LUI
Ravissant est ton bracelet gemmé d'étoiles et où des myriades de joyaux diaprés sont sertis. Mais, pour moi, plus ravissant encore est ton glaive, avec sa
courbe fulgurante pareille à l'éploiement des ailes du divin oiseau de Vishnu, en tranquille équilibre sur l'embrasement furieux du couchant.
Il frémit, pareil à la suprême réponse de la vie en son extase de peine au final assaut de la mort. Il luit, pareil à la pure flamme de l'être consumant le terrestre habit dans un farouche éclair.
Ravissant est ton bracelet, orné d'astrales pierreries; mais ton glaive, ô roi du tonnerre, est forgé d'excessive beauté, terrible aux regards et à la pensée.
LYRiaUE 77
Je ne réclamais rien de toi; je n'importunais pas de mon nom ton oreille.
Lorsque tu m'as laissée, je suis restée silencieuse. J'étais seule prés de la source, où l'arbre porte une ombre oblique, et les femmes étaient rentrées chez elles après avoir rempli jusqu'au bord leurs brunes cruches de terre. Elles m'appelaient et criaient : « Viens avec nous; le matin passe; il est bientôt midi. » Mais languissamment je m'attardais encore, perdue parmi de vagues songeries.
Je n'entendis point ton pas lorsque tu vins. Tes yeux étaient tristes lorsqu'ils reposèrent sur moi; ta voix était lasse
quand tu me dis tout bas : « Ah ! Je suis un voyageur altéré. » Je secouai mes rêvasseries et versai l'eau de ma cruche dans tes paumes jointes. Le feuillage audessus de nous frémissait ; le coucou chantait dans l'ombre et le parfum de
la fleur du babla nous parvenait du tournant de la route.
Je suis restée muette, pleine de honte,
quand tu m'as demandé mon nom.
Qu'avais-je fait, en vérité, pour que de
moi tu te souviennes? Mais que j'aie pu
calmer ta soif avec cette eau que je
t'avais donnée, cette pensée presse mon
cœur dans un enveloppement suave.
L'heure matinale est passée, l'oiseau
pousse son cri monotone, le feuillage du
neem frémit au-dessus de moi, qui reste
immobile et médite.
La langueur pèse sur ton cœur, encore, et l'assoupissement sur tes yeux.
N'as-tu donc pas entendu dire que la fleur régne en splendeur dans les épines ? Éveille! Éveille-toi! Et que l'heure ne passe pas vaine ! A l'extrémité du sentier caillouteux, au pays de l'intacte solitude, mon ami repose solitaire. Ne déçois pas son attente ! Éveille ! Éveille-toi ! Et si palpite et vibre l'azur par l'ardeur du rayon de midi... Si le sable brûlant étale son manteau de soif...
Ne sens-tu pas de joie dans le fond de ton cœur ? A chaque pas que tu vas faire, la harpe du sentier, d'une suave musique de peine, ne saura-t-elle pas retentir ?
8o L'OFFRANDE
C'est ainsi que la joie que tu prends en moi est si pleine. C'est ainsi que tu es descendu jusqu'à moi. O Seigneur!
maître de tous les cieux, si je n'existais pas, où serait ton amour?
Tu m'as pris comme associé de ton opulence. Dans mon cœur se joue le jeu sans fin de tes délices. Par ma vie prend forme incessamment ton vouloir.
Et c'est pourquoi, toi, Roi des rois, tu t'es revêtu de beauté afin de captiver mon cœur. Et c'est pourquoi ton amour se résout lui-même dans cet amour de ton amant; et l'on te voit ici où l'union de deux est parfaite.
LYRIQUE 8i
Lumière ! ma lumière ! lumière emplissant le monde, lumière baiser des yeux, douceur du cœur, lumière !
Ah ! la lumière danse au centre de ma vie! Bien-aimé, mon amour retentit sous la frappe de la lumière. Les cieux s'ouvrent ; le vent bondit ; un rire a parcouru la terre.
Sur l'océan de la lumière, mon bienaimé, le papillon ouvre son aile. La crête des vagues de lumière brille de lys et de jasmins.
La lumière, ô mon bien-aimé brésille l'or sur les nuées; elle éparpille à profusion les pierreries.
Une jubilation s'étend de feuille en
feuille, ô mon amour! une aise sans mesure. Le fleuve du ciel a noyé ses rives; tout le flot de joie est dehors.
Que tous les accents de la joie se mêlent dans mon chant suprême — la joie qui fait la terre s'épancher dans l'intempérante profusion de l'herbe; la joie qui sur le large monde fait danser mort et vie jumelles; la joie qui précipite la tempête — et alors un rire éveille et secoue toute vie; la joie qui repose quiète parmi les larmes dans le rouge calice du lotus douleur ; et la joie enfin qui jette dans la poussière tout ce qu'elle a et ne sait rien.
Oui, je le sais bien, ce n'est là rien que ton amour, ô aimé de mon cœur — cette lumière d'or qui danse sur les feuilles ; ces indolents nuages qui voguent par le ciel, et cette brise passagère qui laisse sa fraîcheur à mon front.
Mes yeux se sont lavés dans la lumière matinale — et c'est ton message à mon cœur. Ta face, de très haut s'incHne ; tes yeux ont plongé dans mes yeux et contre tes pieds bat mon cœur.
Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s'assemblent. L'azur sans fin est
immobile au-dessus d'eux ; prés d'eux le flot sans repos retentit. Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s'assemblent avec des danses et des cris.
Ils bâtissent leurs maisons avec du sable ; ils jouent avec des coquilles vides. Avec des feuilles fanées, ils gréent leurs barques et, en souriant, les lancent sur la mer profonde. Les enfants tiennent leurs jeux sur le rivage des mondes.
Ils ne savent pas nager; ils ne savent pas jeter les filets. Les pécheurs de perles plongent, les marchands mettent à la voile ; les enfants cependant rassemblent les galets, puis les dispersent. Ils ne cherchent pas de trésors cachés, ils ne savent pas jeter les filets.
La marée monte avec un rire et le
pâle éclat de la plage sourit. Les vagues chargées de mort chantent aux enfants d'incertaines ballades, comme chante une mère qui berce son bébé. Le flot joue avec les enfants et le pâle éclat de la plage sourit.
Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s'assemblent. La tempête erre dans le ciel sans routes, les navires sombrent dans la mer sans sillages, la mort rôde et les enfants jouent. Sur le rivage des mondes infinis se tient la grande assemblée des enfants.
Le sommeil qui volette sur les paupières du petit enfant — qui saura dire
d'où il vient? — Moi. L'on m'a raconté qu'il habite, là, dans le village des fées, où, parmi les ombres de la forêt qu'éclairent tendrement les lucioles, se penchent deux timides fleurs enchantées. C'est de là qu'il vient pour poser un baiser sur les paupières du petit enfant.
Le sourire qui scintille sur les lèvres du petit enfant lorsqu'il dort — qui saura dire où il est né? Moi. L'on m'a raconté qu'un jeune pâle rayon de la lune nouvelle toucha le bord d'un défaillant nuage d'automne et que, là, dans le rêve d'un matin humide de rosée, un sourire naquit — le sourire qui scintille sur les lèvres du petit enfant lorsqu'il dort.
La suave exquise fraîcheur qui blondit les membres du petit enfant — qui saura
dire où d'abord elle était cachée? — Elle enveloppait d'un silencieux, amoureux et tendre mystère le cœur de la jeune vierge qu'était d'abord la mère — la suave exquise fraîcheur qui blondit les membres du petit enfant.
Quand je t'apporte des jouets coloriés, mon enfant, je comprends pourquoi ce chatoiement de l'eau, de la nue, et pourquoi toutes les fleurs sont peintes — quand je te donne des jouets coloriés, mon enfant.
Quand, pour que tu danses, je chante, je sais vraiment pourquoi cette musique
dans les ramures, pourquoi le choeur des vagues pénétre jusqu'au sein de la terre attentive — quand je chante pour que tu danses.
Quand je tends de doux objets vers tes mains avides, je sais pourquoi du miel dans le calice de la fleur, pourquoi ce suc exquis dont se gonfle en secret le fruit — quand je tends de doux objets vers tes mains avides.
Quand j'embrasse ta face pour te faire sourire, mon enfançon chéri, je comprends avec certitude quel est ce plaisir qui ruisselle du ciel dans le matin lucide, et quel délice c'est que la brise d'été ofl^re à mon corps — quand je t'embrasse pour te faire sourire.
Tu m'as fait connaître à des amis que je ne connaissais pas. Tu m'as fa l asseoir à des foyers qui n'étaient pas le mien. Celui qui était loin, tu l'as ramené proche et tu as fait un frère de l'étranger.
Le cœur me faut quand je dois abandonner ma demeure coutumiére ; j'oublie alors que là-bas le passé habite encore dans l'avenir et que là aussi, toi, tu habites.
A travers naissance et trépas, dans ce monde ou dans d'autres, où que ce soit que tu me guides, c'est toi, le même, l'unique compagnon de ma vie infinie
qui, toujours, avec des attaches de joie, relie mon cœur à l'insolite.
Pour celui qui te connaît, nul n'est plus étrange ou hostile : plus une porte n'est fermée. Oh ! accorde-moi cette grâce : 'v.rmets que je ne perde jamais cette féhcité du toucher de l'unique, parmi le jeu de la diversité.
Sur la berge du fleuve désolé, parmi les hautes herbes, je lui demandai :
« Fille, où vas-tu ainsi, protégeant sous ton manteau la flamme de ta lampe?
Ma maison est obscure et déserte ; — prête-moi ta lumière. » Un instant elle
leva sur moi ses yeux sombres et me dévisagea dans le crépuscule. « Je suis venue vers le fleuve, m'a-t-elle dit, pour confier ma lampe au courant, quand la dernière lueur du couchant s'éteindra. » Et je restai seul parmi les hautes herbes, contemplant cette faible flamme inutile qui s'enfuyait à la dérive.
Dans le silence de l'ombre accrue, je lui demandai : ce Fille, toutes vos lampes sont allumées — dis-moi donc où tu vas avec la tienne? Ma maison est obscure et déserte — prête-moi ta lumière. »
Elle leva sur moi ses yeux sombres et resta hésitante un instant. « Je suis venue, dit-elle enfin, pour dédier ma lampe au ciel. » Et je restai là, contemplant cette flamme inutile se consumer dans le désert.
Dans les ténèbres d'un minuit sans lune je lui demandai : « Fille, que cherches-tu donc, en tenant ainsi ta lampe contre ton cœur? Ma maison est obscure et déserte — prête-moi ta lumière. »
Un instant elle s'arrêta et, pensivement, me dévisagea dans le noir. « J'ai apporté cette lumière, dit-elle, pour me mêler au carnaval des lampes'». Et je restai là à contempler la petite lampe inutilement perdue parmi les feux.
Quel divin breuvage espéres-tu, mon Dieu, de cette débordante coupe de ma vie?