I . Allusion à une fête populaire
Mon poète ! est-ce là ton délice de voir ta création à travers mes yeux et, au parvis de mon oreille, d'écouter, silencieux, ta propre divine harmonie?
A travers mon esprit, ton univers se tisse en paroles auxquelles ta joie communique la mélodie. Tu te donnes à moi par amour, et c'est alors qu'en moi tu prends conscience de ta suavité parfaite.
Celle qui depuis toujours habite au profond de mon être, dans la pénombre et la demi-lueur ; celle qui jamais n'a soulevé son voile dans la lumière du matin — je l'enveloppe de mon dernier chant,
mon Dieu, pour te l'offrir en don suprême.
Les mots l'ont courtisée mais ne l'ont pas conquise ; en vain la persuasion tend vers elle ses bras ardents.
J'ai rôdé de pays en pays, et je la gardais dans le cœur de mon cœur; autour d'elle est monté et puis est retombé le flux et le reflux de ma vie.
Sur mes pensées et sur mes actes, sur mes sommeils et sur mes rêves, elle régne, et pourtant réside à part et solitaire.
Plus d'un a frappé à ma porte, Ta réclamée et s'en est retourné sans espoir.
Nul au monde n'a jamais vu sa face ; elle attend que tu la reconnaisses.
Tu es le ciel et tu es le nid aussi bien.
O toi plein de beauté! ici, dans le nid des couleurs, des sons et des parfums, c'est ton amour qui enclôt l'âme.
Voici venir le matin, avec une corbeille d'or à la main droite, que charge la guirlande de beauté dont il va sans bruit parer la terre.
Et voici venir, par de vierges sentiers, le soir sur les pacages solitaires et qu'ont désertés les troupeaux ; il apporte dans sa cruche d'or le frais breuvage de la paix, flot de l'océan du repos, pris à la rive occidentale.
Mais là, là où s'éploie le ciel infiniment
afin que rame s'y essore, là régne intacte et blanche la splendeur. Il n'est plus là ni nuit ni jour, ni formes ni couleurs, et ni paroles, ni paroles.
Sur cette terre que j'habite ton rayon descend bras ouverts et se tient devant ma porte, tout le long du jour de ma vie, pour cueiUir et ramener à tes pieds les nuées faites de mes larmes, de mes soupirs et de mes chants.
Avec un tendre déHce, cet humide manteau de nuées tu en revêts ta poitrine étoilée, l'enroulant, le pHssant en formes sans nombre, le diaprant de tons inconstants.
Il est si léger, si fluide, et mol et plein de larmes, et noir, que c'est pourquoi tu l'aimes, ô toi sans tache, ô limpide ! Et c'est pourquoi dessous son ombre pathétique tu couvres ton auguste et blanche splendeur.
Le même fleuve de vie qui court à travers mes veines nuit et jour court à travers le monde et danse en pulsations rythmées.
C'est cette même vie qui pousse à travers la poudre de la terre sa joie en innombrables brins d'herbe, et éclate en fougueuses vagues de feuilles et de fleurs.
C'est cette même vie que balancent flux et reflux dans l'océan-berceau de la naissance et de la mort.
Je sens mes membres glorifiés au toucher de cette vie universelle. Et je m'enorgueillis, car le grand battement de la vie des âges, c'est dans mon sang qu'il danse en ce moment.
Tappartient-il, Seigneur, de participer à la félicité de ce rythme? d'être lancé, perdu, brisé dans le tourbillon de cette formidable joie?
Toute chose se précipite, sans arrêt, sans regard en arriére, sans qu'aucun
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pouvoir puisse rien retenir, toutes les choses se précipitent.
Emboîtant le pas au rythme de cette musique inlassée, chaque saison accourt en dansant, puis passe outre — couleurs, tons et parfums déversent d'infinies cascades dans cette surabondante joie qui s'éparpille et se renonce et meurt à tout moment.
Que j'aie dû foisonner beaucoup et me retourner en tous sens, projetant ainsi des ombres bigarrées sur ta splendeur — telle est ta maya.
Tu poses une barrière à inême ton
propre être et, en myriades d'accents, disjoint de toi, tu réponds à ton propre appel. C'est ainsi qu'en moi ta départition a pris corps.
Ton chant poignant se reflète à travers les cieux en larmes irisées et en sourires, en frayeurs et en espérances ; des vagues se dressent et s'écroulent, des songes se déchirent et se reforment. En moi tu te mets toi-même en déroute.
Cet écran que tu as dressé est diapré d'innombrables images qu'y peignent le jour et la nuit ; derrière quoi ton siège est tissu d'un prodigieux mystère de courbes, toute brutale ligne droite exclue.
Cette grande parade de toi et de moi se déploie à travers le ciel. De l'accord de toi et de moi tout l'air vibre et la
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partie de cache-cache engagée entre toi et moi se poursuit à travers les âges.
C'est lui ce très intime qui éveille mon être à son profond toucher mystérieux.
C'est lui qui pose son enchantement sur mes yeux et qui, plein de gaîté, joue sur la harpe de mon cœur les changeantes cadences de la plaisance et du chagrin.
C'est lui qui tisse cette maya en teintes évanescentes d'or et d'argent, de bleu, de vert, et laisse apercevoir à travers les plis du tissu son pied au toucher duquel je défaille.
Viennent les jours, passent les âges, c'est lui toujours qui mon cœur émeut à maint nom et à mainte guise, à maint transport de joie et de chagrin.
Délivrance n'est pas pour moi dans le renoncement. Je sens l'étreinte de la liberté dans un million de liens de délices.
Emplissant à l'excès ce calice d'argile, toi, toujours tu verses pour moi le flot frais de ton vin aux multiples couleurs et parfums.
Mon univers allumera ses cent diverses lampes à ta flamme et devant l'autel de ton temple les placera.
Non ! je ne vous fermerai jamais, portes de mes sens ! Les délices du voir, de l'ouïr et du toucher comporteront ton délice.
Oui, mes illusions brûleront toutes en une illumination de joie et mes désirs mûriront tous en fruits d'amour.
Le jour n'est plus, l'ombre est sur la terre. Il est temps que j'aille au fleuve emplir ma cruche.
L'air est impatient d'un murmure d'eau qui m'appelle. Là, dans le triste crépuscule, j'irai. Personne sur le sentier solitaire ; le vent s'élève ; un frisson rampe sur l'eau du fleuve.
Je ne sais si je reviendrai. Je ne sais quelle rencontre fortuite... Là, prés du gué, dans la petite barque, l'homme inconnu joue sur son luth.
Tes dons à nous autres mortels pourvoient à tous nos désirs, et pourtant retournent à toi non diminués.
La rivière accomplit sa tâche quotidienne ; elle se hâte à travers champs et hameaux, mais son flot incessant se détourne vers le lavement de tes pieds.
La fleur adoucit l'air de son parfum ; mais son dernier service est l'offre d'ellemême à toi.
Ton culte n'appauvrit pas l'univers.
Les vers du poète offrent aux hommes les significations qui leur plaisent ; mais leur signification dernière est la désignation de Toi.
Jour après jour, ô Maître de ma vie, me tiendrai-je devant toi face à face ? Les mains jointes, ô Maître des mondes, me tiendrai-je devant toi face à face?
Sous ton grand ciel, en silence et en solitude, avec un humble cœur, me tiendrai-je devant toi face à face?
Dans ce laborieux monde tien, tumultueux de labeurs et de luttes, parmi
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l'agitation des foules, me tiendrai-je devant toi face à face ?
Et quand j'aurai fini mon travail dans ce monde, ô Roi des rois, seul et muet, me tiendrai-ie devant toi face à face?
Oui, je te connais pour mon Dieu, et je me tiens à l'écart, mais je n'ai pas fait de toi mon bien propre et ne te connais pas étroitement. Je te connais pour mon père et à tes pieds je me prosterne, je ne me saisis pas de ta main comme de celle d'un ami.
Là où tu poses sur notre terre et où tu te donnes pour mien, là je ne me
tiens pas, prêt à te presser sur mon cœur, et à te prendre pour camarade.
Tu es le Frère parmi mes frères, mais je ne me soucie point d'eux ; je ne répartis pas entre eux mes profits, partageant ainsi mon tout avec toi.
Dans le plaisir et dans la peine, je ne me tiens pas près des hommes, ainsi restant à ton côté. J'hésite à renoncer ma vie, et c'est ainsi que je me plonge dans les eaux vastes de la vie.
Quand la création était neuve et que les étoiles brillaient toutes dans leur première splendeur, les dieux tinrent
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leur assemblée dans le ciel et chantèrent :
— (( O tableau de la perfection ! joie sans mélange ! »
Mais l'un des dieux cria soudain :
— « Il semble qu'il y ait quelque part un laps dans cette chaîne de clarté et qu'une des étoiles se soit perdue. »
La corde d'or de leurs harpes rompit : leur chant s'arrêta, et dans l'épouvante ils pleurèrent : — « Certes, elle était la plus belle, cette étoile perdue, et la gloire de tous les cieux ! »
Depuis ce jour on la cherche sans cesse et la lamentation de l'un à l'autre se transmet : — « Avec elle le monde aura perdu sa seule joie ! »
Cependant, dans le profond silence de la nuit, les étoiles sourient et murmurent
entre elles : « Vaine est cette recherche ! Une perfection ininterrompue est partout ! »
Si ce n'est pas mon lot de te rencontrer dans cette vie, que du moins jamais je ne perde le regret de ne point t'avoir vu — que pas un instant je n'oublie, et que dans le rêve ou la veille j'emporte la torture de ce chagrin.
Tandis que s'écoulent mes jours parmi la foule mercantile et que mes mains s'empHssent des bénéfices quotidiens, que toujours je sente que je n'ai rien gagné — que pas un instant je n'oublie, et que dans le rêve ou la veille j'emporte la torture de ce chagrin.
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Quand je me tiens sur le bord de la route, tout las et pantelant — quand je fais mon lit dans la poussière, que toujours je sente que le long voyage est encore devant moi — que pas un instant je n'oublie, et que dans le rêve ou la veille j'emporte la torture de ce chagrin. Quand mes chambres auront été pavoisées, quand retentiront les chants de flûte et les rires, que toujours je sente que je ne t'ai pas invité dans ma demeure — que pas un instant je n'oubhe, et que dans le rêve ou la veille j'emporte la torture de ce chagrin.
Je me compare au lambeau de nuage qui dans le ciel d'automne erre inutilement. O mon soleil éternellement glorieux! à ton toucher ne s'est pas encore dissoute ma brume, de sorte que je ne fasse plus qu'un avec ta lumière ; ainsi je vais, comptant les mois et les années où je suis séparé de toi.
Si tel est ton désir et si tel est ton jeu, empare-toi de mon inconsistance fugitive, orne-la de couleurs, que l'or la dore, que sur le vent lascif elle navigue, et s'épande en miracles changeants.
Puis, de nouveau, si tel est ton désir de cesser ce jeu à la nuit, je fondrai,
disparaîtrai dans l'ombre; ou, peut-être, dans un sourire du matin blanc, dans la fraîcheur de cette pureté transparente.
Durant plus d'un jour de paresse j'ai pleuré sur le temps perdu. Pourtant il n'est jamais perdu, mon Seigneur! Tu as pris dans tes mains chaque petit moment de ma vie.
Caché au cœur des choses, tu nourris jusqu'à la germination la semence, jusqu'à l'épanouissement le bouton, et la fleur mûrissante jusqu'à l'abondance du fruit.
J'étais là, sommeillant sur mon lit de paresse et je m'imaginais que tout ouvrage avait cessé. Je m'éveillai dans le matin
et trouvai mon jardin plein de merveilles et de fleurs.
Le temps est infini dans tes mains, mon Seigneur. Nul n'est là pour compter tes minutes.
Les jours et les nuits passent, les âges s'épanouissent et puis se fanent comme des fleurs. Tu sais attendre.
Tes siècles se succèdent pour parfaire une frêle fleur des champs.
Nous autres, nous n'avons pas de temps à perdre, et parce que nous n'avons pas de temps, il nous faut nous démener pour nos chances. Nous sommes trop
pauvres pour nous permettre d'être en retard.
Et c'est ainsi que le temps passe, tandis que je l'abandonne à tous les plaignants qui le revendiquent; cependant ton autel reste vide d'offrandes et dégarni.
A la fin du jour je me hâte dans la crainte que les vantaux ne soient fermés; puis je trouve que pourtant il est temps encore.
Mère, pour toi je ferai un collier de perles avec les larmes de mon chagrin.
Pour couvrir tes pieds les étoiles ont
ciselé leurs annelets de lumière, mais mon don veut pendre à ton cou.
La richesse et la renommée émanent de toi ; il t'appartient de les donner et de les retenir. Mais cette mienne tristesse est bien absolument à moi, et quand je te l'apporte en offrande, ta grâce vient en récompense.
C'est l'angoisse de la séparation qui s'épand par tout le monde et donne naissance à des formes sans nombre dans le ciel infini.
C'est ce chagrin de la séparation qui contemple en silence toute la nuit
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d'étoile en étoile et qui éveille une lyre parmi les chuchotantes feuilles dans la pluvieuse obscurité de juillet.
C'est cette envahissante peine qui s'épaissit en amours et désirs, en souffrances et en joies dans les demeures humaines, et, de mon cœur de poète, c'est toujours elle qui fond et ruisselle en chansons.
Quand les guerriers sortirent d'abord du palais du Maître, où avaient-ils caché leur puissance? Où étaient leur armure et leurs armes?
Ils paraissaient pauvres et sans forces,
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et les flèches tombèrent sur eux dru comme grêle, le jour qu'ils sortirent du palais du Maître.
Quand les guerriers rentrèrent dans le palais du Maître, où cachèrent-ils leur puissance ?
Ils avaient abandonné le glaive, abandonné l'arc et la flèche ; la paix était sur leur front. Ils avaient laissé les fruits de leur vie derrière eux, le jour qu'ils rentrèrent dans le palais du Maître.
Mort, ta servante, est à ma porte.
Elle a franchi la mer inconnue; elle m'apporte ton appel.
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La nuit est sombre et mon cœur est peureux — pourtant je saisirai la lampe; j'ouvrirai les vantaux et j'inclinerai mon accueil. Car c'est ta messagère qui se tient devant ma porte.
Mains jointes, je l'honorerai de mes larmes. Je répandrai le trésor de mon cœur à ses pieds.
Et elle s'en retournera, son message accompli, laissant sur mon matin son ombre sombre ; et dans la maison désolée rien ne restera plus, mon Seigneur, que moi-même à t'offrir en suprême don.
En une attente désespérée je vais cherchant après elle dans tous les coins de ma demeure ; je ne la trouve pas.
Ma maison est petite, et ce qui une fois en est sorti jamais plus ne peut être ressaisi.
Mais immense est ton palais, mon Seigneur, et tandis que je cherchais après elle je suis parvenu devant ta porte.
Je m'arrête sous le céleste dais d'or de ton soir, et vers ton visage je lève mes yeux pleins de désir.
Je suis parvenu sur le bord de l'éternité d'où jamais rien ne se dissipe — nul espoir, nul bonheur, nul souvenir de visage entrevu à travers les larmes.
Oh! trempe dans cet océan ma vie creuse, plonge-la dans le sein de cette plénitude, et que cette caresse perdue, je la ressente enfin dans la totalité de l'univers.