XXXII INTRODUCTION
tuelle, lorsqu'elle ouvre jour à notre être sur la lumineuse conscience de la totalité, cest alors que la joie rayonne, que T amour s étend sur tout. » Cest cette résorption dans Brahma qu'il chante dans le poème du Gitanjali que voici :
Je me compare au lambeau de nuage qui dans le ciel d'automne erre inutilement. O mon soleil éternellement glorieux ! A ton toucher, ne s'est pas encore dissoute ma brume de sorte que je ne fasse plus qu'un avec ta lumière ; ainsi je vais, comptant les mois et les années où je suis séparé de toi.
Si tel est ton désir et si tel est ton jeu, emparetoi de mon inconsistance fugitive, orne-la de couleurs, que l'or la dore, que sur le vent lascif elle navigue, et s'épande en miracles changeants.
Puis de nouveau, si tel est ton désir de cesser ce jeu à la nuit, je fondrai, disparaîtrai dans l'ombre ; ou peut-être dans un sourire du matin blanc, dans la fraîcheur de cette pureté transparente.
Et là dans la « fraîcheur de cette pureté transparente » se résorbent également, avec l'être individuel, ses chagrins, ses inquiétudes, ses amours.
En une attente désespérée, je vais cherchant après
AU GITANJALI xxxiii
elle dans tous les coins de ma demeure ; je ne la trouve pas.
Ma maison est petite et ce qui une fois en est sorti, jamais plus ne peut être ressaisi.
Mais immense est ton palais, mon Seigneur, et tandis que je la poursuivais, je suis parvenu devant ta porte.
Je m'arrête sous le céleste dais d'or de ton soir, et vers ton visage je lève mes yeux pleins de désir.
Je suis parvenu sur le bord de l'éternité d'où jamais rien ne se dissipe — nul espoir, nul bonheur, nul souvenir de visage entrevu à travers les larmes.
Oh ! trempe dans cet océan ma vie creuse, plonge-la dans le sein de cette plénitude, et que, cette caresse perdue, je la ressente enfin dans la totalité de l'univers.
Toutes les dernières pièces du Giianjali sont à la louange de la mort. Je ne crois pas connaître, dans aucune littérature, accent plus solennel et plus beau.
L'OFFRANDE LYRIQUE (GITANJALI)
A SAINTLEGER LEGER
// est bien naturel que j'inscrive ici votre nom, cher ami. Grâce à vous, je fus peut-être le premier en France à connaître Rabindranath Tagore, alors que bien peu de lettrés le connaissaient encore en Angleterre.
Le Gitan jali venait à peine de paraître dans cette grande édition blanche, déjà si rare aujourd'hui, et qui sans doute, dans peu d'années, prendra pour les collectionneurs V excessive valeur des premières éditions du Rubaiyât d'Omar Khâyyâm.
Je n oublierai jamais que, pour moi, vous vous êtes dépouillé de votre propre exemplaire, feignant, pour rendre plus simple et plus exquis ce don.
de ne point comprendre très tien mon souci de bibliophile. C'est aussi grâce à vous que f obtins ce droit de traduction, qui prétendait être exclusif, jusqu'au jour où dans une revue, au cours d'une étude enthousiaste sur le poète hindou, parut la version hâtive d'un peu plus de la moitié du volume.
Vous save^ combien tn attrista cette défloraison impatiente et que ce n'est que sur les instances des amis de Tagore que je me remis au travail. Car je l'avais abandonné, laissant la place aux plus habiles, conscient de ne pouvoir rien faire de bien que lentement, fe me persuade volontiers que je me suis donné beaucoup plus de mal et que fai mis bien plus longtemps à traduire tel de ses poèmes, que Tagore n'en prit à le composer. Dirai-je aussi qu'aucun écrit jamais ne m'avait coûté tant de peine. Il est bien naturel., du reste, qu'une traduction nécessite plus de retours, de repentirs et de ratures qu'une inspiration spon-
tanée, et qu'aussi l'on ose traiter plus cavalièrement sa propre pensée que celle de celui qu'on prend à tâche de servir. Il m'a paru qu'aucune pensée de nos jours ne méritait plus de respect, f allais dire de dévotion, que celle de Tagore et 1 j'ai pris mon plaisir à me faire humble devant lui A comme lui-même pour chanter devant Dieu s'était\ Jait humble.
« Tagore est le premier de nos saints qui ne se soit pas refusé à la vie, me dit cet Hindou, mais bien ait attendu son inspiration de la vie même ; et c'est pour cela précisément que nous l'aimons. »
W. B. Yeats (Introduction au Gitanjalt).
Tu m'as fait infini, tel est ton plaisir. Ce frêle calice tu l'épuisés sans cesse et le remplis sans cesse à neuf de fraîche vie.
Cette petite flûte de roseau, tu l'as emportée par les collines et les vallées et tu as soufflé, au travers, des mélodies éternellement neuves,
A l'immortel toucher de tes mains, mon cœur joyeux échappe ses limites et se répand en ineffables épanchements.
Tes dons infinis, je n'ai que mes étroites mains pour m'en saisir. Mais les âges passent et encore tu verses et toujours il reste de la place à remplir.
Quand tu m'ordonnes de chanter, il semble que mon cœur doive crever d'orgueil; et je regarde vers ta face, et des pleurs me viennent aux yeux.
Tout le rauque et le dissonnant de ma vie fond en une seule suave harmonie — et mon adoration éploie les ailes comme un joyeux oiseau dans sa fuite à travers la mer.
Je sais que tu prends plaisir à mon
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chant. Je sais que, comme un chanteur seulement, je suis admis en ta présence.
Mon chant largement éployé touche de l'extrémité de son aile tes pieds que je désespérais d'atteindre.
Ivre de cette joie du chanter, je m'oubhe moi-même et je t'appelle ami, toi qui es mon Seigneur.
Mais comment toi tu chantes. Maître, je l'ignore! Et j'écoute toujours dans l'éblouissement silencieux.
La lumière de ta musique illumine le monde. Le vital souffle de ta musique roule de ciel en ciel.
Le flot sacré de ta musique à travers les digues de pierre se fait jour et se précipite.
Mon cœur aspire à se joindre à ton chant, mais s'efforce en vain vers la voix. Je parlerais... Mais aucun chant ne se forme de mon langage et je me lamente confus. Ah! tu as fait mon cœur captif, Maître, dans les lacs infinis de ta musique.
Vie de ma vie, toujours j'essaierai de garder mon corps pur, sachant que sur chacun de mes membres repose ton vivant toucher.
Toujours j'essaierai de garder de toute
fausseté mes pensées, sachant que tu es cette vérité qui éveille la lumière de la raison dans mon esprit.
Toujours j'essaierai d'écarter toute méchanceté de mon cœur et de maintenir en fleur mon amour, sachant que tu as ta demeure dans le secret autel de mon cœur.
Et ce sera mon effort de te révéler dans mes actes, sachant que c'est ton pouvoir qui me donne force pour agir.
Je te demande en grâce, permets qu'un instant je me repose à tes côtés. Les œuvres que j'ai entreprises, je les finirai par la suite.
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Privé de la vue de ta face, mon cœur ne connaît ni repos, ni répit, et mon labeur n'est plus qu'une peine infinie dans un illimité désert de peine.
Aujourd'hui l'été est venu à ma fenêtre avec ses murmures et ses soupirs et les abeilles empressées font la cour au bosquet fleurL
Voici l'heure de la quiétude et de chanter, face à face avec toi, la consécration de ma vie, dans le silence de ce surabondant loisir.
(j ■ Cueille cette frêle fleur, prends- la vite! de crainte qu'elle ne se fane et ne s'effeuille dans la poussière.
S'il n'y a point place pour elle dans ta guirlande, fais-lui pourtant l'honneur du contact douloureux de ta main ; cueillela. Je crains que le jour ne s'achève avant que je ne m'en doute et que le temps de l'offertoire ne soit passé.
Bien que sa couleur soit discrète et que timide soit sa senteur, prends cette fleur à ton service et cueille-la tandis qu'il en est temps.
Mon chant a dépouillé ses parures. Je n'y mets plus d'orgueil. Les ornements gêneraient notre union; ils s'interposeraient entre nous, et le bruit de leur
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froissement viendrait à couvrir tes murmures.
Ma vanité de poète meurt de honte à ta vue. O Maître-Poète! je me suis assis à tes pieds. Que seulement je fasse de ma vie une chose simple et droite, pareille à une flûte de roseau que tu puisses emphr de musique.
L'enfant que vêt une robe princiére et qui porte à son cou des chaînes orfévries perd tout plaisir au jeu ; à chaque pas sa parure l'empêche.
De crainte de l'érailler ou que ne la ternisse la poussière, il se tient à l'écart
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du monde et n'ose même pas remuer.
Mère! est-il bon pour lui d'être emprisonné dans ce luxe, à l'abri du salubre pollen de la terre, et ne lui dérobes-tu pas ainsi son droit d'entrée dans la grande fête de la commune vie humaine ?
O insensé, qui essaies de te porter sur tes propres épaules! O mendiant, qui viens mendier à ta propre porte !
Dépose tes fardeaux entre les mains de celui qui peut tout porter, et jamais ne jette un regard de regret en arriére.
Ton désir éteint la flamme de la lampe aussitôt que l'atteint son souffle. Il est
profane et ses mains sont souillées; n'accepte aucun don qu'il te tende. Mais cela seulement que t'offrira l'amour sacré.
C'est ici ton tabouret; ici tes pieds reposent où vit le très pauvre, l'infime et le perdu.
Si je tente de m'incliner vers toi, ma révérence ne parvient pas à cette profondeur où reposent tes pieds parmi le très pauvre, l'infime et le perdu.
Où ne hante jamais l'orgueil, là tu marches dans la Hvrée de l'humble, parmi le très pauvre, l'infime et le perdu.
Mon cœur jamais ne trouvera sa route vers où tu tiens compagnie à ceux
qui sont sans compagnon, parmi le très pauvre, l'infime et le perdu.
Quitte ton chapelet, laisse ton chant, tes psalmodies ! Qui crois-tu honorer dans ce sombre coin solitaire d'un temple dont toutes les portes sont fermées?
Ouvre les yeux et vois que ton Dieu n'est pas devant toi.
Il est là où le laboureur laboure le sol dur; et au bord du sentier où peine le casseur de pierres. Il est avec eux dans le soleil et dans l'averse; son vêtement est couvert de poussière. Dépouille ton manteau pieux; pareil à Lui, descends aussi dans la poussière!
Délivrance? Où prétends-tu trouver délivrance ? Notre Maître ne s'est-il pas joyeusement chargé lui-même des liens de la création ; il s'est attaché avec nous pour toujours.
Sors de tes méditations et laisse de côté tes fleurs et ton encens! Tes vêtements se déchirent et se souillent, qu'importe ? Va le joindre et tiens-toi prés de lui dans le labeur et la sueur de ton front.
Le temps que prend ma course est long; la route est longue.
Je suis sorti sur le char du premier rayon de lumière, et j'ai poursuivi mon
voyage à travers les solitudes des mondes, laissant ma trace sur mainte étoile.
C'est le parcours le plus distant qui m'approche le plus de toi, et la modulation la plus détournée est celle même qui mène à la parfaite simplicité de l'accord.
Le voyageur doit frapper à toutes les portes avant de parvenir à la sienne; il faut avoir erré à travers tous les mondes extérieurs pour atteindre enfin au tabernacle très intime.
J'ai laissé mes yeux longtemps s'égarer au loin, avant de les fermer et de dire : Tu es ici!
Cette interrogation, cette attente, se fond dans les larmes d'un millier de fleuves et submerge le monde sous le flot de cette certitude : Je suis.
Le chant que je devais chanter n*a pas été chanté jusqu'à ce jour.
J'ai passé mes jours à accorder et à désaccorder ma lyre.
Je n'ai pas pu trouver le juste rythme; les mots n'ont pas été bien assemblés; il reste seulement l'agonie du souhait dans mon cœur.
La fleur ne s'est pas ouverte; seulement, auprès d'elle, le vent soupire.
Je n'ai pas vu sa face, je n'ai pas prêté l'oreille à sa voix; seulement, j'ai entendu ses pas tranquilles sur la route devant ma maison .
Tout le long jour de ma vie s'est
écoulé tandis que je dressais dans ma maison son siège ; mais la lampe n'a pas été allumée, et je ne puis l'inviter à entrer.
Je vis dans l'espoir de sa rencontre; mais cette rencontre n'est pas encore.
Mes désirs sont nombreux et ma plainte est pitoyable, mais par de durs refus tu m'épargnes toujours; et cette sévère clémence, tout au travers de ma vie, s'est ourdie.
Jour après jour tu me formes digne des grands dons simples que tu répands spontanément sur moi — ce ciel et la
lumière, ce corps et la vie et l'esprit — m'épargnant les périls de l'excessif désir.
Parfois languissant je m'attarde; parfois je m'éveille et me hâte en quête de mon but; mais alors cruellement tu te dérobes de devant moi.
Jour après jour tu me formes digne de ton plein accueil : en me refusant toujours et encore, tu m'épargnes les périls du faible, de l'incertain désir.
Je suis ici pour te chanter des chansons. Dans cette salle qui est tienne j'ai un coin où m'asseoir.
Je suis tout désœuvré dans ton monde; mon inutile vie ne sait que se répandre en accords sans suite.
Quand pour ton culte muet, au temple ténébreux de minuit, sonnera l'heure, commande-moi, mon Maître, et je me lèverai devant toi pour chanter.
Quand, dans l'air matinal, sera accordée la harpe d'or, alors, daigne commander ma présence.
J'ai reçu mon invitation pour le festival de ce monde, et ainsi ma vie a été bénie. Mes yeux ont vu et mes oreilles ont entendu.
C'était ma part à cette fête, de jouer de mon instrument, et j'ai fait tout ce que j'ai pu.
Maintenant, je le demande, le temps est-il venu enfin, où je puisse entrer, voir ta face et t'ofFrir ma salutation silencieuse?
J'attends seulement l'amour pour me renoncer moi-même entre ses mains.
C'est pourquoi il est si tard, c'est pourquoi je me suis rendu coupable de telles omissions.
Ils viennent avec leurs lois et leurs codes pour m'attacher; mais moi je leur
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échappe toujours, car j'attends seulement l'amour pour me renoncer moi-même entre ses mains.
Les autres me blâment et m'appellent négligent; je ne doute pas qu'ils n'aient raison dans leur blâme
Le jour du marché est passé et tout le travail des affaires est terminé; ceux qui me réclamèrent en vain s'en sont retournés en colère. J'attends seulement l'amour pour me renoncer enfin moimême entre ses mains.
Les nuages s'entassent sur les nuages; il fait sombre. Amour! ah pourquoi me
laisses-tu dehors attendre tout seul à la porte ?
Dans l'affairement du travail de midi, je suis avec la foule ; mais par ce sombre jour solitaire je n'espère seulement que toi. /
Si tu ne me montres point ta face, si tu me laisses complètement de côté, je ne sais pas comment je traverserai ces longues, ces pluvieuses heures.
Je reste à contempler le large obscurcissement du ciel et mon cœur plaintif rôde avec le vent sans repos.
Si tu ne parles pas, certes j'endurerai ton silence ; j'en emplirai mon cœur.
J'attendrai tranquille, la tête bas penchée, et pareil à la nuit durant sa vigile étoilée.
Le matin sûrement va venir; la ténèbre céder, et ta voix va s'épandre en jaillissements d'or ruisselant à travers le ciel.
Tes paroles alors s'essoreront en chansons de chacun de mes nids d'oiseaux et tes mélodies éclateront en fleurs sur toutes les charmilles de mes forêts.
Le jour que la fleur de lotus s'ouvrit, hélas! mon esprit errait à l'aventure et je ne le pus pas. Ma corbeille était vide et la fleur resta délaissée.
Mais parfois et encore une tristesse
s'abattait sur moi : je m'éveillais en sursaut de mon songe et sentais la suave trace d'une étrange fragrance dans le vent du sud.
Cette vague douceur faisait mon cœur malade de désir; il me semblait reconnaître l'ardente haleine de l'été s'efforçant vers sa perfection.
Je ne savais pas alors que c'était si prés, que c'était mien, et que cette suavité parfaite s'était épanouie au profond de mon propre cœur.
Est-il temps de lancer ma barque?
Les languissantes heures s'écoulent sur la plage — hélas pour moi!
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Le printemps a donné sa floraison puis dit adieu. Et maintenant, chargé de vaines fleurs fanées, j'attends et m'attarde.
Les vagues sont devenues bruyantes; au delà de la berge, dans le sentier plein d'ombre, les feuilles jaunes palpitent et tombent.
Quelle absence contemples -tu? Ne sens-tu pas un frémissement traverser l'air, avec le chant lointain qui monte et fuit de l'autre plage.
Dans les ombres profondes du juillet pluvieux, à pas furtifs, tu marches, discret comme la nuit, éludant les veilleurs.
Aujourd'hui le matin a fermé les yeux, inattentif aux appels insistants du vent d'Est; un voile épais s'étend sur l'azur vigilant du ciel.
Les bocages ont tu leurs chants et les portes de chaque maison sont fermées.
Dans cette rue déserte, tu es le passant solitaire. O mon unique ami, mon mieux aimé, les vantaux de ma demeure sont ouverts — ne disparais pas comme un songe.
Es-tu dehors par cette nuit d'orage, poursuivant ton voyage amoureux, mon
ami? Le ciel gémit comme un au désespoir.
Je n'ai pas sommeil cette nuit, mon ami. A tout moment j'ouvre ma porte et je scrute les ténèbres.
Je ne distingue rien devant moi, et je doute où passe ta route!
Sur quelle obscure rive du fleuve d'encre, sur quelle distante lisière de la menaçante forêt, à travers quelle perplexe profondeur d'ombre, cherches -tu ton chemin pour venir à moi, mon ami ?
Si le jour est passé, si les oiseaux ne chantent plus, si le vent fatigué retombe,
tire au-dessus de moi le voile des ténèbres, ainsi que tu as enveloppé la terre dans les courtines du sommeil et clos tendrement à la brune les pétales du défaillant lotus.
Du voyageur dont la besace est vide avant qu'il n'ait achevé sa route, dont le vêtement est déchiré et lourd de poussière, dont les forces sont épuisées, écarte honte et misère, et lui renouvelle la vie comme à la fleur sous le bienveillant couvert de ta nuit.
Dans la nuit de lassitude, permets que je m'abandonne sans lutte au sommeil et repose sur toi ma confiance.
Permets que mon esprit languissant ne s'ingénie pas à te préparer un culte dérisoire.
C'est toi qui tires le voile de la nuit sur les yeux fatigués du jour, pour renouveler son regard au réveil dans une plus fraîche félicité.
A mes côtés il est venu s'asseoir et je ne me suis pas éveillé. Maudit soit mon sommeil misérable !
Il est venu quand la nuit était paisible; il avait sa harpe à la main et mes rêves sont devenus tout vibrants de ses mélodies.
Hélas! pourquoi mes nuits toutes ainsi perdues? Ali! pourquoi celui dont le souffle touche mon sommeil, échappet-il toujours à ma vue !
Lumière ! Où est la lumière ? Qu'elle s'anime au feu rutilant du désir?
Voici la lampe, mais sans jamais le vacillement d'une flamme — est-ce là ton destin, mon cœur ? La mort, ah !
pour toi serait de beaucoup préférable.
La misère frappe à ta porte; son message est que ton maître est de veille et qu'il t'appelle au rendez-vous d'amour à travers l'obscurité de la nuit.
Le ciel est encombré de nuages et la pluie ne cesse pas. Je ne sais ce que c'est qui se soulève en moi ; je ne sais ce que cela veut dire.
La lueur soudaine d'un éclair ramène sur ma vue une ténèbre plus profonde, et mon cœur cherche à tâtons le sentier vers où la musique de la nuit m'appelle. Lumière, ah ! où est la lumière ?
Qu'elle s'anime au feu rutilant du désir! Il tonne et le vent bondit en hurlant à travers l'espace. La nuit est noire comme l'ardoise. Ne laisse pas les heures s'écouler dans l'ombre. Anime avec ta vie la lampe de l'amour.
Tenaces sont mes entraves, mais le cœur me fait mal dés que j'essaie de les briser.
Je n'ai besoin que de la délivrance, mais je me sens honteux d'espérer.
Je suis certain qu'une inestimable opulence est en toi et que tu es mon meilleur ami, mais je n'ai pas le cœur de balayer de ma chambre tous les oripeaux qui l'emplissent.
Le drap qui me couvre est un linceul de poussière et de mort; je le hais mais je l'étreins avec amour.
Mes dettes sont grandes, mes défaillances sont nombreuses, ma honte est
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pesante et cachée; mais quand je viens à réclamer mon bien, je tremble de peur que ma requête ne soit exaucée.
Mon propre nom est une prison, où celui que j'enferme pleure. Sans cesse je m'occupe à en élever tout autour de moi la paroi; et tandis que, de jour en jour, cette paroi grandit vers le ciel, dans l'obscurité de son ombre je perds de vue mon être véritable.
Je m'enorgueillis de cette haute paroi; par crainte du moindre trou, je la replâtre avec de la poudre et du sable; et pour tout le soin que je prends du nom, je perds de vue mon être véritable.
Je suis sorti tout seul pour aller à ce rendez-vous. Mais qui donc est celui qui me suit dans l'obscurité silencieuse?
Je m'écarte pour éviter sa présence, mais je ne lui échappe pas.
Il fait se soulever la poussière avec ses fanfaronnades. Il double de sa voix bruyante chaque parole que je dis.
Il est mon propre moi misérable, ô Seigneur! Il ne connaît aucune honte; mais j'ai honte de venir à ta porte en sa compagnie.
« Prisonnier, dis-moi donc qui t'enchaîna? »
(c Ce fut mon maître », dit le prisonnier. « Je pensais pouvoir surpasser quiconque au monde en opulence et en pouvoir, et j'amassai dans mon propre trésor tout l'argent que je devais à mon roi. Quand le sommeil triompha de moi, je m'étendis sur le lit qui était préparé pour mon maître; et quand je m'éveillai, je me trouvai prisonnier parmi mon propre trésor. »
« Prisonnier, dis-moi donc qui forgea cette chaîne imbrisable? »
« Ce fut moi », dit le prisonnier, « qui
forgeai cette chaîne avec tout mon soin. Je pensais que mon pouvoir invincible maintiendrait le monde captif, en me laissant dans une imperturbable liberté.
« C'est ainsi que nuit et jour je forgeai à feu immense et martelai cruellement.
Lorsque enfin le travail fut achevé et qu'il ne manqua plus un anneau dans la chaîne imbrisable c'est moi qui me trouvai saisi. »
Par tous les moyens, ils essaient de me garder à l'abri, ceux qui m'aiment dans ce monde. Mais il n'en va pas ainsi avec ton amour qui est plus grand que le leur, et tu me laisses libre.
De crainte que je ne les oublie, ils ne se risquent jamais à me laisser seul. Mais jour après jour passe, et toi tu ne te montres pas.
Bien que je ne te nomme pas dans mes prières, bien que je ne te retienne pas dans mon cœur, ton amour pour moi attend encore mon amour.
Lorsqu'il fit jour, ils vinrent dans ma maison et dirent : « Nous n'occuperons ici qu'une toute petite place. »
Ils dirent : « Nous t'assisterons dans le culte de ton Dieu et nous n'accepterons humblement que notre portion de
sa grâce » ; puis ils s'assirent dans un coin et se tinrent débonnairement tranquilles.
Mais dans l'obscurité de la nuit, turbulents et osés, avec une avidité impie, ils violèrent mon sanctuaire ; et je trouvai l'autel tout dépouillé de ses offrandes.
Laisse seulement subsister ce peu de moi par quoi je puisse te nommer mon tout.
Laisse seulement subsister ce peu de ma volonté par quoi je puisse te sentir de tous côtés, et venir à toi en toutes choses, et t' offrir mon amour à tout moment.
Laisse seulement subsister ce peu de moi par quoi je ne puisse jamais te cacher. Laisse seulement cette petite attache subsister par quoi je suis rehé à ta volonté, et par où ton dessein se transmet dans ma vie : c'est l'attache de ton amour.
Là où l'esprit est sans crainte et où la tête est haut portée ;
Là où la connaissance est libre ;
Là où le monde n'a pas été morcelé entre d'étroites parois mitoyennes ;
Là où les mots émanent des profondeurs de la sincérité ;
Là où l'effort infatigué tend les bras vers la perfection ;
Là où le clair courant de la raison ne s'est pas mortellement égaré dans l'aride et morne désert de la coutume ;
Là où l'esprit guidé par toi s'avance dans l'élargissement continu de la pensée et de l'action —
Dans ce paradis de liberté, mon Père, permets que ma patrie s'éveille.
Ceci est ma prière vers toi, mon Seigneur — frappe, frappe à la racine cette ladrerie dans mon cœur.
Donne-moi la force de supporter légèrement mes chagrins et mes joies.
Donne-moi la force de rendre mon amour abondant en services.
Donne-moi la force de ne jamais désavouer le pauvre ni plier le genou devant le pouvoir insolent.
Donne- moi la force d'élever mon esprit loin au-dessus des futilités quotidiennes.
Et donne-moi la force de soumettre ma force à ta volonté avec amour.
Je croyais que mon voyage touchait à sa fin, ayant atteint l'extrême limite de mon pouvoir, — que le sentier devant moi s'arrêtait, que mes provisions étaient
épuisées et que le temps était venu de prendre retraite dans une silencieuse obscurité.
Mais je découvre que ta volonté ne connaît pas de fin en moi. Et quand les vieilles paroles expirent sur la langue, de nouvelles mélodies jaillissent du cœur ; et là où les vieilles pistes sont perdues, une nouvelle contrée se découvre avec ses merveilles.
C'est toi que je veux! toi seul! — que mon cœur le répète sans cesse ! Tous les désirs, qui me distraient jour et nuit, sont faux et vides jusqu'au cœur.
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Comme la nuit garde cachée dans son ombre l'exigence de la lumière, ainsi de même dans le fond de mon inconscience retentit le cri : — C'est toi que je veux, toi seul !
Comme la tempête encore aspire à sa fin dans la paix, lorsqu'elle bondit contre la paix de toute sa force, ainsi de même ma rébellion bondit contre ton amour et s'écrie : — C'est toi que je veux, toi seul!
Quand le cœur est dur et desséché, descends sur moi dans une averse de clémence.
Quand la vie a perdu sa grâce, viens à moi dans une explosion de chant.
Quand l'œuvre de tumulte élève de toutes parts son vacarme, m'excluant d'au delà, viens à moi, Seigneur du silence, avec ta paix et ton repos.
Quand mon cœur misérable gît, captif, tapi dans un coin, enfonce la porte, mon Roi, et viens dans le cérémonial d'un roi.
Quand le désir aveugle mon esprit avec son mirage et sa poudre, toi, saint unique, toi vigilant, viens dans ton éclair et ta foudre.
Il n'a pas plu depuis des jours et des jours, ô mon Dieu, dans mon cœur aride.
L'horizon est férocement nu — pas la plus fine ombre de nuage, pas la plus petite allusion à quelque fraîche distante averse.
Envoie ton orage en courroux, sombre et chargé de mort, si tel est ton désir, et à coups d'éclairs sillonne le ciel de part en part.
Mais rappelle à toi. Seigneur, rappelle à toi cette affreuse chaleur, perçante et cruelle, qui pénétre sans bruit dans mon cœur et y desséche tout espoir.
Du aaut de ton ciel, incUne vers nous le nuage de grâce, semblable au regard plein de larmes de la mère, le jour du courroui paternel.
Où te tiens-tu donc derrière eux tous, mon amant, te cachant dans l'ombre?
Ils te bousculent en passant sur la route poudreuse, et ne tiennent nul compte de toi. J'use ici de pénibles heures à étaler pour toi mes offrandes, mais ceux qui passent enlèvent mes fleurs une aune, et ma corbeille est bientôt vide.
Le temps du matin est passé, et le midi. Dans l'ombre du soir mes yeux sont chargés de sommeil. Ceux qui rentrent chez eux me dévisagent et leur sourire m'emplit de honte. Je suis assise, pareille à la jeune pauvresse, ramenant le pan de ma robe sur moi visage
et quand ils me demandent qu'est-ce que je veux, je baisse les yeux sans répondre.
Oh! comment, en vérité, pourrais-je leur dire que c'est toi que j'attends et que tu m'as promis de venir. Comment, par pudeur, leur avouerais-je que j'ai pris cette pauvreté pour douaire. Ah! j'étreins cet orgueil dans le secret de mon cœur.
Je suis assise dans l'herbe et contemple le ciel, et rêve à la soudaine splendeur de ta venue — tout en flammes, des ailes d'or battant autour de ton char, et eux sur le bord de la route, bouche bée à te voir descendre de ton siège, me ramasser dans la poussière et asseoir à ton côté cette pauvre fille en haillons, de honte et d'orgueil toute tremblante, comme une liane dans la brise d'été.
Mais le temps coule et je n'entends toujours pas le bruit de la roue de ton char. Des processions nombreuses passent, menant grand train et dans une rumeur de gloire. N'y-a-t-il donc que toi qui t'obstines à rester dans l'ombre, et derrière eux tous? N'y-a-t-il donc que moi qui m'obstine à t'attendre, à pleurer, à fatiguer mon cœur de vain espoir?
Au petit matin un bruissement a dit que nous allions nous embarquer, toi seulement et moi, et qu'aucune âme au monde jamais ne saurait rien de notre pèlerinage sans fin ni but.
Sur cet océan sans rivages, à ton muet sourire attentif, mes chants s'enfleraient en mélodies, libres comme les vagues, libres de l'entrave des paroles.
N'est-il pas temps encore ? Que restet-il à faire ici? Vois, le soir est descendu sur la plage et dans la défaillante lumière l'oiseau de mer revole vers son nid.
N'est-il pas temps de lever l'ancre ?
Que notre barque avec la dernière lueur du couchant s'évanouisse enfin dans la nuit.
XL m
C'était un jour où je ne me tenais pas prêt à l'accueil; entrant non prié dans
mon cœur, et même comme quelqu'un du commun peuple, inconnu de moi, mon Roi, tu |as marqué du sceau de l'éternité maint fugace instant de ma vie.
Et aujourd'hui que je tombe sur eux par hasard et que j'y vois ta signature, je les trouve gisant dans la poussière, dispersés parmi les joies et les chagrins des jours ordinaires oubliés.
Tu n'as pas tourné en dérision mes jeux puérils dans la poussière, et les pas que j'entendais dans ma chambre d'enfant sont ceux-là mêmes qui retentissent d'étoile en étoile.
Ceci est mon délice d'attendre et d'épier ainsi sur le bord de la route où l'ombre poursuit la lumière, et la pluie vient sur les traces de l'été.
Des messagers, avec des nouvelles d'autres cieux, me saluent et se hâtent le long de la route. Mon cœur exulte au dedans de moi, et l'haleine de la brise qui passe est douce.
De l'aube au crépuscule, je reste devant ma porte; je sais que soudain l'heureux moment viendra où je verrai.
Cependant je souris et je chante, tout soHtaire. Cependant l'air s'emplit du parfum de la promesse.
6o L'OFFRANDE
N'as-tu pas entendu son pas silencieux?
Il vient, vient, vient à jamais.
A chaque moment, à chaque âge, à chaque jour, à chaque nuit, il vient, vient, vient à jamais.
J'ai chanté plus d'un chant sur plus d'un mode, mais dont chaque note et toujours proclamait : Il vient, vient, vient à jamais.
Dans les jours embaumés de l'Avril ébloui, par le sentier de la forêt, il vient, vient, vient à jamais.
Dans l'angoisse orageuse des nuits de Juillet, sur le tonnant chariot des nuées, il vient, vient, vient à jamais.
LYRIQUE 6i
D'une peine à une autre peine, c'est son pas sur mon cœur qu'il oppresse; quand luit ma joie, c'est au toucher d'or de son pied.
Je ne sais de quels temps reculés, à ma rencontre tu viens à jamais plus proche. Ton soleil et tes étoiles, jamais, ne pourront te tenir caché de moi pour toujours.
Maint soir et maint matin le bruit de tes pas s'est fait entendre; ton messager est venu dans mon cœur et m'a secrètement appelé.
Je ne sais pourquoi ma vie est aujour-
d'hui tout éperdue, et une frémissante joie circule au travers de mon cœur.
C'est comme si le temps était venu pour moi d'en finir avec mon travail, et je sens faiblement dans l'air un vestige odorant de ton exquise présence.
La nuit s'est presque tout écoulée en vain à l'attendre. Je crains qu'au matin il ne vienne soudain devant ma porte, alors qu'épuisé de fatigue je serai tombé endormi. Oh! laissez devant lui la route libre. Amis, ne le repoussez pas
Si le bruit de ses pas ne m'éveille oh! laissez-moi dormir je vous prie Puisse ne troubler mon sommeil ni le
clameureux chœur des oiseaux, ni la jubilation du vent dans la gloire de la clarté matinale. Laissez que je repose en paix, même si mon Seigneur, soudain, se présente à ma porte.
Sommeil ! O mon précieux sommeil !
qui seulement attends son attouchement pour me fuir. Yeux clos, que ne découvriront mes paupières qu'à la lumière de son sourire, quand il se dressera devant moi comme un songe surgi de l'ombre du dormir.
Qu'à mes regards il apparaisse comme le premier des rayons et comme la première des formes! Que le premier tressaillement de joie au réveil, mon âme le doive à son regard ! Et revenir à moi, que ce soit revenir à lui !