trop élémentaire pour que nous y insistions.

Une des meilleures preuves que nous puissions fournir à l’appui de notre thèse, c’est l’histoire de ces dossiers secrets et ultra-secrets qui ont joué un rôle si important dans l’alîaire Dreyfus. A en croire ceux qui les détenaient, c’étaient des explosifs à peine maniables, quelque chose de terrible que l’on ne pouvait toucher qu’en tremblant. En définitive, ils ne contenaient rien, sinon des faux très dangereux pour leurs auteurs et aucunement pour la défense nationale. Le commandant Guignet luimême, représentant de l’Etat Major devant la Cour de Cassation, ne faisait entrer lésa prétendues présomptions » qu’ils contenaient, qu’en dernière ligne, après les aveux Lebrun-Renault, d’hilarante mémoire pour tous les gens sensés et de bonne foi. Et pendant que le bon public terrorisé craignait à chaque instant une nouvelle invasion des hordes germaniques, pendant que des écrivains misérables et indignes, des bandits de la presse, affolaient la France, les grands chefs criminels, à l’abri du mystère, essayaient de dormir. Mais la conscience veillait et le remords aussi ; de ses tenailles noires, il broyait leur cœur et torturait leur esprit. Ils ne répondaient pas. En vain, les mettait-on tous les jours sur la sellette, ils demeuraient muets, imitant de Gonrart le silence prudent. Et ils étaient bien heureux, de par leur situation particulière, de pouvoir se taire. Leurs défenseurs avaient beau jeu en criant à l’insulte, à la calomnie, à la persécution que ces nobles soldats, respectueux de la. discipline, supportaient stoïquement. Ils ajoutaient même, avec cette audace des criminels endurcis

(jui savent toujours en imposer, que si la grande muette ne pouvait pas parler, le peuple, lui, parlerait, et ne supporterait pas éternellement ces continuels outrages à son armée. Le peuple, hélas I avalait en grande partie toutes les inepties qu’on lui racontait et croyait à tous les mensonges. Instinctivement, sans aller au fond des choses, il prenait parti pour ceux qu on attaquait et qui ne jmuvaient pas se défendre. Cela ne serait pas arrivé si les officiers, comme tous les autres citoyens, pouvaient écrire librement. Le peuple lui-même, dans ce cas, aurait forcé les accusés à répondre, <à se justifier et à confondre leurs accusateurs. 11 aurait alors demandé des arguments et des preuves, et non plus des mystères, et il aurait vu ainsi que ceux qu’on accusait étaient coupables cent fois pour une. La sympatliie irraisonnée qu’il éprouvait pour eux, .se serait ainsi dissipée et la crise n’aurait pas été aussi pénible. Les journaux infâmes auraient été privés de leur thème favori de la persécution, et leur clientèle aurait été ainsi réduite tout naturellement, aux échappés des diverses jésuitières, aux réactionnaires de tout poil, à quelques braillards soudoyés, et entin à quelques imbéciles comme il y en a dans tous les partis; le tout dirigé par quelques misérables, horreur du genre humain, et dont les noms sont sur toutes les lèvres.

Ils ont eu au contraire, avec eux, beaucoup de braves gens, de « lions Français », comme ils disent, gens de cœur sinon d’esprit, mais ne disposant pas des moyens et du temps nécessaires pour se faire une opinion par eux-mêmes. Et comme ils

L’OFFICIER

voyaient d’un côté, l'accnsation libre et de l’autre, la défense entravée, ils prenaient parti pour la dernière, sans pouvoir se rendre compte. Pourraiton les en blâmer? C’est le cas de dire, qu’en certaines circonstances, il faut s’en prendre plus aux institutions qu’aux hommes, car enfin, il ne faut demander à ceux-ci que ce qu’ils peuvent donner. En l’occurrence, dans une atîaire aussi complexe et aussi délicate, demander à tous les citoyens une opinion ferme et éclairée, c’était évidemment ex- j cessif. La majeure partie d’entre eux était obligée ! de s’en rapporter aux pouvoirs officiels et aux organes habituels de la presse. La crise n’aurait pu être conjurée, à notre avis, que par le jeu naturel d’institutions plus libérales et de moeurs plus modernes, toutes choses qui auraient dû être préparées de longue main par un enseignement civique et une éducation politique d’aspirations autres que celles qui se font jour actuellement dans une grande partie de la nation. La liberté de la presse pour les militaires était incontestablement une de ces institutions désirables, et il est regrettable qu’ils n’en aient pas été pourvus. Nous persistons à croire que cela eût atténué bien des choses, et qu’il y a là une réforme urgente dont le Parlement ne saurait trop se préoccuper.

Les droits civils et politiques, quel qu’en puisse être momentanément l’inconvénient pour la République, doivent être accordés sans retard aux officiers et sous-officiers ou soldats de carrière. Ce sera un des meilleurs moyens de combattre le militarisme qu’une nation libre ne saurait accepter, sous peine de mort. Nous espérons bien qu’un re-

présentant du peuple voudra se faire l’écho de notre voix à la Chambre ou au Sénat.

Si vous voulez que vos officiers cessent d’être des prétoriens, faites-en des citoyens.

Avant de clore ce chapitre, nous voudrions dire quelques mots de l’introduction des journaux dans les casernes. Ici encore il s’agit d’une atteinte à la lilierté.

Nous les avons vu interdire souvent par les chefs de corps, bien qu’aucune loi ni aucun texte de règlement n’autorise une pareille décision h Si ' ce texte existait, du reste, nous en demanderions immédiatement la suppression. Il est inadmissible, en effet, que sous prétexte de cacher aux soldats quelques entrefilets parfois hostiles à leurs supérieurs, on les force à vivre comme des brutes, dans l’ignorance absolue de ce qui se passe dans leur pays. Encore une fois et toujours, nous poserons l’éternelle (juestion ; « Sommes-nous un peuple libre, oui ou non? Devons-nous vivre avec la liberté, malgré les quelques inconvénients qu’elle présente pour les esprits insuffisamment éclairés, ou, sous la forme républicaine, devons-nous toujours conserver les traditions autoritaires de l’ancien régime ? »

I. Le présent ouvrage était écrit et compose avant la décision prise récemment par M. le général de Galliffet, ministre de la guerre, au sujet de l’introduction des journaux dans les casernes. (Note de l’éditeur).

Dans cette question de journaux on n’envisage, comme toujours, que les abus, surtout depuis l’Affaire. Si au moins l es chefs de corps étaient impartiaux? Il s’en faut qu’il en soit ainsi. Alors que certains journaux sont impitoyablement proscrits, au besoin par des « affiches », d’autres, sous l’œil paterne des adjudants de semaine, franchissent facilement les grilles du quartier et pénètrent dans les chambrées. Il est vrai que ce sont ceux des « bons Français. » Il leur arrive bien, à la vérité, d’insulter le Président de la République, les ministres, le général de Galliffet, le général Brugère, le lieutenant colonel Picquart, le capitaine Fre3^statter, le commandant Hartmann, le général Sebert etc... pour ne citer que les plus connus ; d’exciter l’armée à la rébellion, de faire l’apologie du coup d'Etat et même de suspecter le conseil de guerre de Rennes, ô Zola ! mais tout cela n’est rien. On n’insulte l’armée que si l’on s’attaque à Esterliazy, à Henry et à quelques autres que tout le monde connaît. Le Père Dulac en a décidé ainsi.

Il y a là un abus de pouvoir qui doit cesser. En temps normal, du reste, les journaux s’occupent peu des faits et gestes des officiers. Donc, même à ce point de vue, le danger de les laisser lire par les soldats ne paraît pas considérable. Nous comprenons fort bien toutefois, que les chefs militaires, agents conscients ou non de l’obscurantisme, soient peu partisans de la réforme et c’est une raison de plus pour que nous la réclamions énergiquement.

Des décorations. — Considérations générales. — De la Légion d’honnenr. — Ce qu’en pensent les officiers. — Comment on est décoré dans l’armée et inconvénients du système. — Un exemple récent. — La suppression de la Légion d’honneur s’impose. — Les civils ont des titres supérieurs à ceux des officiers aux décorations. — Comparaison entre ces derniers et les commerçants, industriels et ouvriers. — Les officiers de réserve et de territoriale et leur soif de décorations.

L’étiage intellectuel et moral d’un peuple se pourrait presque déterminer d'après son amour du panache, des distinctions et des honneurs. On peut dire que plus il les aime, plus il se rapproche de l’état primitif. A l’état sauvage, les hommes se parent avec des anneaux dans le nez, des tatouages, des scapulaires faits avec la peau de leurs ennemis, des chapelets d’os venant |de la même source, des plumes sur la tête, etc... Les chevelures humaines suspendues à la porte de leur demeure, et les crânes soigneusement classés, témoignent de

L’OFFICIER

leur vaillance ; les trophées d’armes prises à l’ennemi affirment leur valeur. Au fur et à mesure que hl civilisation les pénètre, ils rejettent certains de ces attributs par trop sanglants et les remplacent par des objets plus doux, si nous pouvons nous exprimer ainsi, évoquant également leurs qualités guerrières, mais moins répugnants à la vue. Ce sont généralement des armes ou des croix d’honneur, des médailles, de simples couronnes civiques parfois, mais toujours des insignes grossiers dont l’aspect extérieur est significatif. On se contente rarement de la simple satisfaction du devoir (?) accompli.

Il y a là un si profond symptôme de l’universelle vanité humaine que tous les pouvoirs despotiques, môme d’origine démocratique, en tiennent compte largement. Il vient un moment où l’homme, comblé de tous les biens matériels, est presque inaccessible à l’intérêt; les dotations en terre et en argent, les grasses sinécures u’ond presque plus de prise sur lui. On a recours alors à l’exploitation de la vanité. On lui confère des titres nobiliaires, des grades honorifiques, des décorations. Le pouvoir se l’attache ainsi solidement, lui et sa race, et ce n’est pas autrement que les trônes établissent leurs assises. Aussi les aristocraties de classes, quelles qu’elles soient, sont moins conservatrices par amour des princes et par fidélité à leur personne, que par dévouement à leur propre cause et pour leur propre intérêt.

En somme, l’intérêt et la vanité sont les deux plus puissants mobiles des actions humaines. Mais comme ces deux sentiments sont peu recomman-

dables, il faut les dissimuler. L’homme a en lui une idée de justice et de désintéressement qui, j malgré ses passions et ses vices, malgré ses ins- : tincts ataviques, proteste du fond de la conscience j contre les mauvaises choses. Pour qu’il accepte celles-ci sans réserve, il faut leur donner au moins l’apparence de la vertu. Pour qu’il en soit fier, il i faut les « masquer. » C’est ce qui se fait au sujet 1: de certaines décorations et de certains trophées 1 dont nous nous enorgueillissons encore. C’est ainsi que tuer des hommes qu’on ne connaît pas et qui ne nous ont rien fait; massacrer leurs femmes,

’ après les avoir violées, et leurs enfants; achever leurs blessés, brûler leurs villages ou les dévaster, bombarder leurs villes, les voler et les spolier; les emmener en captivité et les faire travailler de j force sous le bâton et le sabre, cela s’appelle ^ « faire des exploits guerriers, accomplir de glorieux

faits d’armes. » Pour en récompenser les auteurs on leur donne des grades et des décorations de façon à les distinguer de la foule, et on les sacre grands patriotes. Ceux-ci se figurent ainsi qu’on récompense leur patriotisme alors qu’en réalité on exi)loite leur égoïsme et leur vanité. 11 est clair qu’en ce (]ui concerne les récompenses honorifi- (|ues surtout, qui ne procurent aucun bien-être, elles leur importeraient peu, s’ils n’avaient personne autour d’eux pour les admirer, s’ils étaient en plein désert, ce qui prouve bien qu’en pareil cas, leur vanité seule est en jeu.

La guerre, sans être nécessaire, — le mal ne l’étant jamais, — n’a malheureusement pas encore disparu de la surface de la terre. Quoique tout

L’OFFICIER

semble indiquer que son règne sera définitivement terminé avant peu en Europe, elle est encore dans le domaine des choses possibles, et il importe de s’y préparer, quelque douloureux regrets que l’on en ait. Nous nous garderions donc bien, pour notre part, de réclamer la suppression de l’armée sans une entente préalable entre les différents Etats, entente que les gouvernements ne semblent pas encore disposés à établir. Elle ne sera du reste possible, à notre avis, que lorsque tous les peuples seront maîtres de leurs destinées, ce qui arrivera peut-être beaucoup plus tôt qu’on ne le pense. Tant qu’on verra un Guillaume II, se prétendre investi d’un pouvoir d’en haut, d’une mission divine pour diriger son peuple, il n’y faut pas songer. Il faut donc conserver soigneusement notre instrument de défense, l’armée, tout en le transformant complètement, cependant. A ce sujet, bien que nous soyons partisan de fortes modifications matérielles, du service d’un an, de l’acheminement vers une simple milice nationale que nous estimerions très suffisante pour notre défense, même en présence d’une Allemagne armée jusqu’aux dents, nous pensons que la transformation doit être surtout morale.

Préparons-nous à la guerre, soit, puisque les événements nous y forcent, mais ne l’exaltons pas. Cessons de nous mentir à nous-mêmes et de détourner les mots de leur signification. Cessons de glorifier de prétendus exploits dont rougiront les générations futures. Nous aurons beau décorer du nom de patriotisme, la haine de l’étranger, elle n’en st p as moins la haine. Nous aurons beau

ET LA OKISE FRANÇAISE

nous croire des « braves » parce que nous aurons massacré (Quelques Allemands, nous n’en serons pas moins de simples assassins, irresponsables directement, il est vrai, mais prenant notre part du crime de la nation et responsables des mauvais sentiments que nous aurons propagés, des mœurs barbares que nous n’aurons pas dénoncées et combattues à temps. Nous aurons beau nous parer de galons, de croix et de médailles, de panaches et de plumets, nos mains n’en seront pas moins sanglantes, la tache de lady Macbeth n’en sera pas moins visible et elle ne nous en souillera pas moins. Le remords des peuples ronge les citoyens. Tout ceci bien entendu, si nous avons provoqué la guerre, si nous avons jiris une offensive non justifiée. Si, au contraire, nous avons été attaqués injustement, notre culpabilité aura disparu, mais à condition que nous nous soyons bornés à une défense nécessaire, cette défense sociale pouvant très bien comporter du reste une offensive stratégique i. Pour se défendre, on est (juelquefois obligé d’atta- (^uer. Dès que l’ennemi sera mis hors d’état de nous nuire, nous devrons cesser de lui faire du mal; dès qu’il reconnaît sa faute ou son impuissance, il redevient pour nous un homme aiufuel nous devons tendre la main. Gardons-nous surtout de le blesser par le triomphe de notre victoire. Soyons modestes, très modestes même, car il n’y a pas de quoi s’enorgueillir vraiment d’avoir versé le sang de nos semblables et d’avoir fait couler les larmes de nos frères, même si on y a été forcé. Le

1. Le mot défense est loin d’avoir la même signification que le mot défensive.

l’officier

passant, assailli brusquement au tournant de la rue, et se débarrassant heureusement de son agrès- . seur qu’il a cependant été obligé, pour sa légitime défense, de combattre à coups de revolver, a-t-il de quoi être lier de sa victoire ? N’est-il pas peiné plutôt d’en avoir été réduit à l’emploi des moyens violents? Et si son ennemi n’est que blessé, voudriez-vous qu’il l’achevât? Ne lui appartient-il pas, au contraire, à lui plus qu’à tout autre, de réparer le mal qu’il a fait, de soigner les plaies du vaincu, de lui tendre la main et de l’aider à se relever?

Beaucoup de gens pensent qu’il nous faut une armée fortement constituée et que pour cela on doit chercher à développer en elle le sentiment de la discipline, exalter son courage, remonter son moral, et même exciter son chauvinisme. Pour atteindre ce but, dès l’école, on bourre l’esprit de l’enfant d’idées fausses et dangereuses. L’histoire qu’on lui apprend ne comporte guère que des faits d’armes dits « glorieux », les images qu’on met sous ses yeux, représentent presque toujours des guerriers et des rois, des tableaux de combat et des scènes de carnage. Sous prétexte de patriotisme on lui apprend à haïr tout ce qui n’est pas Français. On lui enseigne même, dernier degré de l’aberration, la vengeance nationale. Dans les écoles catholiques on va plus loin : au nom du Dieu de justice et de miséricorde, on enseigne la haine de tout ce qui ne relève pas de Rome, français ou non. On y crie : mort aux Juifs! et on y fait l’apologie de la Saint-Barthélemy.

Avec un pareil enseignement, l’enfant ne rêve que batailles et soldats. Sur cent gamins de l’école

primaire ou des écoles secondaires, indifféremment, quatre-vingt-dix au moins veulent être soldats, et avoir un sabre, un sabre, comme dit la chanson. Plus tard quelques-uns changent d'avis, surtout parmi ceux de la seconde catégorie (jui veulent bien être ol'liciers, mais ne tiennent nullement à aller dans la chambrée. Il n’en est pas moins vrai (jue dans l’esprit de tous, il reste toujours un besoin de chauvinisme et une soif de militarisme qui sont un grand danger pour la nation.

Nous aussi nous voulons une année fortement constituée, c’est-à-dire capable d’assurer la défense du pays. Mais nous ne pensons pas (pi’ilsoit nécessaire pour cela de puiser notre force dans des sentiments malsains et dans un enseignement suranné. Pour faire l'éducation de nos enfants, au lieu de regarder le passé nous nous tournons vers l’avenir. Au lieu (ie nous cantonner dans des conceptions rétrogrades, nous pensons qu'on peut changer de méthodes et s’inspirer de principes plus élevés. Convaincu que de plus en plus rien de durable ne saurait se fonder qui ne s’appuie sur la justice et la vérité, nous croyons qu’il est grand temps de changer notre manière de faire et de révolutionner nos mœurs. On nous dit que pour faire des soldats il faut exalter leur ardeur guerrière et surchauffer leur patriotisme. Pour faire des instruments aveugles, des instruments entre les mains d’un tyran, c’est possible; pour faire des soldats qui veuillent uniquement défendre leur pays, non. Nous prétendons, nous, (]u’une armée composée d’hommes ayant foi dans l’avenir, croyant au progrès et à l'humanité, ayant l’amour du jirochain et

la haine de l’injustice, mettant la vérité au-dessus] de tout, abhorrant le mensonge, pénétrés de l’esprit! de sacrilice et de dévouement, que cette armée est' invincible. Et qu’on ne vienne pas nous dire que ce^ serait là une armée de saints et qu’elle est impos-f sible à constituer. Gela n’est pas vrai. Les enfants,’’ et surtout ceux du peuple, sont très malléables; iij est très facile, si on s’y prend à temps, de donneri à leur esprit l’empreinte que l’on désire. On arrive] bien, au nom d’un pseudo-patriotrisme, à leur fab’e] faire les plus grandes choses, à les rendre capables? de tous les sacriûces. Pourquoi n’obtiendrait-on^’ pas le même résultat au nom d’un principe supé-! rieur à tous, celui de justice”? Peut-on soutenir sé-"^ rieusement qu’à la frontière, l’homme pénétré des' sentiments que nous venons d’exposer, tout en, n’ayant aucune haine contre « l’ennemi », ne vaudrait pas le « brave à trois poils » que l’a-j mour des aventures et un certain instinct animal' pousseraient en avant? Croit-on qu'il ne vaudrait’ pas le « vrai patriote, » suivant la significationf commune? Ce serait nier la foi dans les grandes: idées, ce serait nier Jésus, ce serait nier l’apôtre,’t le missionnaire, le martyr, ce serait nier le bien!^ Et point n’est nécessaire d’être très éclairé pour: mourir pour sa foi; toutes les religions nous eiV, donnent des exemples nombreux et concluants. Ce] sont des fanatiques, dira-t-on, que ceux qui meu^; rent ainsi, et surtout des ignorants ; ils ne donnenh leur vie du reste cj^ue parce qu’on leur promet le' ciel. Jamais on ne fanatiserait ces gens-là avec une idée, si noble soit-elle, s’il n’y a pas le ciel au bout, c’est-à-dire si cette idée n’est pas une reli-

gion; aussi persisterons-nous à croire que le meil- H leur moyen de conduire les hommes, en dehors de I la religion, est encore celui dont on se sert géné- : râlement, l'appât de l’intérêt et de la gloire.

Ij Gela est vrai pour des ignorants, mais ne l’est I plus pour des hommes quelque peu éclairés. Pour i ceux-ci l’idée est suffisante et capable d’inspirer I mieux qu’un aveugle fanatisme, un dévouement ! d’autant plus profond et plus efficace qu’il s’appuie I sur la foi raisonnée. Au reste, quel homme n’a pas sa religion, même celui qui fait profession de ne ; croire à rien ? IMalgré tout, au fond des esprits les plus positifs, il y a un doute sur l’invisible, une I aspiration vers l’au-delà mystérieux. Bien peu de ! gens, s'ils veulent être sincères, sont matérialistes, i Quoi qu’il en soit, dés que l’homme est suffisamment éclairé pour comprendre la beauté d’une idée et pour lui faire tous les sacrifices nécessaires, il ! n’a plus besoin de mauvais excitants pour se dé- [ vouer. L’intérêt agira toujours puissamment sur lui,

; sans doute, mais il saura le mettre de côté au beiSoin, comme il le fait aujourd’hui par patriotisme.

I Toute la question est de savoir si nous sommes assez mûrs pour substituer à cette dernière idée, désormais trop étroite et mauvaise, telle qu’on la 'comprend généralement, celle de justice et d’humanité sans acception de frontières; si nous som- Inies capables de défendre celles-ci, non par haine ide l’ennemi, mais par haine de l’injustice et de l’a- Igression, jiar amour du bien.

A la (question ainsi posée, et malgré de sinjguliéres et déconcertantes réminiscences des âges 'barbares, nous n’hésitons pas à répondre: oui!

L’OFFICIER

Peut-être même à cause de ces réminiscences que nous considérons comme la pierre de touche de l’état actuel de la civilisation. L’horreur qu’elles ont soulevée partout en Europe et dans le monde entier est la meilleure preuve du progrès accompli. Quand la fumée de la ])ataille se sera dissipée, les combattants d’aujourd’hui, voire même certains énergumènes, seront épouvantés et ne voudront pas croire à tant d’aberration. Toujours une ilée ou une institution dont le terme est venu, se déconsidère par ses propres excès : c’est la loi de l’histoire.

En répondant : oui, nous sommes mûrs pour la justice, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous dire que peut-être nous l’avons toujours été. Sans aller jusqu’à dire avec l’auteur du Contrat social que' l’homme naît naturellement bon et que c’est la société qui le rend mauvais, nous croyons que l’homme naît surtout ignorant. Il y a bien, à la vérité, quelques exceptions inexplicables et semblant échapper à toutes les lois connues de l’hérédité, de l’éducation et du milieu. Nous voulons parler des esprits supérieurs que s’affirment malgré tous les obstacles, des génies brillant malgré l’obscurité, ou, dans le sens opposé, des monstres en lesquels les instincts bestiaux, la férocité innée, le crétinisme invétéré, résistent à tous les soins, sont rebelles à toute éducation. Il y a là un fait sur lequel se brise le scalpel de la science, voire même celui de la raison, et qui semble faire partie de ce mystère presque impénétrable précédant le berceau et reprenant par delà la tombe. Peut-être pourrions-nous, l’œil ouvert par le rêve, trouver le mot de l’énigme dans des spéculations hasardeuses et cependant ra-

ET LA (;rise française

tionnelles, tendant à envahir de plus en plus le domaine des vieilles philosophies et à le transformer complètement. Mais cela nous mènerait trop loin et nous éloignerait sensiblement de notre sujet.

En dehors de ces êtres exceptionnels, hôtes à face humaine ou génies, la masse vient au monde ignorante et également apte, croyons-nous, au bien et au mal. Tout dépend de l’éducation et du milieu. Le cerveau de l’enfant, comme une cire molle est facile à pétrir; la bonne et la mauvaise semence y germent indilféremment. Si on lui enseigne un faux patriotisme et qu’on l’exalte, il y croit. Il croirait tout aussi bien à un idéal d’humanité plus élevé. Si on lui fait admirer le sabre et le panache, il en rêve. Il rêverait tout aussi bien du savant anxieusement penché sur la vie du moribond qui s’en va, de Pasteur étudiant le microbe, de l’astronome derrière son télescope, de Jacquard à son établi, du dilemme d’Hamlet, de l’écrivain persécuté, du philanthrope intelligent ou simplement généreux, de la vapeur et de l’électricité, du progrès et de la vie ! Question de choix pour qui le dirige.

Une remarque capitale s’impose cependant.

Gomment se fait-il que les hommes, la plupart du temps, — même ceux qui semblent pénétrés des meilleurs principes, — les oublient si vite quand ils arrivent au pouvoir?

De là vient tout le mal et là est le nœud de la question.

Il faut reconnaître en effet, que si l’enfant est généralement apte à toute éducation, l’homme, par contre, oublie assez facilement ce qu’on lui a enseigné de bon pour ne se laisser guider que par ses

passions dès qu’il peut les satisfaire. C’est ce qui explique que nous changions si peu malgré tant de changements. Tel qui dans l’opposition était un ardent philanthrope, est aussi égoïste que les autres dès qu'il arrive au pouvoir. A son tour, il combat ceux qui déploient son ancien drapeau.

Nous nous heurtons là à une difficulté presque insurmontable et décourageante au premier chef.

A cfuoi bon modifier les méthodes, à quoi bon changer les programmes, pourquoi substituer une philosophie à une autre, l’idéal d’aujourd’hui à celui d’hier, si demain, fatalement, le résultat doit être j le même, si l’homme toujours et partout, reste la proie de l’homme? Jusqu’ici, en effet, l’histoire de la civilisation n’apparaît tout d’abord c[ue comme une série detriomphes des ditférents personnages ou des différents partis, les uns sur les autres, d’une classe sur une autre. A y regarder de près cependant, il n’en- est pas ainsi. Celui qui observe profondément peut voir dès maintenant, dans ces triomphes successifs des partis du passé, l’échec définitif de tous dans l’avenir. C’est qu’à chaque lutte le rôle de la masse grandit, la voix du peuple se fait entendre plus forte. Là est le salut ! k. la lutte des hommes succède de plus en plus celle des idées. Au fur et à mesure- que la lumière pénètre, ce rôle devient de plus en plus prépondérant ; bientôt il sera seul légitime et souverain. Ce jour-là l’écueil que nous signalons plus haut disparaîtra fatalement. Il n’y aura plus de renégats parce (jue personne n’aura plus intérêt à l’être, le peuple, suffisamment éclairé, étant capable de les démasquer et de distinguer l’or du clinquant. Aujourd’hui encore on peut se

jouer de son ignorance et le tromper. C’est ainsi qu’on a pu lui faire acclamer les traîtres et insulter l’innocent et que sous le prétexte mensonger de faire respecter « l’honneur de l’armée «, on l’a plongé dansrignominie. Nous croyons fermement qu’il sera impossible de recommencer. Nous croyons (|ue dés maintenant, il se trouve dansnotre pays, d’un côté, une pléiade d’hommes sincères et éclairés, incapables de trahir leur devoir dans n’importe quelle occurrence et prêts à remplir consciencieusement leur t;'i(;he, au pouvoir comme dans le rang; de l’autre, un peuple bientôt prêt à les comprendre et à les contrôler au besoin, et décidé à ne plus avoir de maîtres mais simplement des délégués : ce sera l’affaire d’une génération tout au plus, le temps de faire porter leurs fruits à d’autres méthodes d’éducation. Nous l’avons déjà dit, nous sommes à un tournant de l’histoire.

Ceci posé, il est facile de comprendre que le temps de se débarrasser des vieilles défroques est arrivé. Im reste, nous l’avons expliqué précédemment, nous n’admettons pas qu’en aucun cas, sous prétexte d’ignorance du peuple, on se serve de faux emblèmes et de symbdles grossiers, qu’on décore l’infamie du nom d’honneur, la barbarie du nom de gloire. Appelons les choses par leur nom et assez d’hypocrisies !

Nous en sommes aux décorations. Nous voulons parler de la Légion d’honneur puisque aussi bien

L’OFFICIER

c’est à peu près la seule qui intéresse les officiers.

Posons d’abord un principe, ou plutôt exprimons un désir :

Toutes les décorations devraient être supprimées .

Il est honteux que nous en soyons encore à ne faire notre devoir que dans l’espoir d’une récompense, qu’avec l’idée de paraître au-dessus des autres, — et non d'y être réellement, — et d’attirer les yeux et le respect de la foule, surtout par des signes extérieurs. Notez que nous parlons ici des décorations méritées. Pour celles qui ne le sont pas, nous nous contenterons d’en flétrir les bénéficiaires en passant.

Avant d’aborder la discussion des conditions dans lesquelles la légion d'honneur est conférée actuellement aux militaires, prenons-la à l’origine. Nul n’ignore qu’elle a été créée par Napoléon dans le but de récompenser les services militaires et civils ayant un caractère exceptionnel et surtout les exploits guerriers. A vrai dire, le but réel de l’empereur était, en bon despote, de s’attacher le plus de monde possible. Napoléon ‘connaissait trop les hommes pour négliger un pareil instrument de gouvernement. La croix de la légion d’honneur remplaça celle de Saint-Louis, et fit partie de cet ensemble de distinctions et d’honneurs dont le souverain parvenu combla tous ses fidèles, qui ne lui en surent pas tous gré cependant.

Quoi qu’il en soit, elle ne fut pas trop prodiguée de son temps. A de très rares exceptions près, elle ne fut accordée qu’au mérite, c’est-à-dire, dans l’élément militaire, à ceux qui se distinguèrent le plus dans la liarbarie et le massacre.

! Qu'à la guerre ou soit, parfois oliligé de fouler aux i pieds les lois de riuimanité, nul n’en conteste la I douloureuse nécessité. Mais que l’on soit décoré 1 pour cela, c’est roide, coniine on disait au vieux temps; c’est de l’inconscience pure.

! On est au contact de l'ennemi; le feu crépite sur |! toute la ligne, un officier s’élance vaillamment, i entraînant sa troupe, entraînant les voisins, et il j culbute l’adversaire après un engagement sanglant.

On le cite à l’ordre du jour de l’armée et on le déi core. Pourquoi? Il a fait son devoir, un bien triste I devoir, ou plutôt il a obéi à une nécessité fatale, car tant qu’il y aura la guerre, on ne pourra pas la i faire sans faire couler le sang. Doit-il pour cela i être distingué de ses camarades? Ce signe rouge, j doit-il toujours lui rappeler l’horrible scène, le drame sombre? En somme, quoi qu’on en dise, malgré tous les sophismes, il a fait le mal, un mal inéluctable, soit, mais le mal, A notre avis, tout ce qui peut lui convenir le mieux, c’est l’oubli, c’est l’éternel regret d’avoir été l’instrument de la destinée dans des événements aussi redoutables et aussi douloureux. Paix sur les morts, dirions-nous à sa place, prions pour eux! Quant à ces armes évocatrices de prétendus exploits, nous les brisons; quant à ces rubans qu’on prétend nous glorifier, nous les déchirons ! Donnez votre ferraille et votre clinquant, vos médailles et vos croix aux pitres de la foire, pour amuser la foule, c’est là leur destination naturelle. Votre. Légion d’honneur pour nous n’est que la I^égion du deuil ; au lieu d’être rouge, cette couleur de l’avenir, elle devrait être noire pour rappeler son origine sinistre. Pendant

l’officier

qu’elle brille sur nos poitrines et que nous nous pavanons, nous ne pouvons pas nous empêcher de [tenser qu'elle est le prix du sang et que des larmes de mère, de sœur ou de fille coulent de l’autre côté de la frontière.

Heureusement, elle n’a plus aujourd’hui ce caractère odieux que nous avons essayé de dépeindre. Avec notre longue période de paix, elle s’est transformée en un colifichet ridicule et ne constituant plus qu’une prime à l’ancienneté. Cela vaut mieux, en somme : rien ne tue plus sûrement que le ridicule, en France du moins.

Maintenant on est décoré après un certain nombre d’années de service, fatalement, automatic|uement, comme on passe au grade supérieur, comme on perd ses dents et ses cheveux, disait assez spirituellement quelqu’un, lorç de la promotion au grade de chevalier dans l’Ordre national, d’un jeune commandant dont la décoration fit scandale. Cette promotion est le meilleur argument que nous puissions fournir en faveur de notre thèse.

L’officier supérieur en question, mêlé de très près à l’affaire Dreyfus, était fortement soupçonné d’y avoir joué un rôle peu honorable; il était même accusé d’avoir falsifié des pièces et d’en avoir fait usage pour perdre un ennemi d’ailleurs innocent. De la lecture des divers documents officiels de l’affaire, il résultait pour tous les gens de bonne foi, que cette accusation était très fondée. Comme elle était de sa nature infamante, il eût été assez naturel de surseoir à toute distinction (?) en faveur de l’officier soupçonné, avant qu’il se fût lavé de l’accusation formidable pesant sur lui. S’il s’était agi

ET LA CRISE EKANÇAISE

d’un grade à l’ancienneté, nons aurions compris qu’on ne pût pas passer outre, car l’ancienneté est un droit ac<iuis; mais il s’agissait d’une décoration, c’est-à-dire d’un choix (jui ne saurait jamais avoir un caractère obligatoire. En l’espèce, il n’en a pas d’après la loi, mais la coutume est déjà vieille. On est inscrit au tableau de la légion d’honneur, suivant son ancienneté, comme on est inscrit à l’annuaire. Quand notre tour arrive, on nous nomme, mathématiquement. C’est ainsi que l’oflicier en ({uestion, inscrit antérieurement aux faits répréhensibles qn’on lui reprochait, fut nommé. A la vérité, le ministre aurait pu le rayer au dernier moment, mais il aurait fallu alors en donner publiquement les raisons et consacrer ainsi ofliciellementles accusations portées contre lui. Ai)rès tout, là était peut-être le devoir.

Cet exemple est suggestif. On est décoré après vingt et quehpies années, campagnes non comprises, pour avoir fait simplement son métier, pour lequel on a déjà été rétrilnié. Gela s’appelle « avoir rendu des services au pays. » Mais tout le monde en rend des services au pays, excepté les inutiles,

^ et encore c’est discutable, rien n’étant inutile icibas. Dans ces conditions, tout le inonde devrait être décoré, et ce ne sont certes pas les ofliciers ({ui le j méritent le ])lus. En somme, l’Etat, moyennant quelques services (|ui n’ont rien d’extraordinaire, leur fournit pendant plus de vingt ans, de (juoi avoir bonne table, bon gîte et le reste, puis il les décore par dessus le niarclié, et leur donne ainsi un privilège qui apporte avec lui la considération et les honneurs. En vérité, ils n’ont ])as de quoi se plaip-

l’officier

dre. Et dire que d’aucuns prennent cela au sérieux ! Nous connaissons des officiers qui se figurent acquérir instantanément une valeur supérieure, du jour on la croix brille sur leur poitrine. On fête cela comme un grand événement, on se réjouit, on invite les amis; le corps d’officiers fait une réception en musique au nouveau décoré, on se met en liesse. Peut-on s’étonner après cela que tous ces gens-là soient si rebelles au progrès? Dans des es^irits aussi étroits, il va de soi que les idées un peu grandes ne sauraient trouver place. Bien plus, ils prennent en pitié ceux qui les préconisent. Inutile de dire que ces derniers ne se laissent pas arrêter par cette « poussière d’hommes »: ils s'époussettent et passent!

Peut-être quelques-uns d’entre eux, au fond, pensent-ils comme nous, mais ils se gardent bien de le dire. Il y a quelque chose qui prime les idées, c’est l’intérêt c’est l’esprit de domination. N’est-ce pas, ô saint Ignace? Après tout, se disent ses disciples, on n’a souvent que le prestige que l’on se donne. Le jour où nous cesserons de nous encenser nous mêmes, de nous admirer entre nous, le peuple pourrait bien se douter de la farce que nous lui jouons depuis tant de siècles et du néant de notre grandeur. Continuons donc à l’éblouir d’une fausse lumière et à lui faire croire que c’est encore à lui que nous pensons dans nos fêtes et nos festins; cela fait partie de l’ordre social. Continuons à sauver la société en nous partageant tous les profits. Tant que le peuple n’y verra pas clair, ça ira toujours; après nous le déluge.

Comme on le voit, la légion d’honneur a perdu pour les officiers tout caractère de récompense

exceptionnelle; il est rare qn’on puisse l’accorder pour « exploits », si ce n'est dans les troupes des colonies. Dans ces conditions, même en dehors de toute considération philosophi({ue, sa suppression s’impose. Si l’on pense qu’il y a lieu de maintenir la rétribution à laquelle elle donne droit, rien n’empêche de créer une prime d’ancienneté qui serait accordée au moment où l’oflicier serait dans les conditions actuelles. Les services seraient ainsi payés comme ils le sont aujourd’hui, si l’on estime que ce supplément est nécessaire et équitable, et on y gagnerait de supprimer une institution mauvaise parce qu’elle fausse l’esprit de tout le monde. Il est évident, en effet, que si sous prétexte de « gouverner » et de maintenir le peuple dans le respect de l’ordre et des traditions, on lui présente comme respectables des gens et des choses (jui ne le sont pas, des médiocrités la plupart du temps, on se prépare des déceptions pour l’avenir, 'rôt ou tard, il découvrira la supercherie et l’édifice s’écroulera comme un château de cartes. Soit, dira-t-on, mais pendant un certain temps au moins, on aura endigué ses passions et ses mauvais instincts; ce sera toujours autant de gagné. Pileux raisonnement, bien digne des esprits et des cœurs étroits de ceux ([ui se croient de profonds politiques et qui ne sont que des politi- ! ciens. (Juoi qu’ils disent, il est toujours mauvais 1 de régner par le mensonge et l’imposture. Il ii’y a ij pas que de mauvaises passions dans le peuple, il y ïj a aussi de généreux sentiments. Vous aurez endi- I gué pendant un certain temps, soit, mais au jour [i de la rnptnre ce ne sera pas seulement votre bar- ' rage pourri qui sera emporté; le torrent déchaîné

L’01''FIC1ER

brisant tout, envahira la campagne, se répandra dans la plaine et fera des ravages elfroyables qui vous plongeront dans le deuil et la misère. N’estce point là riiistoire de toutes les révolutions? Vous donnez à la foule une fausse idée de respect et de justice, puis vous vous étonnez ensuite que dans ses emportements, elle ne sache pas distinguer le vrai du faux, et qu’après avair détruit l’abus elle démolisse ce qui vraiment devrait être conservé. Ne vous en prenez qu’à vous; on ne' fausse pas les principes impunément. Et là, précisément, se trouve ce qu’on appelle la force des choses, ce que Gambetta appelait la justice immanente. C’est celle qui console tous les hommes de bien, les apôtres et les martyrs, une fois qu’ils l’ont bien comprise. Quand on sait que quoi qu’il arrive, tôt ou tard, la vérité triomphera, que cela est fatal, que les générations ne sont rien et que cependant l’homme est tout; que le mensonge, quelles que soient ses victoires apparentes et momentanées, sera définitivement vaincu, dans un an, dans dix ans, dans un siècle ou dans cent, — peu importe, — que l’on est immortel et qu’on verra sa défaite, quand on sait cela, voyez-vous, c’est déjà quelque chose, et l’on ne prend pas garde aux ronces du chemin.

Donc nous demandons la suppression de la Légion d’honneur pour les militaires; — et pour les civils aussi. Du reste, qu’on le veuille ou non, cette suppression se fera d’elle-même. L’institution est dès maintenant tombée dans un tel discrédit, qu’on rougira bientôt d’être décoré. Songez donc qu’on a arraché sa croix à Zola et qu’on l’a laissée à tant d’autres... inconnus, ou trop connus peut-être, pour

leur malheur et le nôtre, qu’on achète cela comme autre chose et pas trop cher, que, sans compter les vieux officiers, tout le monde est décoré. Le mal se tue par son excès et nous touchons au moment psychologique. Vous avez tout faussé, ô dirigeants, et vous déplorez maintenant cet universel scepticisme qui semble tout llétrir.

C’était fatal.

Quand on pervertit les esprits et qu’on dévoie les consciences, la notion du bien se perd momentanément. On respecte les idoles par ignorance puis, quand il se fait un commencement de lumière, quand la réaction se produit, dans le demi-jour du mensonge dont on est encore enveloppé, on insulte Dieu parce qu’on le prend pour une idole aussi.

Depuis quelques années cependant, un mysticisme latent semble se faire jour et vouloir nous envahir de plus en plus. Si notre remarque est juste, si cela est vrai, si nous ne sommes pas le jouet d’un phénomène d’auto-suggestion, il faut convenir que Victor Cousin avait raison, en prétendant que l’esprit humain parcourt invariablement un cycle philosophique semblant se décomposer ainsi : sen- 'malisme, idéalisme, scepticisme, mysticisme. Nous Bntrerions donc bientôt dans un nouveau domaine, •ar le scepticisme nous paraît expirant. Espérons [ue s’il doit en être ainsi, le mysticisme qui nous uenace, mentant quehjue peu à sa définition, sera aiftisamment rationaliste pour pouvoir s’accorder •vec la science. Bien que reconnaissant la faiblesse [es moyens mis à la disposition de l’homine, bien lie faisant une large part à l’inspiration et à la oi, nous ne pensons pas qu’une école philosophi-

L’OFFICIER

que, s’appuyant exclusivement sur elles, ait désormais quelques chances de succès. Il est des résultats acquis qu’il n’est plus permis de nier, des méthodes reconnues, tel le libre examen, qui s’imposent. Certes, bien des choses encore échappent à la science et à la raison humaine, mais il n’en est pas moins vrai (|ue tout ce qui est en contradiction absolue avec elles, doit être impitoyablement rejeté. Entre l’inconnu et l’absurde, il y a un abîme.

Puisque nous avons parlé plus haut des civils et de la Légion d’honneur, il n’est peut-être pas sans intérêt de faire connaître ce qu’en pensent les officiers.

Pour ces derniers, cet ordre national étant l’insigne de la bravoure et de « l’exploit » sur le champ de bataille, devrait être exclusivement militaire. Rien ne saurait dépeindre le dédain qu’éprouvent ces messieurs pour ces « marchands de calicot ou de charbon, pour ces tanneurs et ces marchands de cuirs, ces bureaucrates ou ces plumitifs », qu’on décore au même titre qu’eux. En ce qui concerne les politiciens, sénateurs, députés, préfets, sous-préfets, agents de toute sorte, voire même les magistrats, le dédain se transforme en un mépris profond. Jusqu’aux comédiens qui sont chevaliers de la Légion d’honneur, jusqu’aux histrions, disent-ils amèrement : cette République a tout souillé.

Nous ne contestons nullement l’abus qui est fait

des décorations, ce dont nous nous réjouissons fort du reste. Quand presque tout le monde sera décoré, personne n’y attachera plus d’importance et le mal disparaîtra ainsi de lui-même. Les gens respectables seront alors ceux dont la boutonnière sera vierge de tout ruban ; on ne pourra pas, en effet, les soupçonner de s’ètre livrés à des manœuvres plus ou moins avouables pour être décorés.

Il n’en est pas moins vrai que les récriminations des officiers ne sont nullement fondées : on ne voit pas bien en quoi les titres d’un capitaine, décoré après vingt et quelques années de service pour avoir fait son « train-train » de tous les jours, sont supérieurs à ceux d’un honnête rond de cuir.

En ce qui concerne les commerçants et les industriels, nous sommes d’un avis diamétralement opposé à celui de la plupart des officiers. Se distinguer dans le commerce et l’industrie, leur donner une impulsion nouvelle, fonder des maisons prospères et contribuer ainsi au bien-être général, innover, créer parfois, est autrement méritoire, sans aucun doute, que de décompter des capotes au magasin d’habillement ou de commander le maniement d’armes pendant plusieurs années.

Mais, répondent nos adversaires, en quoi le succès de ces gens-là mérite-t-il une récompense nationale? Ne sont-ils pas suffisamment récompensés par les bénéfices qu’ils réalisent? Vous ne voudriez pas nous faire croire, sans doute, qu’ils travaillent pour la Patrie ?

Et vous, répondons-nous à notre tour, n’êtes- vous pas dans le même cas? Si les commerçants et les industriels réalisent des bénélices, vous touchez

l’officier

votre solde; il y a compensation. Pas plus qu’eux vous ne travaillez exclusivement pour la patrie, bien (pie vous lui soyez tous utiles. Toute la question est de savoir si vos services sont supérieurs aux leurs. Nous croyons plutôt le contraire.

Quant aux politiciens en général, nous vous accordons qu’ils ne méritent pas grande considération. Mais ne confondons pas. Nous estimons en effet qu’un représentant du peuple remplissant consciencieusement son devoir ne saurait être trop honoré, et nous pensons qu’il est fort au-dessus d’un officier, quel que soit d’ailleurs le mérite de celui-ci. De même pour un magistrat. Au-dessus de tous, nous plaçons l’écrivain sincère, Thomme de lettres scrupuleux, le journaliste indépendant dont l’influence peut être si grande et si noble. Il y a en effet, un mérite rare à écrire toujours suivant sa conscience, surtout quand on s’adresse au public. Ils ne sont pas nombreux ceux qui peuvent échapper aux passions des partis, à la lutte des intérêts, à la faiblesse des attachements, aux sollicitations des puissants, quelquefois à l’agitation de la rue ; ceux qui, l’œil toujours fixé sur le devoir, calmes et sereins, planent par leur pensée au-dessus de la tourmente, tout en y prenant la part la plus active. Quand on rencontre un de ces hommes, il faut se hâter de lui rendre hommage, car on n’en verra peut-être pas d’autre.

Est-ce à dire que ce soient ceux-là qu’on décore? Il s’en faut, mais c’est ceux-là qu’on veut décorer, en principe. De même distingue-t-on toujours les vrais braves parmi les officiers? Ceux qui savent ce qui se passe généralement aux colonies, pour-

raient répondre à notre question. Aucun d’eux n’ignore qu’on y envoie généralement « les lils d’archevêque » auxquels il suflit de toucher barre pour en revenir comblés de grades et de décorations. Qui n’a entendu parler de cet officier revenu de la campagne de Madagascar, avec un galon de plus et la croix? Sa campagne s’était passée à l’hôpital où il était entré dés son arrivée dans l’île, pour ne le quitter qu'au moment de revenir en France.

Pour en revenir aux civils, si nous considérions la Légion d’honneur « comme un honneur, » nous proposerions pour la décoration tous les braves gens (lui, à force de travail et d’énergie, élévent honnêtement une nombreuse famille. Les voilà, les citoyens méritants !

Peut-on songer à établir une comparaison entre un ouvrier qui, par son travail, son courage, sa sobriété, son esprit d’économie, d’abnégation et de dévouement, sans jamais sortir de la bonne voie, donne au pays quatre ou cinq enfants honnêtes et scrupuleux, et un officier comblé de privilèges, pour lequel la vie est si facile, quoi qu’on en dise? Quelle force de caractère, quelle ténacité ne faut-il pas au premier pour triompher des difficultés quotidiennes de l’existence, pour surmonter la misère ou la défier au besoin, pour ne pas se laisser gagner par le désespoir? A quelles tentations ne doit-il pas résister, surtout dans son milieu, pour ne pas chercher l’oubli au cabaret comme tant de camarades, pour ne pas être une victime de l’alcoolisme ou de la débauche?

L’officier, lui, n’a généralement qu’à se laisser vivre.

L’OFFICIER

De ces deux hommes, quel est le plus méritant? La réponse n’est pas douteuse. Cependant on ne voit jamais la croix d’honneur briller sur la poitrine d’un ouvrier. Voudrait-on nous faire croire que le type que nous venons de décrire n’existe pas ?

La vérité est que l’ouvrier appartient à une classe sociale dite inférieure — nous en sommes encore aux classes — et qu’il n’a droit qu’à doux choses : le travail accablant et la misère. Quant aux richesses, aux honneurs et aux privilèges, ils reviennent de droit aux classes dites supérieures, il reste à savoir s’il en sera toujours ainsi.

Les officiers de la réserve et de la territoriale n’ont pas échappé à la fièvre des décorations et des grades; ils sont encore, si possible, plus « panachards » que leurs camarades de l’armée active. Aussi ont ils obtenu, après une campagne de presse longue et acharnée, que le nombre des croix qui leur étaient attribuées, fût augmenté sensiblement. Ils ne perdent pas une occasion, du reste, de revêtir leur costume militaire et d’aller parader aux revues et cérémonies patriotiques. Au besoin ils font naître les occasions. Gela vexe fort les officiers de Tannée active qui prétendent être ainsi lésés dans leur monopole. L’uniforme étant porté par tout le monde et prodigué partout, perd incontestablement de son prestige. Pour notre part, nous ne pouvons que nous réjouir d’un pareil état de choses. Le public perd ainsi peu à peu le respect de toutes les

apparences pour aller au fond des choses. Tout ce qui brille n’est pas or, se dit-il de plus en plus, ou encore : l’habit ne fait pas le moine. S’il avait toujours raisonné ainsi, il n’aurait pas ajouté foi aussi facilement qu’il l’a fait, à la parole des cinq ministres, renforcés par tous les corps officiels de la Nation.

Questions diverses. — Piéforrne de l’enseignement. — Réduction du service militaire à un an. — Suppression des 28 jours et des 13 jours. — Réforme complète des conseils de guerre. — Suppression des compagnies de discipline. — Suppression des musiques militaires. — Suppression de la maison militaire du président de la République, et de sa maison civile, etc.

Dans ce chapitre, nous nous proposons de traiter diverses questions dont l’importance, si considérable soit-elle, ne nous paraît jtas nécessiter un chapitre spécial pour chacune d’elles. Ce serait en effet, trop ou pas assez. Telle réforme, la suppression des conseils de guerre, par exemple, exigerait à elle seule tout un volume; quelques pages seraient tout à fait insuffisantes. Nous nous bornerons donc, sans en étudier les moyens de réalisation, à la mentionner comme un vœu, à la caractériser le plus brièvement possible. Ainsi des autres.

Nous dirons aussi, d’autre part, quelques mots

de plusieurs questions que nous avons traitées au cours de notre étude, en essayant de les formuler sommairement, sans trop de commentaires. Ce sera en quelque sorte le résumé de notre travail, comme une manière d’appendice.

Le tout constituera une liste de réformes que nous croyons utiles et urgentes; nous les mettons à l’ordre du jour — beaucoup y sont déjà du reste; — espérant que des hommes plus compétents que nous, au Parlement et dans la presse, voudront bien les adopter et les faire aboutir. Personnellement nous nous contenterons modestement d’unir nos faibles efforts à ceux de tous les hommes de bonne volonté.

En tête des réformes qui s’imposent, la plus importante et la plus urgente certainement, est incontestablement la réforme de l’enseignement.

C’est là une œuvre de longue haleine qui passionne à juste titre l’opinion publique et qui est d'ailleurs à l’ordre du jour depuis longtemps. Des hommes de haute valeur, tels que M. Bonvalot et M. Demoslin par exemple, préconisent depuis quelques années tout un système nouveau, des vues hardies et séduisantes dont l’adoption transformerait complètement la mentalité française. Là est peut-être le salut, le frein capable d’enrayer la France dans sa descente de plus en plus rapide.

Par ailleurs, sous la présidence de l’honorable M. Ribot, une Commission parlementaire s’est réunie et a fait une vaste enquête sur notre ensei-

gnement secondaire. Les résultats en ont été communiqués au public, mais aucun jn’ojet de réforme n’a encore été formulé.

Que sortira-t-il de tout cela? L’avenir nous le dira. En ce qui nous concerne, nous croyons fermement qu’on ne pourra obtenir aucun progrès sérieux, si l’on ne s’inspire des deux principes suivants :

t" Aucune influence ne doit être lamée aux Jésuites et aux congrégations quelles qu elles soient, dans i enseignement de la jeunesse française.

2" Il faut prêcher partout le dédain du sabre et du panache et préconiser l’amour de la science et du bien.

Nous n’ignorons pas combien il sera difficile de mettre ces principes en pratique, surtout le premier. Gomme tous les hommes libéraux, nous n’en voyons pas trop la possibilité sans porter atteinte à la liberté, sans tomber dans le despotisme démocratique, le plus dangereux de tous. 11 y va cependant de l’existence de la nation. Aussi attendonsnous impatiemment les prochaines discussions.

Pour faire pénétrer le second principe dans les masses, il faut surtout faire appel aux instituteurs.

Les instituteurs sont de fermes républicains et on peut compter sur eux. Il est regrettable que les pouvoirs publics ne se préoccupent pas suffisamment de leur situation encore bien précaire, et au point de vue politique, puisqu’ils dépendent entièrement des préfets, et au point de vue pécuniaire. Ils sont cependant, qu’on s’en rende bien compte, le plus solide rempart de la République. Sans leur appui, elle serait incapable de résister aux furieux

L’OFFICIER

assauts de la réaction. Ils tiennent entre leurs mains l’avenir de la démocratie.

Eclairés et intelligents comme ils le sont pour la plupart, ils comprendront vite que sans porter atteinte à la sécurité du pays, ils peuvent s’engager sans crainte dans la voie nouvelle, et enseigner à leurs éléves une conception du patriotisme supérieure à la conception nationaliste. Ils ne leur apprendront pas à mépriser le soldat, ce serait injuste, mais à ne voir en lui qu’un mal encore inévitable, dont il est permis cependant d’entrevoir la prochaine disparition. En un mot, suivant l’expression de Victor Hugo, ils leur apprendront, sinon à haïr le soldat, du moins à ne plus 1’ « aimer. n Ils auront soin en même temps de faire comprendre à chacun d’eux que tout citoyen valide se doit à la défense de son pays et qu’il doit au besoin lui donner sa vie, non par un excès de chauvinisme, mais par le simple esprit de sacrifice. Une comparaison à la portée des enfants nous paraît devoir faire saisir facilement notre pensée. L’instituteur dira, par exemple, à ses élèves ;

« Tous les Français sont frères, tous doivent s’aimer les uns les autres. » Parmi eux il en est cependant de méchants qui, oubliant leurs devoirs, peuvent vous injurier et vous attaquer vous ou vos parents. Dans ce cas vous n’hésitez pas à vous défendre et à punir le coupable.

» De même tous les hommes sont frères, tous doivent s’aimer les uns les autres. Mais il en est des nations comme des hommes; il y en a de méchantes et d’injustes, et il peut se faire que Tune d’elles insulte la France ou l’attaque. Dans ce cas

vous ne devez pas hésiter à vous unir à vos concitoyens pour exiger la réparation due ou vous défendre. Mais vous n’aurez jamais de haine pour personne, même pas pour vos ennemis. Du reste, les conflits entre nations deviendront de plus en plus rares. Le temps est proche où en Europe du moins, il n’y aura plus de guerres. D’ici là il faut vous soumettre à la dure nécessité qui oblige chaque Français à consacrer un certain temps de sa jeunesse à se préparer à la défense éventuelle de son pays. »

Nous croyons fermement que ce langage est plus en harmonie avec notre époque et qu’un enseignement donné dans cet esprit répond largement aux nécessités de la défense nationale, tout en ne faisant pas appel aux mauvais sentiments de haine et de revanche dont il faut laisser le monopole aux (( braillards » nationalistes. Même si l’on veut prêcher la revanche, à notre avis impossible, on peut le faire autrement qu’on ne le fait aujourd’hui.

Cette instruction sera complétée par un enseignement, surtout oral, faisant ressortir les mérites de tous les bienfaiteurs de l’humanité, sans acception de nationalités, savants, écrivains, philosophes, inventeurs, explorateurs pacifiques, martyrs de l’idée, etc.

Gomme on le voit, c’est un édifice à refaire complètement.

Parmi les réformes essentiellement militaires, nous citerons ;

1° Modification de la loi de recrutement, service d’un an.

Un projet sur la loi de deux ans a été déposé à la Chambre des députés et viendra prochainement en discussion. Nul doute qu’il ne soit voté, d’autant plus que l’Allemagne a adopté le service de deux ans depuis longtemps. Mais deux ans c’est encore trop ; un an est plus que suffisant pour apprendre à un homme à savoir défendre son pays.

Le principal argument des adversaires de toute réduction du service, leur grand cheval de bataille, est une considération morale. Ils prétendent que ce serait la mort de l’esprit militaire.

Et quand cela serait? Qu’est-ce au juste que l’esprit militaire?

Si on entend par là l’oubli de soi, l’esprit d’obéissance et d’abnégation dans l’intérêt supérieur de la collectivité, nous appelons cela de la simple discipline et nous prétendons que l’esprit « civique )), dont étaient si fortement animées les armées de la Révolution peut seul donner ces qualités.

Si, au contraire, on entend par « esprit militaire » cette obéissance passive qui ne cherche même pas à comprendre, qui masque là conscience derrière l’ordre reçu, ce dernier fùt-il totalement étranger au bien du service et à l’exécution des règlements militaires ; cet esprit qui fait du subordonné une machine complaisante et lâche, criminelle parfois, comme nous en avons eu tant d’exemples dans le passé et surtout dans le présent; qui, dans les circonstances tragiques, croit pouvoir se mettre au-dessus de la Loi et se rendre complice de l’assassinat en donnant pour toute raison ; « J’ai reçu des ordres ; n

s’il s’agit de cet esprit dégradant, il n'y a pas à le regretter.

Mais qu’on se rassure. Cet esprit-là lui-même ne peut pas disparaître, pour une raison très simple, c’est qu’il est mort depuis le service obligatoire et surtout depuis la loi de trois ans. Dans la masse des soldats, voulons-nous dire, car, parmi les ol'liciers il est plus vivace que jamais.

Aucun homme connaissant l’armée à tond, oflicier ou civil, surtout s’il a passé par la chambrée, ne saurait soutenir sérieusement que les soldats gagnent à rester longtemps sous les drapeaux. On oublie trop facilement que ce ne sont plus des professionnels servant par goût du métier, tiers de leur régiment et de leur uniforme, n’ayant souvent d’autre famille (]ue la famille militaire, mais des jeunes gens « contraints » par la dure nécessité du jour à consacrer les plus belles années de leur jeunesse à ce qu’ils appellent un « sale métier » et où, du reste, rien n’est fait pour les attirer.

Ils se plient à la discipline par crainte et non jiar devoir, et ils s’y jilient d’autant plus (pi’ils sont plus jeunes. On peut dire d’eux qu’ils sont de bons soldats pendant la première année. Dés la rentrée des manœuvres d’automne , comme on recommence l’antienne de l’année précédente, ils lierdent le peu d’intérêt qu’ils pouvaient avoir pour la nouveauté, n’apprennent plus rien et sont convaincus par conséquent ({u’ils perdent leur temps. A partir c.e ce moment, ils n’aspirent plus ({u’à « la classe. » En attendant, ils se « défilent » dans tous les emplois possibles où ils échappent presque entièrement à la surveillance des chefs, 'foute

L’OFFICIER

leur ingéniosité est mise en œuvre dans la culture delà « carotte »; bien plus ils deviennent des agents de démoralisation dans les chambrées où les jeunes, livrés à eux-mêmes, seraient beaucoup plus maniables.

On voit souvent, un mois ou deux après l’arrivée des recrues, des brigadiers infligeant des punitions aux jeunes soldats pour des velléités d’indiscipline. Neuf fois sur dix, derrière le jeune, on trouverait l’influence de l’ancien. La lutte entre celui-ci et le gradé de la chambrée, sourde ou violente, est de tous les instants. Les trois quarts du temps c’est le second qui capitule, et il n’a plus que l’autorité qu’il plaît à l’ancien de lui accorder. Généralement les deux compères se mettent d’accord et alors, gare au jeune qui ne sait pas se ménageries faveurs de l’ancien, les corvées supplémentaires tombent dru sur lui, les petites misères l’agacent à tout moment.

Quelquefois c’est le gradé lui-même qui est le meneur de la chambre.

Dans les deux cas, l’esprit militaire est en fort vilaine posture. Ceux qui disent qu’il se développe après la première année sont dans l’erreur la plus complète, nous l’affirmons, à moins qu’ils ne soient de mauvaise foi, dans un intérêt facile à comprendre. L’instruction elle-même perd, à partir de la seconde année; le troupier, dans n’importe quelle arme, ne manœuvre bien que jusqu’à la première inspection générale, c’est connu.

Du reste, la moitié environ du contingent partant après la première année, ceux qui restent sont peu disposés à sacrifier deux années de plus à « l’esprit militaire ».

« Du moment que Dumanet, qui n’est plus malin que moi,, est considéré comme suffisamment - instruit au bout d’un an, se dit Pitou, je ne vois pas pourquoi j’en « tirerais » encore deux années. Je manœuvre aussi bien que lui peut-être bien, et même mieux. Alors pourquoi « qu’on me garde? » Pitou a raison.

C’est tout ce que nous dirons de la loi d’un an. Peut-être nous déciderons-nous plus-tard à faire un travail complet sur ce sujet, à exposer les moyens qui nous semblent les plus propres à réaliser la réforme. Gela dépendra de beaucoup de choses.

2® Suppression des périodes de vingt-huit et treize ' jours.

I Cela ne concerne pas les officiers des régiments I « de réserve » qu’il sera toujours loisible de convoquer dans les régiments actifs au même titre que leurs camarades de la réserve affectés à ccs derniers régiments. Cette mesure pourrait même être éten , lue aux officiers de l’armée territoriale, quand il y aurait lieu de les mettre au courant d’une tactique I nouvelle ou de modifications profondes dans l’armement.

Ces deux motifs sont d’ailleurs les seuls qui, à nos yeux, puissent justifier une convocation de réservistes et de territoriaux, surtout des derniers. Le maniement d’une arme nouvelle est en effet assez délicat, et il importe d’y préparer tout le monde. Il serait donc utile de le faire en pleine paix, alors qu’on a tous les instructeurs sous la main et qu’on

272 L’OFFICIER

n’est pas pressé par les événements. Attendre au dernier moment serait une faute même pour la territoriale. Pour la réserve, il n’y faut pas songer, attendu que les hommes de cette armée partent en grande partie en même temps que ceux de l’armée active, ou à peine deux ou trois jours après; il faut donc qu’ils soient préalablement instruits.

Quoi qu’il en soit, une convocation de quelques jours, d'une semaine au plus, serait largement sufhsante. Il appartiendrait au ministre de la guerre j de la proposer au Parlement, en temps utile. On ne l saurait en effet investir le ministre de ce pouvoir : s la crainte de l’impopularité pourrait peut-être le paralyser. Il est bien entendu que le Parlement aurait le droit d’en prendre l’initiative.

Les périodes de vingt-huit jours n’auraient de raison d’être que si tous nos concitoyens étaient des désoeuvrés et qu’il fallût les sortir un peu de leur fainéantise. Etant donnés d’un côté les intérêts ' considérables auxquels elles portent une profonde ’ atteinte, et de l’autre les avantages insignifiants qu’on en retire, leur suppression s’impose.

Ici encore on invoque l’esprit militaire auquel il est bon de se retremper de temps en temps, paraîtil. Demandez plutôt aux citoyens. Nous pensons que le souci de leur champ, de leur boutique ou de l’usine, ou encore des enfants et de la femme dont le pain est chichement mesuré à la maison, leur importe un peu plus que l’esprit militaire et la « cocarde. »

Au point de vue de l’instruction, en temps normal, ils « réapprennent » ce qu’ils ont déjà su autrefois pour l’oublier de nouveau, et c’est tout. A part

les quelques séances qu'ils consacrent au tir, dans , l’infanterie surtout, ils j^erdent leur temps et leur ! peine. Ils n’ont que faire eu effet de la manœuvre à rangs serrés et du maniement d’armes avec les- : quels on les occupe pres([ue exclusivement.

Quelques-uns, exerçant certaines professions, sont presque toujours utilisés par les services du corps dans la dite profession, ce qui est déjà à ; peine admissible, et souvent par des officiers pour I leur compte personnel. Nous en avons connu qui ont été employés ainsi du lendemain de leur arrivée j jusqu’à leur départ. Dans ces conditions, on aurait I pu les laisser chex eux. On imagine aisément les (I réflexions qu’ils devaient se faire sur l’utilité des périodes d’appel.

' 3° Réforme de fond en comble des Conseils de guerre.

[ Ils ne devront plus connaître que des crimes et délits essentiellement militaires, ceux de droit commun devront i être déférés à la juridiction civile. j Cette réforme s’impose fatalement après les derniers événements. Dernier vestige des juridictions I du moyen-âge, les conseils de guerre, tels qu'ils I sont constitués en France, sont la honte de la civilisation.

l’our ne pas entrer dans des considérations par trop étendues et qui, comme nous l’avons déjà dit, exigeraient un volume spécial, nous nous bornerons à énumérer sommairement les principaux arguments, militant en faveur de la réforme que nous réclamons.

l’officier

1® Les juges des conseils de guerre sont des officiers pris au hasard, suivant un tour de service, et ne connaissant pas le premier mot de la loi. Au conseil de guerre de Rennes, le colonel Jouaust, président, et le capitaine Freystatter, ancien juge, l’ont déclaré sans ambages. Soit, dira-t-on, mais les jurés non plus. C’est vrai, seulement les jurés ne jugent qu’en fait, tandis que les juges militaires jugent en fait et en droit. Si les juges du Conseil de guerre de 1894 avaient connu la loi, le capitaine Dreyfus n’aurait probablement pas été condamné, parce qu’il n’y aurait pas eu communication de pièces secrétes.

2° Ces juges sont désignés par le général en chef qui, en même temps, remplit le rôle de « chambre des mises en accusation. » C’est lui qui signe l’ordre de mise en jugement. Voici dans quelles conditions un accusé se présente devant le conseil de guerre.

Supposons qu’il s’agisse d’un soldat.

Le colonel, sur rapport du capitaine, met l’homme en prison u jusqu’à décision à intervenir » et adresse une plainte en Conseil de guerre, au général en chef; cette plainte est accompagnée d’un rapport établi à la suite de l’instruction faite au corps par un « officier de police judiciaire » désigné par le colonel. Le général, après en avoir pris connaissance, donne « l’ordre d’informer », s’il y a lieu. C’est dire qu’à ses yeux, l’accusé est coupable. Cet ordre est transmis au rapporteur près le conseil de guerre de la région. Celui-ci procède à l’instruction de l’affaire et fournit un nouveau rapport avec ses conclusions au général en chef qui, pour la seconde fois, est appelé à se prononcer. S’il persiste dans sa première

opinion, il donne l’ordre de « mise en jugement. » Le Conseil de guerre se réunit au jour lixé par lui. Pour un homme de troupe, il se compose d’un colonel président, d’officiers supérieurs et sulialternes et d’un adjudant, tous choisis par le général et sous ses ordres directs, n’étant du reste juges que pour six mois et d’occasion. De sorte (^ue lorsque l’accusé se présente à la barre, il est considéré comme coupable par :

1“ Son capitaine;

2“ Son colonel;

3“ Les généraux de brigade et de division auxquels la plainte a été transmise hiérarchiquement;

4" L’officier de police judiciaire du corps;

5® Le rapporteur du conseil de guerre ;

6® Le général en chef, chef suprême de la justice dans son corps d’armée, et desjuçjes.

Dans ces conditions, comment veut-on que ces derniers soient indépendants? Comment veut-on que l’adjudant du conseil ou un juge quelconque, déclarent innocent un homme que tous leurs supérieurs condamnent? A leurs yeux ce serait détruire la discipline. Aussi tout accusé est-il un coupable. I N’est-ce point proclamer ainsi l’infaillibilité des •'conseils de guerre?

I 3° Pin (luoi le vol d’un « caleçon » par exemple, I ou d’un objet chez l’hôte, a-t-il un caractère mili- I taire? De même pour l’ivresse. Pouiaïuoi les tribunaux civils ne jugeraient-ils pas ces crimes et délits, comme ils le font du reste toutes les fois que le militaire a des complices civils?

4“ 11 n'y a pas de loi de sursis, près les conseils de guerre.

376 l’officier

5" Les jugements sont pour ainsi dire sans appel, les conseils de révision auxquels on peut avoir recours, n’étant que des conseils de guerre d’un degré supérieur dans le grade des juges, mais non dans la compétence, ceux-ci étant également improvisés. Or, en matière de droit, un galon de plus n’est peut-être pas suffisant comme garantie; pour notre part, nous préférerions quelques connaissances spéciales.

Pour(|uoi les conseils de guerre ne dépendraientils pas, comme tous les autres tribunaux, de la Cour de Cassation ?

6° Le Code militaire est d’une férocité inouïe. Exemple ;

Mise en gage d’effets de petit équipement, (un peu de linge, ou quelques brosses, par exemple)

Vol des armes et munitions appartenant à des militaires, l’accusé n’en étant pas comptable (Dumanet, par exemple, volant un paquet de cartouches à Pitou) Outrages par paroles, gestes ou menaces, envers un supérieur, pendant le service ou à l’occasion du service

En dehors du service

2 à 6 mois de prison.

Réclusion de b à 10 ans.

b à iO ans de travaux publics i à b ans de prison.

Ainsi un pauvre diable de troupier qui, exaspéré par un sous-officier bête et méchant, comme il y en a tant malheureusement, se laissera aller à des

« violences de langage », pourra être puni de dix l"' ans de travaux publics. Cela se passe de coinmenw t lires.

t* S’il va jusqu’aux voies de fait, à la simple « gifl3 » c’est

' Voies de fait envers un supérieur

pendant le service : Mort.

S’il y ajoute la préméditation par dessus le mar- I ché, il subit, avant la mort, la « dégradation militaire », cette peine infamante, digne de l’Inquisition.

Nous pensons que ce qui précède est suffisant pour justifier la réforme et que même les militaristes les plus endurcis et les « nationalistes » les plus bornés, n’oseront élever la voix pour la combattre.

4“ Suppression des compagnies de discipline.

Voici ce que dit le règlement au sujet de l’envoi des soldats aux compagnies de discipline :

« Les soldats des différents corps de troupe sont » susceptibles d’être envoyés aux compagnies de » discipline, dans les cas suivants ;

« 1“ Directement, par le ministre de la guerre, » lorsqu’ils prennent part à des actes collectifs » d’indiscipline ;

» 2" Par les généraux de division (ou pour les » troupes non endivisionnées par les généraux com- » mandant les coiqis d’armée) et d’après l’avis d’un » conseil de discipline, lorsque, sans avoir commis

l’officier

)) de délits justiciables des conseils de guerre, ils )) tiennent une conduite dépravée ou persévèrent » par des fautes et contraventions que les simples » peines disciplinaires ne peuvent plus réprimer, » à porter le trouble ou le . mauvais exemple dans » le corps dont ils font partie, ou lorsqu’ils se niu- » tilent volontairement après leur incorporation, ou » enfin lorsqu’ils persistent à simuler des infirmi- » tés dans le but de se soustraire au service. »

Quand on songe que le moindre outrage, le plus petit vol ou la plus simple détérioration d’effets ou matériel, relèvent du conseil de guerre, on se demande quelles peuvent être (( les fautes et contraventions que les simples peines disciplinaires ne peuvent plus réprimer » en dehors de celles qui sont déférées à ce tribunal. On peut en citer trois principales :

1° Les réponses, à condition qu’elles ne soient pas outrageantes, car dans ce cas, elles entraînent leur auteur devant le conseil ;

2° L’ivresse répétée ;

3° Les absences illégales d’une durée maximum de six jours ; au dessus, c’est un cas de désertion, relevant encore du conseil. Le manque aux appels, ce que le soldat appelle « avoir sauté le mur », peut rentrer dans cette catégorie.

Et, en elïet, ce sont bien là les seuls motifs de l’envoi à « Biribi ». Un troupier qui a le malheur de « découcher » trois ou quatre fois pendant son congé et de boire de temps en temps un « coup de trop », est expédié en Afrique, dans ces véritables bagnes qui s’appellent les compagnies de discipline. Gela pourrait se comprendre, à la rigueur, si l’autorité militaire était désarmée vis-à-vis de lui, en

dehors du conseil de guerre. Mais elle dispose, au contraire, de moyens formidables. La peine disciplinaire, pour une seule faute, peut aller jusqu’à soixante jours de prison, dont huit de cellule. Le soldat est en outre maintenu au corps, après la libération de sa classe, pendant un nombre de jours égal à celui des jours de prison (|u'il a subis. C’est ce que les troupiers appellent « faire du rabiot » punition terrible, qu’on le sache bien. Quand un soldat voit partir sa classe et (ju’il reste encore, lui, pendant vingt, trente ou soixante jours, il éprouve une peine qu’il faut avoir constatée de près pour bien s’en rendre compte. Si le nombre de jours de prison dépasse soixante, l’homme passe devant un conseil de discipline et doit être maintenu au corps pendant trois mois au moins et un an au plus.

Sans vouloir entrer dans la discussion du caractère (( honteux )) d une institution aussi barbare que celle des compagnies de discipline, nous pensons qu’il aura suffi de faire connaître au public les moyens de répression dont dispose l’autorité militaire, pour que tout le monde en demande la suppression.

On pourrait même se demander, du reste, si les soldats (pi’on envoie dans ces pénitenciers ne sont pas les plus intelligents et les meilleurs. Ils « répondent » quelquefois, c’est vrai ; ils « découchent », c’est possible; ils se « grisent » plus qu’il ne faudrait, nous en convenons ; mais en campagne, ce seraient peut-être les vrais soldats, les « dégourdis )), les débrouillards », ceux sur lesquels on peut compter dans les moments difticiles. Le sont des gens ayant de grands défauts et peu propres

r/OFFlCIER

à la vie de caserne, mais en revanche doués de grandes qualités guerrières, souriant à la vie au grand air, aimant les aventures, moitié reîtres parfois, de vrais soldats de métier, des hommes de guerre, en un mot.

Quelquefois, hélas ! ceux qu’on envoie en Afrique, les « indisciplinés », sont des hommes de pensée, de « misérables intellectuels », ne sachant pas plier sous un joug excessif d’une utilité très contestable, noble dans le principe, mais odieux par la façon dont il est généralement appliqué.

Pour ces deux catégories d’hommes, l’envoi à Biribi est une mesure déplorable ; aussi la suppression des compagnies de discipline s’imposet-elle avec plus de force.

5“ Suppression des musiques militaires.

Cette mesure a été proposée il y a une dizaine d’années déjà. On ne comprend pas qu’elle n’ait pas été adoptée, ces musiques n’ayant absolument aucune utilité militaire. Les tambours et clairons suffisent largement dans les régiments d’infanterie, pour faire marcher la troupe. Du reste, quand la musique joue en tête du régiment, il n’y a guère que les deux premières compagnies qui l’entendent. Elle est là plutôt pour la u cocarde » et le « panache », pour faire ressortir le colonel caracolant sur son cheval, que pour autre chose. On attire ainsi tous les badauds de la rue. on fait sortir les boutiquiers et les modistes sur le pas de leurs portes, mais on ne fait aucune oeuvre utile.

En revanche, la musique sert « d’embuscade » à une quantité de « fricoteurs » dont l’instruction militaire en quittant le régiment est plus qu'insuffisante. Il y en a qui n’ont jamais touché un fusil. Les colonels, à cet égard, font à peu près ce qu’ils veulent. Tous les « fils de famille » qui, faute d’un diplôme, sont obligés de faire trois ans, trouvent généralement place dans la musique. C’est une nouvelle catégorie de « dispensés », sinon au point de vue de la durée du service, du moins en ce qui concerne les fatigues et les ennuis du métier, dont ils sont presque complètement affranchis. Ils feraient de bons gradés si on les versait dans les compagnies où la pénurie de bons éléments pour les cadres deviént de plus en plus inquiétante. Et comment en serait-il autrement ?

Quand, sur le contingent annuel, on a prélevé tous les dispensés d’un an, c’est-à dire les plus instruits, puis tous les secrétaires des diff'érentes sections de commis d’administration, — et ils sont nombreux — puis les secrétaires intérieurs des corps, les intirmiers, les musiciens, etc., il ne reste plus dans le rang que les pauvres diables, les paysans pleins de bonne volonté, mais ignorants. Les ouvriers eux-uiêmes, généralement plus instruits que les paysans, sont employés à droite ou à gauche et ne fournissent ({u’un nombre de gradés insignifiant. De sorte que plus ça change, plus c’est la même chose; c’est toujours les mêmes... qui montent la garde, comme on dit dans le métier.

Quand on reproche aux partisans des musiques militaires de priver l’armée d’un certain nombre de combattants, ils répondent qu'en cas de mobili-

l’officier

sation, les musiciens rempliraient les fonctions de ' brancardiers, et que, comme ces derniers sont in- i dispensables et qu’il faudrait nécessairement les prélever au moment voulu, il n’y a rien de perdu. -

Nous ne nions pas qu’il faille des brancardiers, mais nous ne voyons pas du tout la nécessité de < désigner les musiciens, gens vigoureux ef pouvant combattre, pour ces fonctions éminemment pacifiques. Et les étudiants en médecine ? Et les étudiants en pharmacie ? Et les infirmiers ? Et les sé- ' minaristes même, puisque aussi bien nous ne pouvons pas encore les supprimer ? Et les sociétés de secours aux blessés, reconnues par le ministre ? ^ Et l’armée auxiliaire, où on pourrait puiser tant • d’éléments non-combattants, si on voulait bien s’en donner la peine? Gomme on le voit, les ressources '• ne manquent pas.

Donc, rien ne justifie l’existence des musiques militaires et tout démontre la nécessité de leur suppression, d’autant plus qu’on pourrait, de ce fait, réaliser une économie très appréciable.

6° Suppression de la maison militaire du Président de la République et de sa maison civile aussi.

C’est là un reste du vieux régime, et qui ferait sourire, s’il ne contribuait pour sa part à entretenir , dans ce malheureux paj's de France toutes les traditions monarchiques dont on commence à désespérer de voir la tin, malgré bientôt trente ans de république. Que nous sommes routiniers, que nous

sommes rétrogrades ! Nous en sommes encore à « la maison du Roy! » Voyez-vous le bon papa Loubet, ce modeste et ce simple, ce vrai démocrate, empêtré dans le cérémonial de Napoléon ? La maison militaire du Président de la Républi- (jne! Sa maison civile! Et pourquoi faire, grands dieux ! Qu’on lui donne le nombre de secrétaires et d’employés nécessaires et puis qu’on le laisse tranquille avec toutes ces vieilles défroques. Qu’on les remise enfin au grenier, d’où elles n’auraient pas dû sortir depuis la Révolution ! Et le protocole avec. Est-ce que le Président des Etats-Unis s’embarrasse de tout ce fatras, lui? Cela n’empèclie pas les souverains de lui parler avec égards et de traiter d’égal à égal avec lui. En France nous nous laissons facilement suggestionner par les césariens et les réactionnaires, par tous les partisans des régimes déchus. Dans un intérêt facile à comprendre, ils cherchent à maintenir les vieux cadres, de façon à pouvoir y reprendre place, le cas échéant. Et comme ils nous ont dit que jamais les rois et les empereurs ne consentiraient à nous parler si nous adoptions ces manières simples et dignes, complètement dépourvues d'apparat, qui sont le propre des démocraties et qu’ils (pialillent, eux, de manières (( vulgaires et peuple », nous les avons crus. Aussi continuons-nous à singer nos maîtres d’autrefois, à la grande joie de nos conseillers du reste, <{ui, après nous avoir lancés dans leur chasse gardée, se gaussent de nos faux pas et de nos maladresses.

Ils nous avaient dit de même que Marianne serait incapable d’avoir des liaisons sérieuses et la voilà

qui depuis longtemps est du dernier bien avec le Tsar et en coquetterie réglée avec tous les souverains ; le Kaiser lui fait les yeux doux, cependant qu’Humbert se rapproche d’elle. Il n’y a que la grosse Victoria qui montre ses longues dents jaunes de temps en temps. Mais cela s’explique par une question de jalousie. Songez donc qu’elle est vieille, laQueen, tandis que Marianne n’aque trente ans et qu’elle est dans toute sa beauté.

Cessons donc d’être des parvenus qui se veulent faire pardonner d'avoir réussi. Nous sommes le progrès, nous sommes l’avenir; c’est aux rois à marcher vers nous et à avancer-, ce n’est pas à nous de reculer pour aller à leur rencontre. S’il leur faut encore des maîtres de cérémonies et des majordomes poùr ouvrir le chemin, nous, nous n’en avons plus besoin : notre route est éclairée par la lumière naturelle. Nous n’avons plus besoin de panache et de clinquant pour éblouir les foules et les empêcher de voir de près ; nous voulons, au contraire, tout leur montrer.

Plus d’apparat !

Plus de mystères !

7° Remplacer la Légion d’honneur et la médaille militaire par une prime d’ancienneté.

Nous nous sommes suffisamment expliqué à ce sujet.

8“ Abrogation de l'article du règlement forçant les officiers à vivre à des tables communes.

9° Suppression des subventions encore accordées à certains cercles de garnison.

10“ Les officiers ne seront plus tenus de faire obligatoirement partie de ces cercles.

j Lp.s civils pourront y être admis.

; Ces quatre dernières réformes peuvent être opé- I rées par simple décret ministériel.

I Suppression des visites officielles des corps d'of-

; ficiers aux prélats du culte catholique, ou alors étendre I la mesure aux représentants des cultes juif et protes- I tant, également reconnus par l' Etat.

! 13° Suppression de la dot obligatoire pour les futures

1 femmes d'officiers; ceux-ci pourront se marier comme le i commun des mortels, sans que leurs chefs aient le droit ; d'intervenir.

i 14° A ccorder aux officiers les droits civils et politiques comme à tous les autres citoyens.

En dehors de leur service, ils seront complètement libres et pourront jpar conséquent s'occuper de commerce et d'industrie; ils pourront travailler, eux, leurs femmes i et leurs enfants, suivant leurs goûts et leurs besoins. Le ! travail honore.

Voilà, résumées aussi brièvement que possible,

I quelques-unes des principales réformes qui, dès I maintenant, s’imposent à l’attention du Parlement I et des pouvoirs publics.

j « Suppression de toutes les dispositions légales ou tra- ) )) ditionnelles qui font des officiers une caste à part dans j » la nation, » tel doit être le principe qu’il ne faut pas perdre de vue. Les forcer ci vivre comme tout le monde, voilà le but. Pour éviter le militarisme, le meilleur moyen consiste à soustraire l’officier à ï son milieu étroit et à son atmosphère spéciale ; il I faut le mêler aux citoyens et l’intéresser à la vie ï du Jiays. Il faut le mettre en circulation, avons-nous I déjà dit.

Philosopliie de l’alTaire Dreyfus. — Un peu d’iiistoire. — Mysticisme et visions. — Discussion sommaire des dogmes catholiques. — Quelques réflexions sur l’éventualité d’une nouvelle guerre franco-allemande.

Il y a des événeineiits qui sont des révolutions. L’altaire Dreyfus est du nombre. A l’heure marquée par Dieu au cadran du Destin, ils éclatent, tels des cyclones, formidables-. Ils offrent cependant cette particularité ; c’est qu’on ne les reconnaît pas tout ) d’al)ord. On croit à une bourrasque, c’est un ouragan.

Mais c’est une révolte, » dit Louis XVI. — Non, iSire, répond le duc de Liancourt, c’est une révolution ! — Et c’est 1789, puis 1793. En vain les forces |iSociales s’organisent-elles contre les hommes, en î vain les corps officiels prononcent-ils ; anathème 1 Ils ^répondent ; Liberté, Justice, Progrès! Alors on les reconnaît. On se rend compte qu’on ne peut pas les leurter de front et on essaie de les tourner. Le Passé, dans l’ombre qui est son cortège, se méta-

l’officier

moi’iihose hypocritement; sur la robe de la nuit il sème des étoiles qu’il baptise de grands noms : c’est, dit-il, l’Ordre, le Salut social, le Patriotisme. On met d'immenses enseignes, des pancartes lumineuses. La foule, qui sait à peine lire, croit qu’il en est ainsi et recule, éblouie. Mais bientôt quelqu’un, plus curieux ou plus sceptique, s’approche, et il s’aperçoit que la robe qu’il croyait lumineuse par elle-même ne l’est que par un effet d’artifice ; au fond elle est sombre et noire. Là où il lisait de loin : Ordre, il lit ; Despotisme ; là où il lisait : Salut social, il s’aperçoit qu’on a ajouté en petits caractères se dissimulant honteusement : des oppresseurs; là où il lisait ; Patriotisme, il voit • Cabotinage | et Egoïsme. Alors, indigné, il déchire cette robe, ' éternellement la même, il arrache le masque, et dit au Passé ; « Va, tu n’es qu’un singe ! » Et il veut emporter la robe pour la montrer au peuple et dénoncer le crime.

Mais le Passé n’entend pas se laisser dépouiller ainsi. Il crie : Au voleur I à la profanation ! au sacrilège I II accuse l’homme d’avoir souillé la Patrie, d’avoir insulté Dieu. Et le peuple, nous voulons dire la foule ignorante et crédule, le croit. A son tour elle poursuit l’homme.

— A mort le prophète, à l’eau !

Alors elle devient féroce. Elle a bien crucifié Jésus 1 Dans son inconscience, elle lapiderait Dieu.

Mais le prophète a pour lui la Foi, chose immense, et la Vérité, rempart. Il fait tête. La meute hurlante s’arrête, comme dominée par quelque chose de mystérieux qui vient de l’invisible et qui rayonne. L’homme, grave et triste, attend. Cette

halte de la foule ne dure qu’un instant. Bientôt ses instincts mauvais reprennent le dessus ; la lâcheté des uns entraîne la lâcheté des autres, elle devient presque une force. De nouveau elle insulte, de nouveau elle menace. Le prophète est perdu s’il ne demande asile. Alors nn vulgaire ])olicier arrive qui le prendsous sa protection. Et cet homme qui vient du ciel où il marchait librement, se voit entravé sur la terre, ce coin obscur et sombre de l’Inlini.

Quelquefois il se décourage et abandonne la lutte ; c’est qu’il n’était pas encore bien trempé. Le plus souvent il persiste. L’obstacle, au lieu de l’arrêter, l’irrite et lui donne une énergie plus grande. Ne pouvant pas le franchir, il prie, puis il le brise. Puis il prie encore pour remercier Dieu et se préparer â de nouvelles épreuves. Il réussit parfois, mais huit presque toujours par succomber : c’est la loi I mais qu’importe? La semence est jetée, elle germera.

Donc l’alfaire Dreyfus est une révolution. Etaitelle fatale? Oui. Elle est une étape de la civilisation. Gomment ? Nous allons le faire voir.

Depuis la proclamation des Droits de l’Homme, la guerre était condamnée ; elle ne iiouvait plus être qu’un anachronisme. Il fallait cependant (jue l’esprit de la Dévolution française pénétrât le monde ; de lâNîipoléon. Il remplit sa mission consciencieusement, trop peut-être. Mais de l’excès du mal nait le bien. L’homme est limité dans son libre arbitre ; il n’a que le choix des moyens, le but est fixé par Dieu. Or le but de Dieu n’était apparemment pas de déchaîner une guerre éternelle sur l’Europe. Nous l’avons dit, il s’agissait de moder-

l’officier

iiiser le vieux monde. Il fallait lui faire connaître Voltaire que Frédéric II avait jalousement accaparé pour lui seul; la Prusse l’ignorait et le reste de l’Europe aussi.

Les armées de la République, puis celles de Napoléon partirent donc en guerre. Les peuples qui, jusque-là prosternés dans la poussière, n’osaient lever les yeux sur les rois, les croyant d’essence divine, apprirent avec stupéfaction que ce n’étaient que des hommes plus méchants que les autres et qu’ils n’avaient aucun droit sur eux, pas plus divin qu’humain. Pour le leur faire bien comprendre, la Révolution fit rouler à ses pieds une de ces têtes qu’on croyait augustes. Puis Napoléon survint qui les chassa honteusement de leurs trônes pour en mettre d’autres à leur place. Puis il fit des mutations entre les nouveaux venus pour bien montrer qu’ils n’étaient que des fonctionnaires non indispensables.

Les peuples se déshabituèrent ainsi de l’antique respect, c’est-à-dire de l’antique servage. Du reste, dès les premières guerres de la République, un soldat français que Guillaume, roi de Prusse, félicitait de son courage tout en déplorant qu’il l’employât pour la défense d’une aussi mauvaise cause, lui répondait fièrement ;

«Citoyen Guillaume, sur ce sujet nous ne serions » pas d’accord; parlons d’autre chose. »

Ce mot, c’est toute la Révolution. Le sujet tutoie le roi, tel le poète, et ainsi il s’affranchit à jamais.

Modifiant les frontières, faisant et défaisant les rois, l’esprit révolutionnaire parcourut ainsi l’Europe des lignes de Torrès-Vedras au Kremlin de

Moscou. Entre teinj^s, il avait fait une incursion en Orient, voire même à Saint-Domingue, pour prendre contact avec la race noire. A partir de Moscou le but fixé par Dieu est atteint ou plutôt il est déjà dépassé. Napoléon n’aurait pas dû franchir le Nienien, le moujik n’étant pas encore en état de comprendre la voix de la civilisation; c’est à peine, si de nos jours, il balbutie. Quoi qu’il en soit, la guerre est condamnée dès la frontière russe car elle serait inutile. Elle doit cesser, le colosse doit tomber. Mais cette chute elle-même, doit servir d’enseignement. De là cette épopée : la Bérésina, 1813, Lutzen, Bautzen, Leipsig, bataille des Nations, puis 1814, Montmirail, la llothiére, Troyes, -Montereau, puis enfin Waterloo, combat des géants. Ensuite le rocher de Sainte-Hélène. Chute immense, mais chute, écroulement profond. Malgré le génie, malgré la gloire, malgré l’héroïsme, le Titan succombe, montrant ainsi au monde la voie de l’avenir : la Paix.

Et en effet, jamais peuple pùt-il espérer plus de j succès, plus de prolits, plus de gloire que le peuple français pendant ces vingt années de guerres héroïques? Résultat; la Erance amoindrie dans son territoire, épuisée dans ses enfants et dans sa richesse, opprimée dans son état politique.

Aussi après l’Empire veut-on la paix à tout prix.

, C’est pour cela que la Sainte-Alliance peut s’organiser, qu’on la tolère. On ne s’aperçoit pas que son but n’est pas la paix, mais l’étoulfernent du Progrès. La Sainte-Alliance est le gendarme du passé et l'assassin de l’avenir. Profitant du peu de virilité de la Révolution épuisée par ses luttes gigan-

l’officier

tesques, elle essaie de l’étrangler. D’où la chambre introuvable, la Terreur blanche, puis Charles X et l'abêtisseinent clérical. Mais la Révolution se ressaisit aux journées de juillet et c’est 1830. Nouvelle lutte, nouvelle victoire. Entre temps on a alt'ranchi la Grèce, puis bientôt la Belgique. Il est vrai qu’on a consolidé le despotisme en Espagne. L’histoire a de ces contradictions; ce sont les ombres qui font ressortir le tableau. L’esprit libéral n’en reste pas moins le maître. La Révolution a abandonné ses lignes avancées, mais elle se maintient fermement sur ses positions. Le droit divin est vaincu à jamais. Louis-Philippe n’est pas roi de Erance, il est roi des Français ; différence énorme qui caractérise toute une époque. La paix règne longtemps en Europe, d’une manière générale tout au moins, car on a besoin de s’assimiler les principes nutritifs de 1789; la digestion des peuples dure longtemps, des années, des siècles même. Nous arrivons ainsi à 1848. Plus d’un demisiècle s’est écoulé depuis la proclamation des droits de l’homme. Le peuple se sent majeur et les réclame totalement, car jusqu’ici, on ne les lui a donnés que partiellement.

C’est alors que le passé, toujours vivace, essaie de prendre une revanche. Voulant conserver le peu de tutelle qui lui reste, il résiste, et ce sont les journées de février et la République. Le peuple est vainqueur, mais il est encore inexpérimenté : il a fait une révolution pour avoir la Républicjue et il nomme une assemblée cfuasi-réactionnaire. Puis, faute immense, il se donne un maître. Le nom de l’élu est synonyme de gloire, mais aussi de despo-

tisme. Le passé, jamais découragé, tente une nouvelle revanche et cette fois, hélas ! il réussit. Mais comment? Grâce au masque. En 1848 il a lutté à visage découvert et il a été vaincu. En 1851, il parle au nom de la souveraineté nationale.

— Le suffrage universel est rétabli, s’écrie Louis- Napoléon Bonaparte. Pendant ce temps ses argousins mettent la main au collet des représentants du peuple, ses juges étranglent la loi. Puis il fait massacrer et déporter ce peuple au nom duquel il parle. C’est ce qu’il appelle « sortir de la légalité l)our rentrer dans le droit. »

Emphémisme sinistre !

Et le peuple se laisse faire; grisé par la gloire de l'autre, il croit voir l’œil de l’aigle dans le regard oblique de l’oiseau de nyit. Il se laisse garrotter. Pour presque un quart de siècle, il se laisse plonger dans l’ombre. Crime de lèse-civilisation!

Le châtiment ne se fait pas attendre. On avait joui de la paix sans le régime de la liberté, 'on vivra de la guerre sans celui du despotisme. On sera d’abord victorieux, afin de pousser l’aberration jusqu’à ses dernières limites et aussi pour que la chute soit plus retentissante et l’enseignement plus grand. Tel un joueur que ses premiers succès autour du tapis vert encouragent jusiiu’au jour du désastre et ([uel(|uefois du suicide. Le désastre arrive, en effet. Il est immense, inouï, unique dans les annales de l’histoire et il s’appelle Sedan-Metz !

Le Deux-Décembre. Sedan! Accouplement fatal, étiquette funèbre, lettre de faire part d’un régime à la postérité ! Le trait d’union de ces deux mots sanglants, fossé noir et profond, est comblé par

l’officier

la débauche, par l’orgie, par le ravalement des consciences, par la prostitution du bien, de l’honnête et du vrai. A la surface, dans une eau croupissante qui de loin semble claire, surnage le cadavre de la Liberté ! C’était écrit.

Dieu avait permis à l’homme de s’émanciper et l’homme, paresseux, s’était vite fatigué de sa souveraineté. On n’a pas impunément dans le sang des siècles et des siècles de servitude. Pour ne pas avojr à se gouverner, il s’était remis volontairement sous le joug. 11 l’espérait doux, il fut atroce. Du reste, il conservait l’illusion de son pouvoir. Mais le progrès ne marche que par l’effort. On n’a pas le droit de remettre sa destinée entre les mains d’autrui, autrui fût-il Génie. Il faut s’élever par soi-même et qui ne s’élève pas s’abaisse; on ne reste pas stationnaire dans le devenir. La France, c’est-à-dire le monde, en fit la triste expérience. Elle ne pouvait pas s’élever en se confiant aux mains d’un homme, surtout quand cet homme s’appelait Louis-Napoléon Bonaparte, l’aventurier de Strasbourg, de Boulogne et de Ham. Ce fut donc l’abaissement, plus que l’abaissement hélas! l’écroulement.

La leçon a-t-elle profité?

Ce n’est pas sûr.

Il est des gens oublieux. Héroïques dans le danger, sublimes dans le péril, ils oublient l’un et l’autre dès qu’ils sont passés. On peut en dire autant de certains peuples et du peuple français en particulier. Il y a chez lui trop de chevalerie pour qu’il puisse y avoir assez de méthode. Aussi semble-t-il n’avancer que par soubresauts. Voyez-le pendant

le moyen-âge : il dort, ou, s’il s’occupe, c’est à un travail souterrain, l’émancipation progressive des communes, qui ne frappe pas assez l’histoire. Il se rend cependant compte de ses droits. Robert le Go(i, évêque de Laon, représentant du clergé, de Picquigny pour la noblesse, Etienne Marcel et Nicolas le Chanteur pour les communes, dès les Etats généraux de 1357, ïont des représentations énergiques au Dauphin ; déjà ils formulent des revendications hardies, véritable préface des cahiers de 1789. Mais le peuple n’est pas tenace; il n’insiste pas, donne son argent et se soumet. Alors le' roi profitant de sa faiblesse, le subjugue de plus en plus. Il finit même par ne plus le consulter. Louis XIV arrive et le despotisme est absolu. Puis surviennent Louis XV et les hontes de son règne, ensuite Louis XVI, l’homme du destin. Le peuple fait son premier soubresaut national.

Et pour ses coups d’essai, il veut des coups de maître.

Ce soubresaut est un bond prodigieux ; il s’appelle la Révolution française, événement universel.

Il n’a plus maintenant qu’à avancer progressivement dans la voie lumineuse de l’avenir. Ah! c’est que vous le connaissez mal. Pour lui l’ennemi est à jamais vaincu et il le croit mort. Aussi dépose-t-il ses armes. Mais l’ennemi, lui, le guette. De Rome, de Coblentz, de Londres, il lance sur lui l’Europe coalisée derrière ses tyrans, troupeau stupide. Pour se défendre, le peuple a abdiqué ses droits entre les mains d’un des siens, le Corse fatal, l’homme du destin aussi. Il est terrassé tout de même et finit par se soumettre. Alors, nouveaux

296 l’officier

sonl)resauts ; 1830, puis 1848, ensuite le despotisme, puis 1871.

A côté de cela, voyez l’Angleterre, nation libérale par excellence. Depuis (tuillaume le Conquérant, elle avance méthodiquement, peu à peu, mais sûrement, et atteint le but la première. L’Angleterre avait le jury dès le quatorzième siècle. Elle a bien, elle aussi, des convulsions intérieures, mais elles n’ont pas la portée des nôtres. Sa révolution est plutôt politique que sociale. Qu’importe que la maison d’Orange succède à celle des Stuarts en passant par Cromwell I Ce qui est important, c’est que la formule des « Droits de l’Homme » succède à la formule: « Cartel est notre bon plaisir. » Ceci regarde l’Humanité, cela ne concerne que l’Angleterre . Celle-ci cependant donne un exemple au monde. Elle montre que par l’effort continu et méthodique on arrive [au résultat mieux et plus vite que par le bouleversement. L’équilibre est la loi de l’univers. La secousse est toujours suivie de lassitude.

Nous disons « mieux, » car ses institutions libérales sont à jamais assurées ; nul ne les conteste. Nous ne pouvons pas en dire autant des nôtrs. Nos progrès sont réels, mais ils sont discutés. Peut être faudra-t-il de nouveaux soubresauts si l’on n’y prend pas garde. Depuis 1871, la France dort encore une fois. Sa République qui n’en est pas une, n’a été votée qu’à une voix de majorité. L’ennemi lui a déjà livré de furieux assauts. Ça été le 24 mai, puis le 16 mai, puis le boulangisme. Ensuite l’affaire Dreyfus. Le croirait-on? La réaction s’est emparée d’un innocent et elle l’a condamné par trahison. Son erreur, s’il n’y a eu qu’erreur, a été

reconnue jiar tous, excepté par elle. Dès lors elle est devenue un crime. Pour le dissimuler elle a crié au patriotisme méconnu, à l’armée outragée. Et la foule, décidément ignorante et lâche, l’a crue. Gomme toujours elle a persécuté ceux qui lui criaient casse-cou ! L’histoire n’est-elle vraiment qu’un recommencement perpétuel?

E pùr si muovà, dit Galilée. Non, on ne recommence pas, on continue I On tourne sur soi, il est vrai, mais on avance en même temps dans les champs de l’espace incommensurable.

Mais, avons-nous dit, l’affaire Dreyfus e.st une étape de la civilisation.

Prouvons-le.

Depuis 1870, l’état social de l’Europe s’est complètement modifié. Les nations armées ont remplacé les armées professionnelles. Autrefois on dansait à Versailles pendant qu’on se battait sur le Rhin. De Moscou, Napoléon régissait l’Opéra et la Gomédie-Erançaise. La tranchée macabre de Sébastopol n’empêchait pas le bal de l’Elysée. Le râle des soldats mourant pendant le terrible hiver, rigides avant d’être cadavres, n’empêchait pas les lilles et les courtisans, engeance dorée et sinistre, de tourner et de valser dans des bacchanales honteuses. Il n’en irait plus de même aujourd’hui. « Tout le monde marche », suivant l’expression militaire. Le prolétaire ne cesse pas d’être chair à canon, mais le bourgeois aussi. L’armée, c’est la grande niveleuse, en principe tout au moins. Immense résultat, bien sortant d’un mal. En temps de guerre, on no danserait plus, la vie du pays serait suspendue. Mais par cela même que tout le

l’officier

monde marche, tout est au militarisme menaçant de tout envahir. Et cela d’autant plus que la réaction, privée de monarque, y voit le seul point d’appui de l’autorité, c’est-à-dire de l’oppression.

Or le militarisme est une plaie énorme, un chancre rongeur de tout progrès. Malheur aux nations qui le supportent ; tôt ou tard elles sont sa proie. On le croyait mort depuis Sedan. Point. Du moment que les classes dirigeantes font un peu de service militaire, elles le crient bien haut pour que nul n’en ignore. Et il faut que tout le monde s’incline devant le sabre puisqu’elles daignent le manier de leurs mains délicates. De glaive il est passé drapeau ! Saluez! Et il est défendu à la pensée de se manifester , même dans la chaire des rhéteurs. Vérité ! Justice! Liberté! Respect aux lois ! Des mots, des utopies, des rêves de philosophe. Le monde appartient aux races fortes, c’est-à-dire au sabre. Rien n’est plus noble, rien n’est plus beau que la main qui le manie. Et si l’autre main tient les rênes d’un beau cheval noir, cela suffit, on se donne. Heureusement le cavalier, timide, s’enfuit et se tue comme un écolier sur une tombe de femme.

Du moins est-on guéri par le ridicule ! Non pas. On se coiffera du premier bonnet à poil venu. Le bonnet phrygien de nos pères, ces géants, est démodé; il n’y a que la canaille qui est républicaine, et la canaille on la mène. On n’attend que l’occasion.

Alors « l’Affaire » se produit.

Hosannah ! Enfin ! Les culottes rouges et les plumes d’autruche font rage. Dans l’ombre, la soutane

ET Lk CRISE FRANÇAISE 299

noire grimace; un horrible rictus marque le coin de sa lèvre infâme.

Vive l’Armée I

On va se jeter dans ses bras, on s’y jette; déjà l’on souscriptionne sur le nom de ses membres morts héroïquement au champ d’honneur... du faux et peut-être de la trahison. On a tout oublié et Waterloo et Sedan, on avance, pleins d’enthousiasme quand soudain... on recule ! Qu’est-ce?

Un cri de la conscience humaine se fait entendre dans la nuit. On regarde, un voile se déchire et on voit...

Triste spectacle!

Un innocent dans sa case, perdu par delà l’Océan, hurle de douleur et pleure ; ses traits sont fatigués, sa taille s’est voûtée, ses chairs sont tenaillées par des fers inhumains. C’est un jeune vieillard. Accroupi, sinistre, à ses côtés, un gardechiourme veille, revolver au poing. Plus loin, un bourreau dort, dans un palais. Sa face est hideuse. Des furies noires, « dardant sur lui leurs prunelles » rôdent autour de sa couche. Dans un coin le Remords se montre, effrayant.

De l’autre côté de l’eau, tout près de nous, la femme et les enfants du martyr pleurent aussi et l’appellent en vain. Tout est sombre autour d’eux. Qu’a fait ce malheureux?

Rien.

De quoi est-il accusé ? D’avoir trahi sa Patrie.

Qui l’accuse?

Alors la Voix, de nouveau se fait entendre, et dit : « Regardez ! »

On tourne la tête.

l’officier

Des ministres, des généraux, des officiers, des savants officiels, des écrivains renommés, des bourgeois égoïstes, des journalistes immondes, des législateurs infâmes, d’anciens magistrats ignobles, apparaissent. Les uns ont le rictus du crime, et pour se sauver, bavent sur tout ce qui est respectable et honnête ; les autres ont le teint blafard de la lâcheté. Le reste, c’est la foule inconsciente et cruelle, le troupeau.

Et c’est à ces gens-là qu’on allait se livrer! Un pas de plus et la France, ce tlambeau, s’éteignait dans la nuit, la civilisation reculait. Déjà, dans les ténèbres, Satan ricanait.

Or, il ne devait pas en être ainsi, car il est trop tard maintenant pour tuer la conscience humaine. Derrière le rideau où s’élabore l’Avenir, un homme était conçu qui devait être un drapeau. Il était venu à son heure et Dieu lui avait dit ; u Tu seras victime de l’iniquité des hommes comme mon autre fils Jésus ; par toi ta race sera relevée définitivement et mes faux prêtres démasqués ; contre toi ils se déshonoreront à jamais et le peuple les maudira. »

L’homme avait accepté et il était apparu juste au moment où la France, toujours confiante et crédule, se laissait entraîner de nouveau dans l’abîme par ses oppresseurs éternels.

Halte! avait-il crié dans un sanglot.

Et la France s’était arrêtée, Ormuzd avait vaincu, la civilisation était sauvée!

Du reste, l’affaire Dreyfus était fatale.

Expliquons-nous.

lUen n’est fatal quant aux moyens, tout l’est quant au but. Sans cela où serait la responsabilité, que deviendrait le lilire arliitre? D’autre part, ({ue deviendrait l’Harmonie universelle s’il était au pouvoir de l’homme de retarder la marche de la terre, au pouvoir de la terre d’entraver celle de l’Univers. Car tout progresse, tout avance dans l’infini sans liornes, les mondes comme les êtres. La Providence, dans sa prescience, a fait des lois immuables et de toute éternité. Les étapes du Progrès sont marquées sur la voie astrale; elles sont repérées à jamais. A tel moment, l’étoile doit arriver à tel point. Sa route cosmologiipie lui est tracée et sa vitesse lui est fixée, mais en ce qui concerne sa marche dans l’espace seulement.

En ce qui concerne sa marche intellectuelle et morale, les points successifs d’arrivée sont seuls fixés. A elle de choisir son chemin et de mesurer son élan. Si elle s’attarde en route, si elle fait l’école buissonnière, il lui faudra rattraper le temps perdu; il lui faudra courir, bondir parfois comme en 1789. De temps en temps Dieu fait surgir un guide qui, prenant le flambeau, l’éclaire et la dirige vers ses destinées. Ce guide s’appelle Orphée, Bouddha, Confucius, Zoroastre, Pythagore, Moïse, jManou, Jésus, Mahomet. Ceux-là sont les fondateurs de religions; ils sont les plus grands. Mais d’autres viennent aussi qui sont philosophes, savants, artistes, voire même guerriers, car il en faut sans doute, tant qu’on est plongé dans la barbarie, et c’est à peine si nous commençons à en sortir.

l’officier

Ces guides ont presque toujours comme une vague intuition de leur mission. Quelques-uns en ont' complètement conscience, Jésus par exemple.

D’où viennent-ils? De quelles profondeurs insondables arrivent-ils? Qui sont-ils et que sont-ils? Mystère immense.

Quoi qu’il en soit, ils sont les pionniers du Progrès. Ils prennent rtminanité par la main et la conduisent au point fixé par Dieu. Ensuite ils disparaissent.

Ces êtres presque surhumains sont d’autant plus nombreux dans une nation que sa marche est plus irrégulière. Et puis il y a des nations missionnaires. C’est ainsi que la France, à elle seule, a, dans son histoire, autant d’esprits supérieurs que le reste de l’Europe. De même Israël, Athènes et Rome. Peuples élus chargés de propager l’idée, nouvelles Atlantides peuplées de demi-dieux !

Ces guides font-ils toute la besogne? S’il en était ainsi les nations perdraient l’habitude de l’effort et s’endormiraient bientôt dans un sybaritisme intellectuel et moral, pire que la mort. Non, ils lancent l’idée, rédigent le code et s’en vont, laissant derrière eux les Zend-Avesta, les Védas, le Décalogue, l’Evangile, le Coran. Aux hommes à mettre en pratique leurs préceptes, à avoir tout le mérite de l’exécution. Eux, de l’au-delà mystérieux, veillent ! Quand on néglige trop leurs principes ou qu’on les altère. Dieu envoie un missionnaire au secours de leur œuvre. Celui-ci arrive et s’appelle Jean Huss. .11 est suivi par Luther.

Quelquefois ce génie secondaire est toute une époque : il est le dix-huitième siècle avec Voltaire

et l’Encyclopédie comme démolisseurs. L’Avenir reconstruira, car la religion ne saurait périr. Dans l’intervalle, Victor Hugo qui développe Voltaire et le complète, mais qui déjà voit Dieu beaucoup mieux. Le sourire du scepticisme s’efface, le pli de la foi se creuse, profond.

Jésus, Voltaire, Hugo! Trilogie mystérieuse! Assemblage sacrilège, dira le prêtre. Réunion sublime, répondra la voix de l’ombre. Trinôme simplement, pensera le mathématicien. Soit. Mais tri- QÔme = X = civilisation.

Donc il y a des poteaux d’arrivée sur l’orbe du Progrès. Uui. Qu’indiquent-ils? — L’arrêt? — Non. [1 faut toujours les dépasser. Ce sont des points le repère simplement.

Sur celui qui nous occupe, l’invisible avait écrit ui très grosses lettres :

(( Mort au militarisme ! »

La plupart des voyageurs cependant ne le iroyaient pas de loin et, indifférents, iis ne se pressaient pas. Si on les avait laissés faire ils seraient irrivés en retard et le sacrifice n’aurait pas été ionsommé en temps voulu. Le Plan suprême au- ■ait été dérangé, .\lors l’affaire Dreyfus survint jui stimula les hésitants et les traînards. On ar- ■iva juste à l'heure, comme c’était écrit. Si on avait narché un peu plus vite et d’une allure plus souenue pendant tout le cours de la route, !’« Affaire » ■ût été évitée, parce que non nécessaire. Elle n’a té fatale que parce qu’on s’était attardé. Nous le épétons. Ce qui était fatal ce n’était point l’affaire n elle-même, c’était la mort du militarisme au noment précis où elle se produisit. Dreyfus ne

l’officier

fut qu’un moyen et non un but. Les voies de Dieu sont impénétrables.

Et maintenant que le précipice est franchi, sondons-le. Penchons-nous sur le bord et n’ayons pas le vertige. Que voyons-nous?

Un abîme de honte sombre et nauséabond.

Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange

D’os et de chairs meurtris et traînés dans la fange.

De la fange! de la boue! en effet. Ici, un plumet, là une palme verte, plus loin un bout d’hermine. Surnageant sur le tout, le grand cordon de la Légion d’honneur, maculé, souillé, déshonoré. Et la boue, mixture immonde, lie tous ces insignes qui jadis furent grands! Le sont-ils encore? Hélas! on ne subit pas en vain le contact de l’infâme.

Ah! va-t-on nous dire, paix sur la tombe, oubli! Non! Il est des crimes qu’on n’a pas le droit d’oublier, car ils font partie de l’enseignement de la postérité, des noms que l’on n’a pas le droit de taire; l’historien ne saurait les passer sous silence. Certes ils furent nombreux les criminels, dans cette affaire ; mais l’un d’eux les dépassa tous, il fut l’horrible parce qu’il était le puissant et que les responsabilités se mesurent au pouvoir. Et celui-là avait eu la fortune inouïe de naître parmi les humides, lui qui s’enüa tant plus tard. Son âme, au contact de la misère des petits, avait pu grandir et devenir virile. Son esprit avait eu la faculté, pouvant sauter par dessus les préjugés bourgeois et mesquins, d’embrasser des horizons plus vastes, de s’élargir. Sa conscience aurait dû être adulte. Il ne fut qu’un vaniteux et un misérable, un traître

à sa mission. Grand maître de la Légion d’honneur, il déshonora le (îordon qu’il portait.

Cet homme s’appelait Félix Faure.

Paix à sa cendre, mais honte à sa mémoire!

Oui, honte à tous les criminels, à tous ceux qui vivent de l’ignorance du peuple. Honte à toutes les lâchetés et à toutes les hypocrisies. Anathème à ces faux démocrates qui semblent vouloir se faire pardonner d’être arrivés et qui pour cela renient leurs doctrines. Ou plutôt plaignons-les. Ames de parvenus, jamais leur conscience ne vibra sincèrement. Politiciens lâchés dans l’arène, ils prirent à leur compte les grandes idées de la Révolution et s’en composèrent des programmes électoraux, mais jamais ils ne les comprirent. Leur esprit n’était pas encore apte à certaines conceptions. Pygmées, comment auraient-ils compris le pensée des géants? Ils savaient seulement que c’était bon et ils s’en servirent. Par là leur rôle fut utile, malgré tout. Car cela est admirable : le progrès est ainsi organisé que tout concourt à son avènement. L’homme cherche à satisfaire son ambition, son égoïsme. Pour cela il foule aux pieds toutes les notions du juste et ne tient compte que de ses intérêts, de ses appétits, de ses passions. Il échoue : progrès! car le bien triomphe du mal. Il réussit ; progrès encore, car le mal encouragé, continue et se tue par ses excès, d’où la révolution. Le bien triomphe encore, mais il faut la secousse. Au fond, même résultat ! Donc, à l’heure fixée, le destin s’accomplit.

En résulte-t-il la nécessité du mal sur la terre; ]u’oclamée par certaines philosophies et surtout par le catholicisme ? Ce serait faire injure à Dieu ou

l’officier

le méconnaître étrangement que de le supposer. Le mal ne saurait émaner de celui qui, par définition, est le bien par excellence. Le mal est l’œuvre de l’homme et de l’homme seul. C’est sa méchanceté et son ignorance qui l’ont 'créé et il en est responsable. Nul ne le force à être mauvais. De ce que du mal sort le bien, il ne s’ensuit nullement que le premier est nécessaire; il s’ensuit seulement que la Providence souverainement bonne et sage, fait tourner tout à notre avantage. Pour que la proposition fût vraie, il faudrait prouver que le liien sort toujours du mal et qu’il ne peut pas exister par lui-même. Cette preuve est impossible.

Mais revenons au fossé.

Nous y avons vu, disions-nous, un plumet, une palme, un bout d’hermine, le tout entremêlé de

boue. Alors, le soldat, l’académicien, le juge .

Horreur! Gela est-il possible? Mais qu’est ceci? Regardez, là, dans le coin, dans l’ombre : un morceau d’étoffe noire, un bout de soutane, ô Dieu, puis un fil très solide se dissimulant sous la boue et reliant ce nouveau chiffon aux autres. Le prêtre aussi !

Consummatum est! Il ne reste plus rien. Catastrophe, tout s’écroule.

Non, tout renaît. La société, comme le phénix, renaît de ses cendres. Et puis qu’est-ce qui s’écroule? La force, la fausse science, la fausse justice, la fausse religion, le mensonge, la trahison ! Réjouissons-nous, frères, et rebâtissons la cité humaine.

Plantons d’abord les quatre piliers qui soutiendront l’édifice :

Droit, Liberté, Justice, Fraternité!

Mais avant d’aller plus loin, si nous nous rendions compte des causes de la catastrophe? Examinons donc minutieusement les pans de mur qui restent du vieux monument, scrutons ses fondements surtout, et tâchons de comprendre comment ce que nous croyions être un roc solide n’était qu’un amas de sable mouvant. Nous voici devant la voûte principale. Elle est encore intacte en apparence, mais de nombreuses et profondes lézardes annoncent l’écroulement prochain : la moindre secousse suffira, pas même une secousse, un souffle. Il n’est plus besoin de Voltaire.

Approchons. Une inscription. Lisons ;

Religion catholique, apostolique et romaine !

Puis d’autres inscriptions, là, sur ces piliers qui soutiennent la voûte. Lisons encore ;

Création.

Péché originel.

Enfer.

Purgatoire.

Paradis.

Limbes.

Jugement dernier.

Christ est Dieu.

Sainte Trinité.

Immaculée Conception.

* Baptême.

Confirmation.

Extrême-Onction.

Eucharistie.

Confession.

Infaillibilité papale.

L’OFFICIER

Monument formidable qui depuis Constantin le Grand écrase l’esprit humain!

Mais voici encore des inscriptions sous les premières. Au-dessous de u Création », on lit :

« Dieu créa au commencement, les deux et la » terre. Et la terre était sans forme et vide, et les » ténèbres étaient sur la surface de l’abîme, et » l'Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux .

» Et Dieu dit que la lumière soit, et la lumière » fut. Et il sépara la lumière d’avec les ténèbres....

» Dieu nomma la lumière jour et les ténèbres » nuit. Ainsi fut le soir, ainsi fut le matin, ce fut » le premier jour . ^

» Dieu fit deux grands luminaires : le plus grand » luminaire pour dominer sur le jour et le moindre )) pour dominer sur la nuit; il fit aussi les étoiles. » Et Dieu les mit dans l’étendue des deux pour » luire sur la terre. » (Genèse).

Relisons.

« Dieu créa au commencement les deux , et la

terre. »

Au commencement de quoi? Du temps? Il n’existe pas pour lui. De l’éternité? Réponse absurde. Et puis que faisait-il pendant l’éternité qui a précédé cette création ?

« Et la terre était sans forme. » Alors comment existait-elle? « Et l’esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. » Alors les eaux n’ont pas été créées. C’est d’autant plus important que pour les Hébreux, le mot eau voulait dire matière. Donc, d’après Moïse, la matière a toujours existé. Alors que devient le néant d’où Dieu a tout tiré? Ou si l’on veut donner au mot eau sa signification actuelle, il

fl

Ji

ie

If

faudrait en conclure que l’eau a existé avant l'incandescence du globe et son refroidissement progressif, contrairement aux données les plus certaines de la science.

« Et il sépara la lumière d’avec les ténèbres. » Nous voudrions bien savoir comment ces deux choses contradictoires avaient pu se mélanger ; l’une exclut l’autre. Là où il y a lumière, il ne saurait y avoir ténèbres. Donc impossible de les séparer.

D’autre part comment a-t-il pu numéroter le premier jour, imisque le soleil n’a été créé que le quatrième? N’oublions pas non plus qu’il « se reposa » le septième jour et disons avec Victor Hugo ;

Ainsi le Tout-Puissant a dit : « Je n’en puis plus ! »

Et las, suant, soufllant, ankylosé, perclus,

Pris d’un vieux rlunnatisme incurable à l’échine,

Après avoir créé le inonde, et la machine Des astres pêle-mêle au fond des horizons,

La vie et l’engrenage énorme des saisons,

La Heur, l’oiseau, la femme, et l’abîme et la terre.

Dieu s’est laissé tomber dans son fauteuil Voltaire !

{Religions el religion.)

Nous venons de voir le pilier Création. Il n’était guère solide et il devait céder. Ce qui nous étonne c’est qu’il ait pu durer si longtemps. Pensez donc, depuis Moïse ! Ah ! mais voilà l’explication du phénomène. Voyez, par derrière, le pilier est étayé. Oui, deux gros étais sur lesquels on lit : Ignorance, Superstilion ! Du reste, partout la môme chose : tous les piliers sont soutenus. Mais qu’est ceci? Cette quantité de petits trous ? On dirait un travail de

termites. En effet, des vers lumineux rongent ce bois. Chose étrange! Ces vers presque microscopiques semblent porter devant eux une immense inscription ;

Instruction obligatoire. Science, Progrès!

Nous comprenons que le pilier ait cédé et s’effondre de plus en plus.

Continuons.

Sur celui-ci nous lisons : Péché originel, et audessous :

« Dieu mit nos premiers parents dans le Paradis » terrestre ; il les autorisa à manger de tout, excepté » des fruits de l’arbre de la science du bien et du » mal. Mais le serpent qui était le plus fin de tous » les animaux que Dieu avait formés sur la terre, » se glissa près d’Eve et la trompa; celle-ci en- » traîna Adam dans sa faute, et tous les deux man- » gèrent du fruit défendu. x41ors. Dieu, irrité, les )) chassa du Paradis et les maudit. Il dit à l’homme : j> Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, » » et à la femme : « Tu enfanteras dans la douleur. » )) Quant au serpent il fut condamné à ramper. »

Mais tout ceci n’est pas nouveau. Hésiode parle de ces choses, les Chaldéens, les Perses, les Indous, aussi. Plusieurs passages de la Bible semblent être tirés des Védas. Et puis, discutons.

Avant d’être condamné à ramper, le serpent, comment marchait-il? Avait-il des pattes? Et ce grand courroux de Dieu pour une simple désobéissance due à l’ignorance de nos premiers parents et surtout à la ruse de Satan? D’après les catholiques, en effet, le serpent n’était autre chose que Satan déguisé. Or, ne l’oublions pas, dans leur

théodicée ils font de Satan presque l’égal de Dieu. « Dieu et le Diable » a dit quelqu’un, c’est toute la religion. Autrement dit, Ormuzd et Aliriman. Donc l’Etre Suprême met aux prises l’homme simple et ignorant et Lucifer, l’être rusé par excellence, que lui-même a eu tant de peine à combattre. Dans sa prescience il doit savoir que l’homme succombera et il en profite pour le maudire lui et sa race. Quelle disproportion entre la faute et le châtiment, d’autant plus que la faute était fatale! Etrange père en vérité, et juge non moins étrange que celui qui condamne le tils avant de naître pour les crimes du père ! Gomme ce juge ressemble bien aux hommes I Gomme cela aide à comprendre certaines solidarités néfastes que la société nous impose! Gomme cela rapetisse bien Dieu à notre taille ! Du reste que serait-il arrivé si Adam n’avait i pas succombé, si la race humaine avait ainsi conservé son immortalité première? Gar le Gréateur j avait dit : « Groissez et multipliez et remplissez la Terre. » Elle aurait été vite remplie sans doute, et alors?

Nous voici au pilier Enfer. A lui seul il est presque aussi gros que les autres réunis. Une longue inscription relate la rébellion de Lucifer et de ses complices, leur défaite par saint Michel et enfin leur chute dans l’enfer. Suit une description de ce lieu d’expiation éternelle, épouvantable et terrible. Un commentateur a ajouté au-dessous du texte sacré, la phrase du Dante :

; Lnsciale ogni spet anza, ô voi cke inlrale.

Une peinture faite de main de maître se détache sur le pilastre. On voit un immense brasier de sou-

l’officier

fre allumé, avec, dans les ilammes livides, à travers une fumée jaiiurdre, des êtres humains se tordant dans les spasmes d'une agonie éternelle. Quelques-uns d’entre eux, se traînant jusqu’au bord du foyer, essaient de s’échapper, mais des démons féroces, grimaçants et cornus, les rejettent dans la fournaise au moyen de fourches incombustibles. Et les misérables, désespérés, lèvent les yeux au Ciel qu’on voit dans un lointain lumineux et oii règne un printemps éternel. Les Bienheureux y contemplent Dieu face à face et jouissent par ailleurs du tourment des damnés. Décidément le bonheur est fait de contraste. C’est ainsi que le üls, parmi les élus, est heureux du supplice du père qui se trouve parmi les réprouvés.

Voilà le dogme.

Quelques réflexions s’imposent.

Et d’abord comment se fait-il que Lucifer se soit révolté? D’après les catholiques il avait été créé parfait ainsi que tous les anges. Il ne pouvait donc pas pécher ni par orgueil, ni par ambition, ni autrement, ou alors le mot « perfection » n’a plus aucun sens. Au reste, de deux choses l’une ; ou Dieu, en créant les anges qui furent plus tard les démons, savait qu’ils succomberaient un jour, ou il ne le savait pas. Dans le premier cas, il les voue d’avance au feu éternel et alors il est monstrueux ; dans le second cas, il est dénué de prescience et alors il n’est pas Dieu.

Ce raisonnement peut s’appliquer aux hommes pour prouver l’impossibilité métaphysique d'un enfer u éternel ». Qu’est-ce, en effet, que cet enfer où l’homme, pour une simple faute parfois, brûle

éternellement? Nous admettons même qu’on ne veuille parler que d’un enfer moral. Ce que nous ne comprenons pas, ce qui nous paraît incompati- I ble avec la justice de Dieu, c’est l’éternité de la peine. Ainsi donc cet homme qui ne se sera pas confessé avant de mourir, brûlera du feu éternel, matériel ou moral, peu imjiorte, même s'il fut honnête et bon. Quant à cet autre, voleur, assassin, incendiaire, il jouira du bonheur éternel, pourvu qu’il ait embrassé le cruciüx et le prêtre avant de monter sur l’échafaud. Bien mieux, il jouira du supplice de ses victimes (|u’il surprit dans leur sommeil et qui n’eurent par conséquent pas le temps de prendre leurs dernières dispositions.

Et cette quantité immense d’êtres humains n’ayant pas embrassé le catholicisme et comprenant idus des cinq sixièmes de la population ter- ! restre ? Parmi eux, la plupart ignorent même qu’il existe et ne sauraient par conséquent être accusés de le méconnaître, car là où il n’y a ])as connaissance, il ne saurait y avoir responsabilité. Ceci est un principe élémentaire du droit humain, a fortiori du droit divin, à moins de supposer Dieu plus injuste que l’homme, ce qui serait le nier. Voilà où conduit l’absurde.

Passons.

Nous arrivons au pilier du Purgatoire.

Celui-ci, au premier aspect, semble moins délabré que ceux que nous venons de voir. C'est qu'ausi il est un peu plus récent. Le- Purgatoire ne date que de l’an 693 ; on peut dire qu’il a été « inventé » par le pape (Irégoire Pc dit le Grand. Aussi n’en trouve-t-on nulle trace dans l’Evangile. A vrai dire,

l’officier

rinvciition, à ne nous placer qu’au point de vue moral, ne fut pas trop mauvaise ; elle témoigne même d’une hauteur de vues qui honore le pape susnommé. En présence de l’horreur invincible que l’humanité devait fatalement éprouver tôt ou tard pour cet enfer éternel dont nous venons de parler, le pape pensa qu’il serait bon de créer un châtiment plus doux qui, quoique terrible encore, laisserait entrevoir un pardon lointain mais sùr, et, délibérément, il fonda le Purgatoire. C’était plus conforme à la justice de Dieu qui, on le sait, ne veut pas la mort du pécheur. Dès lors, une grande quantité d’êtres humains qui, auparavant, étaient fatalement voués à l’enfer, purent entrevoir le salut et espérer leur réhabilitation parle Purgatoire. On ne laissait plus à l’enfer que ceux décidément réfractaires à la loi de Rome ou mourant en état de péché mortel, et ceux-là vraiment n’étaient pas à plaindre. Tous les autres, à la condition d’être catholiques, apostoliques et romains, étaient sauvés après un stage plus ou moins long dans des flammes moins ardentes. On brûlait bien encore mais c’était à petit feu, et la fourche impitoyable de Belzébuth n’était plus là pour attiser le foyer. En somme, ce n’était point trop mauvais, cela devenait supportable.

Malheureusement, l’Eglise, à côté du principe fondamental, juste en soi, en introduisit un autre qui nous paraît plus discutable. Elle décida que les âmes ne pourraient sortir du purgatoire que par l’effet des prières qu’ou aurait dites ou fait dire pour elles, réservant comme de juste la plus grande efficacité à celles des ministres de Dieu. De là ce

honteux commerce qui scandalisa Luther. Nous ne discuterons pas cet article insensé du dogme du purgatoire; ce serait faire trop d’honneur à une de ces aberrations de l’esprit humain dont la raison a fait justice depuis si longtemps et que seuls des esprits faibles ou ignorants peuvent encore admettre. Nous nous bornerons à raconter une anecdote dont on nous a certifié l’authenticité. Elle témoignera, mieux que nous ne pourrions le faire, de l’état d’âme créé par l’institution des « messes », chez certains hommes.

Ceci se passait sous le second empire, en une petite commune perdue dans la montagne, dans un de nos départements du Centre, très arriéré, nous le reconnaissons. En ce temps-là, les curés de campagne n'avaient qu’une instruction très rudimentaire. Un de ces curés, bon vivant et peu scrupuleux, trouvant que le casuel de sa modeste paroisse, la commune de V... était par trop insuftisant, s’était avisé d’un stratagème. Alors que le tarif minimum d’une messe pour les âmes du purgatoire était uniformément tixé â un franc dans tout le diocèse, le brave curé l’abaissa à cinquante centimes et il fit de la réclame dans les communes voisines. Leaucoup de bonnes femmes, en présence de ce bon marché inouï, n’hésitèrent pas à lui donner la préférence. Par malheur, les autres curés du canton n’y trouvèrent pas leur compte. Profitant du passage de l’évê(|ue en tournée pastorale, ils s’en plaignirent â lui. Celui-ci interrogea le curé de Y... et lui fit des reproches. Le brave homme, croyant qu’on lui reprochait simplement de gâter les prix, d’avilir en ipielque sorte la marchandise, s’en justifia en ces termes :

l’officier

— C’est vrai, monseigneur, je ne fais payer que cinquante centimes pour mes messes; mais, n’ayez pas peur, si vous les entendiez, vous n’en donneriez pas seulement quatre sous!

Les pauvres gens n’en avaient même pas pour leur argent I

Le Paradis !

La théologie catliolique a considérablement réduit la quantité de cieux, qui était vraiment par trop grande. Les anciens, en effet, en admettaient sept, ce qui était déjà joli. Survint Ptolémée, qui en porta le nombre à onze. C’était trop et on a bien fait de le réduire à trois, d’autant plus que, si l’on en croit la science, cette révolutionnaire, il n’y en aurait réellement qu’un. Et encore parlet-elle de le supprimer. L’excès en tout est un défaut.

Donc, il y a trois cieux pour les catholiques. Dans le premier se trouvent l’air et les nuages, dans le second, les astres, dans le troisième enfin, Dieu et le Paradis. Au Paradis sont tous les élus et les séraphins, les chérubins, les anges en un mot, les archanges, etc. Comme nous l’avons déjà dit, le bonheur des élus consiste à contempler Dieu face à face, qui n’en est pas trop gêné, paraît-il, et à chanter éternellement ses louanges. Pour rompre la monotonie, il leur est permis, à volonté, de détourner de temps en temps les yeux de la Face auguste pour voir les réprouvés de l’Enfer rôtir et se tordre dans les flammes ; parmi ces derniers se trouvent leurs parents, ce qui double la jouissance. C’est le père Drexelius C[ui le dit et S. Thomas d’Aquin aussi. L’Eglise en fait un article de foi.

Ainsi donc le suprême bonheur consistera à ne [ rien faire pendant l'éternité et à se repaître de supf plices. Les anges, au moins, ont la faculté de s’oc- ^ cuper de faire des courses, puisqu’ils sont les mes- I sagers de Dieu, les gentilshommes de sa chambre

î et les ministres de son royaume. Ne pourrait-on

pas reviser légèrement les statuts de l'Empyrée catholique et décider que les élus pourraient tout au moins remplir les fonctions de page auprès du Prince des princes et des membres de sa Cour? Personnellement, nous nous inscrivons pour lui passer ses pantoutles. On le faisait bien pour Louis XIY. Un de nos amis désirerait beaucoup lui passer sa chemise au petit lever. Il a une marotte, cet ami ; depuis des années et des années, il s’est mis dans la tête de voir le Tout-Puissant, le torse majestueusement nu. Pour cela, il ne manque pas une messe, pas un salut, pas un pèlerinage ; il est confit en dévotion. Etant donné que les statuts catholiques ne sont pas délinitivement arrêtés, puisque hier encore, en 1870, Pie IX décrétait l'infaillibilité papale, môme pour ses prédécesseurs, y compris la papesse Jeanne, on peut espérer que Léon XIII prendra notre vœu en considération et qu’il voudra s’illustrer avant de mourir. Il n’est jamais trop tard pour liien faire et reconnaître ses erreurs. Or, c’est certainement une erreur que l’institution de cette paresse éternelle des élus.

Mais assez d’ironie! Ce sont des pleurs qui nous viennent, des sanglots qui nous montent à la gorge, quand nous pensons à cette organisation des cieux par presque toutes les religions confessionnelles et et particulièrement par la religion romaine. 11 n’est

l'officiek

question à chaque instant que de trônes, de couronnes, de sceptres et de courtisans, pour le coté matériel; de crainte de Dieu, de courroux de Dieu, de vengeance de Dieu, pour le côté moral. On te prête ainsi, ô toi, l’invisible par qui tout est, ô toi. Providence de l'Univers, nos préjugés mesquins et nos sentiments étroits I On te fait vindicative comme un vulgaire dévot, ô toi, la Suprême Bonté I On parle de ta colère, ô toi, la Sérénité inaltérable! On t’a bâti un trône et on te donne une cour, comme à un pauvre roitelet de cette terre infime, à toi. Intelligence des mondes! On t’a fixé un ciel imaginaire et on t’a circonscrit, ô toi, l’Infini ! Et par dessus tout, on t’a affublé d’une barbe blanche ! Ah! quand donc se décidera-t-on à t’élargir enfin?

Après le Paradis, nous arrivons aux Limbes.

Les Limbes sont un enfer adouci, ou plutôt un lieu intermédiaire entre le bonheur et la souffrance. On n’y souffre point, mais on n’y éprouve pas de joie. Y sont reléguées, d’après la théodicée catholique, les âmes des justes morts avant la venue du Christ et celles des petits enfants morts sans baptême.

Ici quelques réflexions viennent naturellement à l’esprit. Nul doute que les justes en question n’eussent mérité le Paradis et par conséquent le bonheur éternel, s’ils avaient eu la chance de vivre après la venue de Jésus. Est-ce leur faute s’ils ont vécu avant? Certainement non. De même si quelques petits enfants meurent sans baptême par la faute ou l’ignorance de leurs'parents, peut-on les en rendre responsables? Et comme d’autre part ils n’ont jamais péché, pourquoi les priver du Paradis? Mais

! le péché originel, dira-t-on? Ah! oui, ils sont coii- ‘ pables parce qu’il y a six mille ans, Eve mangea le ' fruit défendu.

Allons plus loin. Pourquoi les limbes pour ces enfantS;, lieu intermédiaire, nous l’avons dit? Ils n’ont rien fait ni le bien ni le mal; ils n’ont point lutté, pourquoi leur fixer un état quelconque après la mort? Dieu ne les a pas mis à même de mériter le Paradis puisqu’il les a fait mourir trop tôt, ni l’Enfer. Pourquoi les avoir mis dans l’impossibilité de faire comme leurs semblables? Il a en quelque sorte borné leur carrière. Dès le début, il leur a dit : « Vous n’atteindrez jamais le sommet, mais vous ne tomberez pas non jilus dans les basfonds. » Pouiajuoi? Dieu ne nous paraît pas très juste en cette all'aire. Il faut croire que c’était l’avis de saint Augustin. Ce savant père de l’Eglise, en effet, ne veut pas des Limbes et il les nie. 11 est logique. Du reste on n’en trouve pas trace chez les anciens Pères ni dans l’Evangile.

Le pilier suivant est celui du Jugement dernier. On y lit une longue inscription dont nous détachons les passages suivants :

« Vous entendrez parler aussi de guerres et de

» bruits de guerre . et il y aura des pestes, des

» famines et des tremblements de terre en divers » lieux .

» Alors le frère livrera le frère à la mort et le » père le fils; les enfants s’élèveront contre leurs » pères et leurs mères et les feront mourir .

» Mais malheur aux femmes qui seront grosses » ou nourrices en ces jours-là .

L’OFFICIER

)) Aussitôt après ces jours d’affliction, le soleil » s’obscurcira et la lune ne donnera plus sa lumière; » les étoiles tomberont du ciel et les puissances » des cieux seront ébranlées.

» Alors le signe du Fils de l’homme paraîtra » dans le ciel et tous les peuples de la terre seront » dans les pleurs et dans les gémissements; et ils » verront le Fils de l’homme qui viendra sur les » nuées du ciel avec une grande majesté.

» Et il enverra ses anges qui feront entendre la )) voix éclatante de leurs trompettes et qui rassem- » bleront ses élus des quatre coins du monde, de- » puis une extrémité du ciel jusqu’à l’autre .

» Et toutes les nations étant assemblées devant » lui, il séparera les uns d’avec les autres, comme » un berger sépare les brebis d’avec les boucs, et )) il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa )) gauche . » (^Evangile selon Saint Mathieu)

Voilà certes un tableau aussi effrayant qu’enfantin. Même en ne le considérant que comme une allégorie et il n’est pas autre chose, il y a des points qui restent incompréhensibles. Il faut sans doute attribuer cela à l’évangéliste qui a traduit la pensée du Christ, car on n’ignore pas que celui-ci n’a rien écrit par lui-même, ou encore à l’ignorance de ce dernier. Du reste les quatre évangiles sont en désaccord sur plusieurs points ainsi que cela résulte de leur lecture et de l’iiistorique de la Vulgate.

Ainsi que veut dire Jésus par l’annonce de ces. discordes de famille? Pourquoi surtout vise-t-il les femmes enceintes ? Pourquoi Dieu crée-t-il des âmes nouvelles, si elles ne doivent pas vivre, lui qui ne

fait rien d’inutile, ni d’injuste ajouterons-nous, car où iront-elles ces âmes? Seront-elles du côté des boucs ou de celui des brebis, n’ayant mérité ni l’un ni l’autre? (N’oublions pas que les Limbes n’existaient pas encore à ce moment-là.) Et ces étoiles qui tomberont du ciel, où iront-elles? Pas sur la terre assurément. Tune d’elles suffisant pour couvrir notre minuscule globe des millions et des millions de fois.

Quant à la voix éclatante des trompettes rassemlilant les morts, ça ne manquera pas d’attrait. Ce qui nous inquiète un peu, c’est la reconstitution des corps. Gomment les molécules d’un corps donné qui, pendant des siècles et des siècles, auront appartenu à une infinité d’autres corps, pourront-elles s’agglomérer? Si elles vont à l’un, à Pierre, par exemple, elles manqueront à Jacques, à Jean, à Paul, à Mathieu, etc . Ceci est par trop élémen¬

taire pour qu’il soit utile d’insister. Il y a cependant des pauvres gens qui croient à de pareilles absurdités. L’Eglise elle-même s’oppose à l’incinération des corps, comme si de les enterrer cela les conservait davantage.

N’oublions pas non plus que cette scène du jugement dernier se passera dans la vallée de Josaphat, prés de Jérusalem. On commence à craindre que la dite vallée ne soit trop petite. L’Eglise ferait bien de choisir un emplacement plus vaste.

Christ est Dieu !

Cette inscription se détache sur le pilier suivant.

Pour nous la question de la divinité du Christ est plutôt une (question de bon sens (jue de textes. Que l'on ait cru à cette absurdité pendant les siè-

l’officier

des d’ignorance, cela ne nous étonne guère. On croyait alors que la Terre était au centre de l’univers, qu’elle était l’astre le plus important, que le soleil, la lune, les étoiles, les deux, tout avait été créé pour son utilité ou pour son agrément. On pouvait donc légitimement supposer que le Tout- Puissant, dont les destinées de la terre étaient runique soin, avait pu, pour la sauver, envoyer son propre fils qui était en même temps son égal. En ces temps-là, du reste, comme encore aujourd’hui pour les vrais catholiques, Dieu était singulièrement réduit. On en faisait un souverain tout-puissant, il est vrai, mais combien loin de l’Etre indéfinissable que nous sentons et que nous n’avons pas la prétention d’expliquer. C’est à peine si nous pouvons nous rendre compte de quelques-uns de ses attributs. Quand on songe que la terre n’est même pas un grain de sable dans l’Infini, que des milliards et des milliards de mondes parcourent les profondeurs insondables de l'Immensité; que ce que nous voyons n’est rien à côté de ce que nous ne voyons pas; que ce que nous pouvons concevoir n’est rien à côté de ce qui est! Quand on songe au peu de ressources dont nous disposons pour nous rendre compte des choses même les plus simples et les plus à proximité de nous, que nous tâtonnons encore sur notre propre sphère, que nous en sommes à peine aux premiers pas de l’enfant qui se risque à marcher sans l’aide de sa nourrice, que nous bégayons tout juste les premiers mots de la Science et de la civilisation! Quand on songe à notre faiblesse- et à notre ignorance, au peu que nous sommes et à ce qui est, on est saisi d’une im-

iiieiise pitié pour ceux d’entre nous qui ont des . prétentions, si modestes soient-elles, et de l’orgueil, i si réduit scit-il.

’ Et l’on voudrait que Dieu, Dieu lui-même, se i soit incarné pour nous sauver d’un crime d’ailleurs ! ridicule? Allons, laissons ces contes-là aux bonnes I femmes et aux hypocrites, aux faibles d’esprit et 1 aux Tartufes de l’Flglise et du monde qui en vivent, et soyons sérieux. Aucun texte de l’Evangile, du reste, ne permet de dire que le Christ ait aflirmé I être Dieu. Plusieurs textes au contraire, disent I qu’il ne fut qu’un missionnaire, ce que nous sommes loin de contester. Nous l’avons déjà dit ; Jésus ‘ fut un de ces guides qui apparaissent de temps en : temps dans l’humanité, et il fut le plus grand. A chaque instant il parle de « celui qui l’a envoyé »

J et qui est « plus puissant ifue lui ». En voici quel- !. ques exemples ;

« Je m’en vais à mon Père, car mon père est plus » grand que moi {Jean. ch. xiv). Si son père est » plus grand, il n’est pas son égal; donc Jésus n’est » pas Dieu.

» Quiconque me reçoit, reçoit celui qui m’a en- » voyé, car celui qui est le plus petit parmi vous » est le plus grand » [ Luc, ch. ix).

« Pourquoi m’appelez-vous bon? // n’ij a que Dieu » qui soit bon » {Mathieu, ch. ix).

« Ma doctrine n’est pas ma doctrine, mais la doc- » trine de celui qui m’a envoyé » {Jean, ch. vu).

« Alors Jésus jetant un grand cri, dit ; Mon père, y) je remets mon I-htre entre vos mains. Et en pronon- » çant ces mots il expira » {Luc, xxiii).

D’autre part, les apôtres et les premiers chré-

l’officier

liens n’ont jamais considéré Jésus comme un Dieu. Voici ce qu’on lit dans les actes des apôtres : « O )) Israélites, écoutez les paroles que je vais vous )) dire. Vous savez que Jésus de Nazareth a été un )) homme que Dieu a rendu célèbre parmi vous par les » merveilles, les prodiges et les miracles qu’il a » faits par lui au milieu de vous » (Actes des Apô- » très, ch. 11).

Plus loin, on lit :

({ Moïse a dit à nos pères : le Seigneur, notre )) Dieu, vous suscitera d’entre nos frères un prophète » comme moi, écoutez-le en tout ce qu’il vous dira » (Actes des apôtres, ch. iii).

Pour terminer, rappelons la doctrine d’Arius prèchée au commencement du quatrième siècle et qui faillit renverser le christianisme. Arius niait la divinité de Jésus.

De même mentionnons en passant le dogme hindou de la huitième incarnation de Vichnou, sous le nom de Christna, seconde personne de la Trinité et naissant d’une Vierge, pendant la nuit, dans une grotte où il y avait une ànesse. Lui aussi fut adoré par les anges et les bergers du voisinage. Lui aussi fat soustrait à la cruauté du roi qui voulut le faire périr; ses parents durent prendre la fuite. La religion catholique n’a même pas, sur ce point, le mérite de l’invention; elle n’a que celui du plagiat. Passons au pilier suivant. On y lit :

Sainte Trinité !

Ici il n’y a même pas une apparence de discussion à établir. Dès le premier mot, le catholique vous arrête par ce mot : Mystère ! Il faut croire parce que cela a été révélé. Credo quia absurdum.

C’est une affaire de foi, la raison n’a rien à voir dans ces questions.

Soit.

Aussi bien nous ne voulons pas la faire intervenir puisque nos adversaires se déclarent vaincus sur ce point. Nous ferons simplement queb^ues* réflexions sur le sens qu’il convient d’attril)uer au mot mystère. Nous craignons que les catholiques n’en fassent un synonyme du mot « absurde. » La maxime ci-dessus, de saint Augustin, autorise complètement cette hypothèse. Nous, nous serions plutôt tenté de lui donner le sens du mot « inconnu ». Que nous soyons entourés de mystères nous n’en disconvenons point. A cha(|ue instant la science en perce un et nous avançons un peu plus dans la lumière. Jusqu’ici notre marche a même été si lente, nous avons avancé si peu, nous ignorons tant de choses que vraiment, sans métaphore exagérée, nous pouvons dire que le mystère nous enveloppe. Est-ce à dire qu’il faille admettre toutes les absurdités, sous prétexte que notre raison et notre science sont trop faibles pour atteindre à certaines choses? Evidemment non. Quelque ignorants (£ue nous soyons, il est des vérités accessibles, des principes ac(iuis, même dans l’ordre métaphysique. C’est ainsi que toutes les écoles de philosophie spiritualiste reconnaissent à Dieu, au suprême degré, toutes les qualités que nous pouvons concevoir. Toutes s’accordent à faire de lui la raison et la science universelles. Un Dieu ainsi compris ne saurait se mettre en contradiction avec ses propres lois et dire, par exemple, ([ue un égale trois et trois égale un ; que le Fils a été

Page 1