LXXXVIII
Déité du temple en ruine! Les cordes rompues de Vina ne célèbrent plus tes louanges. La cloche du soir ne convie plus personne à ton culte. Autour de toi l'air est silencieux.
Dans ta demeure désolée circule au printemps la vagabonde brise. Elle apporte des nouvelles des fleurs — des fleurs qui ne sont plus ofl^ertes à ton culte.
Ton fidèle de jadis erre toujours bramant après une faveur non accordée. A la tombée du soir, quand les feux et les ombres se fondent dans la pénombre du crépuscule, tristement il revient à ton temple en ruine, avec le besoin dans son cœur.
Maint jour de fête n'amène à toi que du silence, Déité du temple en ruine.
Mainte nuit de culte s'écoule sans que la lampe soit allumée.
Maintes images nouvelles façonnées par d'industrieux artistes, le fleuve sacré de l'oubli les emporte lorsque leur temps est révolu.
Mais toi, non adorée, tu subsistes, Déité du temple en ruine, immortellement négligée.
Plus de paroles bruyantes, plus de mots à voix haute — ainsi le veut mon Maître. A des chuchotements j'aurai recours. Le parler de mon cœur désormais va se poursuivre dans les murmures d'un chant.
Les hommes s'empressent vers le marché du Roi. Tous les vendeurs et tous les acheteurs sont là. Quant à moi, j'ai mon congé dans le miheu du jour, inopportunément, au gros du travail.
Que donc les fleurs éclosent dans mon jardin, bien que ce ne soit point leur heure, et que l'abeille de midi occupe l'air de son assoupissant bourdonnement !
J'ai dépensé grand nombre d'heures dans le combat du bien et du mal, mais à présent c'est le plaisir du compagnon de mes jours vides de rappeler mon cœur à lui; et je ne sais pas ce que signifie cet appel brusque pour quelle inconséquence inutile.
Le jour où la mort viendra frapper à ta porte, quel présent lui offriras-tu ?
Je placerai devant la visiteuse la pleine coupe de ma vie — certes je ne souffrirai pas qu'elle reparte les mains vides.
Et la douce vendange de tous mes
jours d'automne et de toutes mes nuits d'été; de ma vie affairée et les moissons et les glanures, au terme de mes jours je les placerai devant elle ■ — quand, à ma porte, viendra frapper la mort.
O toi, suprême accomplissement de la vie, Mort, ô ma mort, accours et parlemoi tout bas !
Jour après jour j'ai veillé pour t'attendre ; pour toi j'ai supporté les joies et les angoisses de la vie.
Tout ce que je suis, tout ce que j'ai, et mon espoir et mon amour, tout a toujours coulé vers toi dans le mystère.
Un dernier éclair de tes yeux et ma vie sera tienne à jamais.
On a tressé les fleurs et la couronne est prête pour l'époux. Après les épousailles l'épousée quittera sa demeure et, seule, ira dans la nuit solitaire, à !a rencontre de son Seigneur.
Je sais qu'un jour viendra où je perdrai de vue cette terre; la vie prendra congé de moi en silence, après avoir tiré le suprême rideau sur mes yeux.
Cependant les étoiles veilleront dans la nuit, l'aurore surgira comme la veille et les heures encore s'enfleront pareilles
à des vagues marines apportant plaisirs et chagrins.
Quand je pense à cet arrêt de mes instants, la digue des instants se brise; soudain pour moi s'éclaire à la lumière de la mort ton univers avec ses trésors nonchalants. Exquise en est la plus humble demeure; exquise y est la vie la moins prisée.
Les biens que j'ai souhaités en vain et les biens que j'ai possédés, qu'ils s'en aillent! Et qu'à ces biens-là seuls en vérité je m'attache, que j'ai toujours méprisés ou que je n'avais pas voulu voir.
J'ai mon congé ! Souhaitez-moi bon voyage, mes frères ! Je vous tire ma révérence.
Voici, je mets mes clefs sur la porte ; je résigne tous droits sur ma maison. Accordez-moi seulement au départ quelques bonnes paroles.
Durant longtemps nous aurons été voisins, et j'ai reçu de vous plus que je ne pouvais vous donner. A présent le jour point ; la lampe est consumée qui a éclairé mon coin sombre. Un appel est venu et je suis prêt pour le voyage.
A cette heure du départ, souhaitezmoi bonne chance, mes amis ! Le ciel est rougissant d'aurore ; le sentier s'ouvre merveilleux.
Ne me demandez pas ce que j'emporte.
Je pars en voyage les mains vides et le cœur plein d'attente.
Je mettrai ma couronne nuptiale. Je n'ai pas revêtu la robe brune des pèlerins ; sans crainte est mon esprit bien qu'il y ait des dangers en route.
Au terme de mon voyage paraîtra l'étoile du soir, et les plaintifs accents des chants de la vesprée s'échapperont soudain de dessous l'arche royale.
Je n'ai pas eu conscience du moment où, d'abord, j'ai franchi le seuil de cette vie.
Quel fut le pouvoir qui m'a fait éclore à ce vaste mystère, comme une fleur s'ouvre à minuit dans la forêt ?
Lorsqu'au matin mes yeux se sont ouverts à la lumière, j'ai aussitôt senti que je n'étais pas un étranger sur cette terre et que, sous la forme de ma mère, l'inconnaissable sans forme et sans nom m'embrassait.
Ainsi de même, dans la mort, le même inconnu m'apparaîtra comme si je l'avais connu toujours. Et parce que j'aime cette
vie, je sais que j'aimerai la mort aussi bien.
L'enfant gémit lorsque la mère le retire de son sein droit, pour, un instant après, trouver consolation dans le sein gauche.
Lorsque je m'en irai d'ici, que ceci soit mon mot de partance : que ce que j'ai vu est insurpassable.
J'ai goûté au miel secret de ce lotus qui s'étale sur l'océan de [la lumière, et ainsi j'ai été béni — que ce soit mon mot de partance.
J'ai joué dans ce palais des formes
infinies et là j'ai aperçu celui qui est sans formes.
Mes membres et mon corps entier ont tressailli au toucher de celui qui n'est pas tangible. Ah ! si la fin doit venir ici, qu'elle vienne! — ceci soit mon mot de partance.
Quand nous jouions ensemble, jamais je n'ai demandé qui tu étais. Je ne connaissais ni timidité, ni fi-ayeur ; ma vie était impétueuse.
Au petit matin, comme un franc camarade, tu m'appelais de mon sommeil et de clairière en clairière tu m'entraînais en courant.
En ce temps-là je ne m'inquiétais pas de connaître la signification des chansons que tu me chantais. Ma voix simplement reprenait les mélodies; mon cœur dansait à leur cadence.
Mais à présent que l'heure des jeux est passée, quelle est cette vision soudaine? — L'univers et toutes les silencieuses étoiles se tiennent, [pleines de révérence, les regards baissés vers tes pieds.
Je te couvrirai de trophées, des guirlandes de ma défaite. Il n'est jamais en mon pouvoir de m'échapper de toi non vaincu.
Certes je pressens la déroute de mon orgueil ; je sais que dans l'excès de la peine ma vie crèvera ses limites ; mon cœur vide, semblable au roseau creux, exhalera de mélodieux sanglots et les cailloux fondront en larmes.
Certes, je sais que ne resteront pas clos à jamais les cent pétales du lotus, mais qu'ils découvriront le trésor secret de leur nectar.
Du haut du ciel un œil surveille qui va me convoquer en silence. Rien ne me sera laissé, rien que ce soit, et à tes pieds je recevrai la mort complète.
Quand je lâcherai le gouvernail, je connaîtrai que le temps est venu que tu le prennes. Ce qu'il y aura à faire, aussitôt sera fait. Vaine est ma peine.
Alors résigne-toi, mon cœur ! sans bruit consens à ta défaite, et tiens pour bonne fortune de reposer, et tout tranquille, là où tu as été placé.
Ces lampes sans cesse s'éteignent au plus petit souffle du vent; dans l'effort de les rallumer, sans cesse j'oublie tout le reste.
Mais, cette fois, je serai sage ; j'attendrai dans le noir, étalant mon tapis sur le sol, et quand il te plaira, mon Seigneur, approche-toi sans bruit : voici ta place !
Je plonge aux profondeurs de l'océan des formes, dans l'espoir d'atteindre la perle parfaite et sans forme.
Je ne navigue plus de havre en havre dans cette barque battue par la tempête. Les jours sont loin où je faisais mon jeu d'être secoué par les flots.
Et maintenant j'aspire à mourir dans ce qui est sans mort.
Dans la salle d'audience, prés de l'abîme sans fond d'où émane une musique sans notes, je saisirai la harpe de ma vie.
Je t'accorderai selon le mode de l'éternel, harpe ! et quand aura vibré ton suprême sanglot, aux pieds du Silencieux, je te reposerai silencieuse.
Mes chants t'ont recherché toute ma vie. Ce furent eux qui me guidèrent de porte en porte. C'est par eux que, palpant et scrutant mon univers, alentour de moi j'ai senti.
Ce furent mes chants qui m'enseignèrent tout ce que j'ai jamais appris, qui m'indiquèrent les sentes cachées et proposèrent à ma vue maint astre sur l'horizon de mon cœur.
Mes chants m'ont conduit le long du jour vers la mystérieuse contrée du plaisir et de la douleur, et maintenant jusqu'à la grille de quel palais m'ont-ils amené dans le soir, tandis que finit mon voyage ?
Oui, devant eux je me suis vanté de te connaître. C'est ton portrait qu'ils voient dans toute mon œuvre. Ils viennent et me demandent : « Qui donc est-il? » — et je ne sais que leur répondre. — « En vérité que vous dirais-je?» Ils me blâment et se détournent avec mépris. Et toi tu restes là plein de sourires.
Je t'ai raconté dans des chansons inoubliables. Le secret a jailli de mon cœur. Ils viennent et me demandent :
« Dis-nous tout ce qu elles signifient. » Je ne sais que leur répondre. — « Ah ! ah ! qui sait ce qu'elles veulent dire ? » Ils sourient et se détournent avec parfait
mépris. Et toi tu restes là plein de sourires.
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Dans une salutation suprême, mon Dieu, que tous mes sens se tendent et touchent ce monde à tes pieds.
Pareil au nuage de juillet traînant bas sa charge d'averses, que mon esprit s'incline devant ta porte dans une suprême salutation.
Que les cadences de mes chants confluent en un accord unique et rejoignent l'océan de silence dans une suprême salutation.
Pareil au troupeau migrateur d'oiseaux qui, nuit et jour, revolent impa-
tients vers les nids qu'ils ont laissés dans la montagne, que ma vie, ô mon Dieu, s'essore toute vers son gîte éternel dans une suprême salutation.