‹ L'Oise dévastéeChapitre 11 sur 19 · SUR LA RIVE GAUCHE DE LOISE · texte numérisé non relu

SUR LA RIVE GAUCHE DE LOISE

Nous arrivons maintenant sur la voie sacrée, celle qu'on nomme avec respect aussi bien qu'on parle bas dans la maison d'un mort... Nous allons vers ce sol terrible où les demeures sont vides et où les habitants sont sous terre puisque ce sont nos soldats. Evitons autant que possible les effets littéraires. Seuls parleront les lieux, et avec quelle éloquence! Nous nous approchons des tranchées. Nous ne pourrons hélas guider partout les pieux touristes. Dix volumes ne suffiraient point à peindre ces lieux abominables — mais beaux — dont il faudrait parler et qui tous, hélas, se ressemblent comme des tombes dont les images se refléteraient à l'infini dans un miroir.

Essayons seulement ici de suivre « le front » de Compiégne jusqu'au sud-est du Nnyonnais, puis de Compiègne jusqu'aux limites de l'.Msne, et malgré tout nos omissions seront nombreuses. Nous rencontrerons la ligne de tranchées la plus proche

de la ville à Ghoisy-au-Bac d'où elle suivait la rive gauche de l'Aisne par Refhondes jusqu'à Jaulzy et Courtieux, se dirigeant par Ressons-le-Long et Ambleny jusqu'à Soissons. Une série de tranchées se détachait de cette ligne à Courtieux pour défendre par Croutoy et Haute-Fontaine l'accès de la i'orèt de Gompiègne, à l'est. La seconde ligne avait son point de départ sur le territoire de Saint- Crèpin au bois au sud-est de la forêt de Laigue, coupait celle-ci à son point culminant, passait au carrefour du puits d'Orléans et remontait jusqu'au château du Plessis-Brion* au bord de l'Oise. Elle s'y reliait aux défenses fermant la vallée à Thourotte et, d'autre part, à celle des abords du Mont Ganelon près l'écluse de Janville.

La forèl de Gompiègne n'a pas souffert, ses grands arbres nobles demeurent debout. Sous leur voûte silencieuse les fougères finement dentelées ont revêtu de leur beauté naturelle ces chemins de la poursuite et des traquenards où, en l'J14, le corps d'un soldat tué, le grand cadavre d'un cheval immobilisé dans une flaque de sang jetaient çà et là leur note tragique.

Mais à Ghoisy-au-Bac subitement change le décor. Ayant abandonné le paysage silveslre qu'a tracé Dieu nous voyons tout à coup ce qu'ont fait les hommes. La dévastation du village élégant qui se mirait avec coquetterie dans les eaux a été exécutée rageusement. Les trois quarts des maisons ont été brrtlées dès l'Jl4 sous prétexte, dit-on, qu'un boulanger refusa de faire du pain pour l'ennemi.

1. Du flossis-Brion. aiijoiird'liiii dévasta, une autre «icursion nous ni(''iit-ra tout à l'Iietire vers les Ti'acy par la roule île Carlepout.

Sur l'une de celles demeurées debout on peut encore lire le fameux « Gute Leute » « braves gens » que nous vîmes certains Allemands... ou de complaisants Français experts en calligraphie ludcsque... tracer à la craie sur les maisons de l'Oise où les ennemis trouvèrent à manger.^.

A Bailly commence la ligne du front français. Le village était séparé en deux parties dont la plus longue seule était en « France »... Paysage désolé dont la vue fait descendre au fond de l'àme une mélancolie sans nom... Le silence... la mort... Ici vécurent jadis de puissants seigneurs : les redoutables sires de Goucy y possédèrent un manoir qu'habitèrent ensuite les Chalillon, les Béthune, les Henin, Guillaume de Marafin évèque de Noyon en 1492, puis des vassaux de l'abbaye d'Ourscamps...

Aujourd'hui la ruine systématique... et. pour attrister la nature en deuil, la langueur morbide des grands étangs au.x senteurs de vase sur lesquels vogue parfois de son vol héraldique un silencieux héron...

Puis voici Béthancourt dont le château fut en septembre 11)14 le théâtre d'une action très chaude. L'ennemi était retranché dans les bâtiments. Il fallut le prendre entre deux feux pour en venir à bout... Pendant plusieurs jours des blessés demeurèrent à l'intérieur du château étendus sur des fauteuils Louis XIII sous le regard souriant d'une Flore de Carpeaux à côté d'un boulet russe de I8I4 trouvé dans le parc... Je le répéterai toujours... C'est ici l'éternelle voie des invasions...

Dans le parc, des tranchées... et encore des trancFiées.

Garlcponl, nous l'avons vu, fut pendant quatre

années le lieu d'alternatives sanglantes... On voudrait conter des anecdotes, des épisodes... Vaine besogne trop littéraire qui sonnerait faux. Le poète ne naîtra peut-être jamais dont la muse serait aussi puissante que celle d'un Victor Hugo pour chanter des « gestes » dont l'horreur et la majesté nous écrasent encore de leurs poids trop lourds.

Garlepont a eu sa page importante dans l'histoire locale. Dès le xm= siècle les évèques de Noyon y venaient s'y reposer au cours de Tété dans un cadre de verdure que les accidents de terrain rendent pittoresque à souhait. Le château fut construit par Charles de Ilangest mort en 1528 puis reconstruit au xviii» siècle par Ms^ de la Gropte de Bourrzac. En 1003 M. de Jlarcé l'avait restauré avec goût. La cour était ornée de grandes colonnes, les beau.x jardins sétageaient en terrasses, la patte d'oie des allées se perdait dans la pénombre des bois sous la voate des arbres tricentenaires.

Les Allemands s'y accrochèrent en 1914 comprenant son importance stratégique. Des combats acharnés mais vains tentèrent dit les en arracher. Les toits et les balcons étaient hérisses de mitrailleuses. Les couloirs et les plus petits recoins furent le théâtre de corps à corps sanglants. Gomme je l'ai déjà dit, Garlepont ne demeura aux Allemands qu'après avoir été pris et repris sept fois.

Je me souviens d'une morne après-midi d'automne 191'J à Garlepont. Le paysage est abominable. Du haut de ce qui fut le village je dominais la granderue, une de ces rues si purement xviw siècle où jadis les voyageurs s'arrêtaient dans les vastes auberges dont les maîtres rôtisseurs apprêtaient en perfection les mets alléchants de la vieille cuisine

française, où naguère les commerçants vivaient à l'aise dans leur boutique achalandée... Ici les maisons sont debout et l'émotion quelles inspirent est d'une autre nature que celle éprouvée en face des villages réduits à néant. Elles sont debout, du moins pour un grand nombre, mais ce sont des trompe-l'œil. Les murs seuls demeurent, les toits fléchissent, les fenêtres sans vitres ont laissé échapper l'âme du foyer... De loin on peut croire à un grand corps dans lequel bat le cœur de la vie rurale. Regardez mieux. Ce n'est qu'un squelette...

Oui, c'est une des pages qui me parut... peutêtre... parmi les plus émouvantes de ce livre maudit de la guerre...

La pluie tenace grignotait dans un chuchotement monotone les toits sans poutres ni chevrons... Sur la gouttière d'une pharmacie, dont l'enseigne demeurait iro'hique et dorée, poussait un jeune sycomore... Comme seuls « figurants » dans la rue trop longue deu.x hommes, dont l'un hachant l'air du bruit rythmé de sa scie, essayait de reconstruire ce qui parait irréparable... une femme aussi, une femme qui passait et « visitait », trop élégante dans une de ces toilettes inconscientes et ridicules qu'aux lendemains des tourmentes ont- lancées celles « qui ne comprennent pas »... Je me retournai... Horreur. Derrière moi l'église paroissiale Saint-Eloi, jadis si émouvante et si parfaite avec la pureté de son clocher roman et le prisme de ses verrières du xv<= siècle, s'affaissait comme toutes celles de la région en un amas sans nom de pierres blanches et de poutres noircies dont les Allemands lors du repli de 1D17 avaient volé jusqu'aux « morts ». Dans leur brutalité de nécrophores ils

avaient, parait-il, ouvert et prolané les tombes de la famille de Villars. jeté les os dans le charnier qu'est devenu ce village-cimetière. Puis ils avaient « achevé » par l'incendie le château qui demeure debout au milieu de ses arbres fracassés, lui aussi grand squelette, encore impérieux, rjui n'a point voulu tomber tout à fait et cache son visage aveugle derrière ses grilles tordues.

Cette vision de Carlepont vous la retrouverez, d'ailleurs, dans neuf départements de la France — et plus — mais je ne sais pourquoi elle, mieux que d'autres, m'a remis en mémoire ce qu'a dit M. Maurice Barrés : de la « végétation d'églises qui se sont effondrées et qui représentaient une richesse morale accumulée au cours des siècles de pierres et morte en un jour comme nos forêts dépeuplées » et de la « végétation de châteaux » au sujet desquels il a écrit : « Si je cherche ù distinguer ce qui m'émeut devant les maisons : je me dis qu'elles sont quelque chose qui dure et, dans un pays entraîné, enivré par l'idée de la transformation, elles nous rappellent la noblesse, le sérieux, la fécondité de l'idée de continuité, les aimables maisons qui naquirent des efforts combinés de la terre et de l'église et sont un des points de perfection de la France... Ici respire une poésie domestique et religieuse »...

... Nous dirons ailleurs le sentiment de détresse que nous inspire la vue des humbles foyers dévastés...

De Carlepont nous gagnons Caisnes dont le château fut transformé en ambulance par sa propriétaire. L'église y est piquée par les obus... mais ce qui apparaît comme un des sjjectacles les

plus inhumains, à Caisnes. c'est la dévastation des arbres fruitiers que nous rencontrerons désormais dans presque tout le Noyonnais. La sauvagerie et la science se sont donné la main, lors du recul, pour mener à bien cette œuvre de mal. Ici 1.200 pommiers ont été coupés avec art afin qu'ils demeurent à jamais improductifs... Mais soyez frappés du symbole : les mêmes arbres mutilés, décapités, n'ont pas voulu mourir. Dans certains champs du Noyonnais ils ont péniblement, dans la mystérieuse souffrance des choses, étiré au ras du sol- leur moignons d'où pleurait la sève... ils ont repoussé en des formes tourmentées et bizarres... Au printemps de iyl8 ils fleurissaient et l'automne de 1919 nous a donné leurs fruits... La terre de France ne veut pas mourir et la poésie des vergers est là pour nous dire que chez nous tout refleurit sur des ruines... à condition que nous comprenions la loi de l'effort.

A Caisnes faites causer les courageu.x habitants revenus au bercail où il serait souhaitable — comme sur toute la ligne du front — qu'une organisation plus zélée aidât oOlciellement leurs efforts.

Ils vous conteront leur martyre. Ils vous diront que, sur 323 qui restèrent fidèles à la terre en 1914, la plupart furent quatre fois évacués... Et devant toutes ces misères vous vous direz aussi que si le territoire de la France et des alliés doit en effet refleurir il n'est point utile peut-être qu'il refleurisse au miUeu des joies et des fêtes excessives... La moisson chez nous doit être belle, les épis lourds et le froment abondant... mais... qu'on excuse la métaphore hardie... il faut aussi que dans les beaux pâturages de chez nous fleurissent les boulons d'or...

A. lit: Uabicourt. 6

L'or! Que des mains généreuses continuent de le distribuer aux travailleurs qui rendent à la terre ses sourires pleins de promesses... qu'elles ne les laissent point reprendre le cours fâcheux et tentateur qui les fait glisser vers les marchands de plaisir, de luxe et d'oubli ; et c'est seulement ainsi que les maisons neuves et riches sortiront des ruines infernales.

De Gaisnes allez — tout prôs — à Cuts auprès de la chaussée romaine. Son délicieux château (1636), résidence des Loisy puis des Fommery, fut systématiquement incendié par les Allemands lors de leur repli ainsi que la salle paroissiale où ils avaient établi un cinématographe. L'ambulance installée dans le château le lo septembre 1914 eut à subir les violences des ennemis fous de rage. Ils évacuèrent nos blessés, contraignirent la population à travailler pour eux, emmenèrent comme otages les représentants de la commune.

Le 28 février 1917 les habitants furent entassés dans l'église avec ceux de Gaisnes, incarcérés et oubliés jusqu'au 18 mars. Ce jour-là, n'entendant aucun bruit, ils se hasardèrent à sortir et trouvèrent le village évacué par l'ennemi.

En quittant Carlepont nous avons laissé à gauche le chemin qui conduit au village de Sempigny sur les bords de l'Oise, ancien fief des puissants sires de Roye puis des évéques de Noyon. De 1914 à 1917 les Allemands ont démoli le château et ses dépendances dont ils ont utilisé les matériaux pour le chauffage et la défense. Là comme ailleurs ils ont violé les tombes pour y chercher des matières précieuses. Les habitants en furent évacués par force en 1917 sur Graiidru par ordre du chef de la

Kommandantur, le commandaiit von Dangleman.

De « ce qui fut » Sempigny un chemin conduit au village d'Ourscamps situé sur la rive gauche de l'Oise à 2 kilomètres de Chiry, à lest de la forêt de Laigue.

L'abbaye d'Ourscamps fondée en 1129 par l'évêque de Noyon, Simon de Vermandois pourles moines de Clairvaux, était jadis fameuse. Son église (1160- 1^60) formait un magnifique poème en pierre dont la Révolution marqua la chute et dont la grande guerre toucha les ruines. Ici l'aclivité ouvrière des temps modernes avait remplacé les prières danlan. Les filatures de M. Quinaire, avec leurs dynamos et leurs machines à carder, occupaient les enfants là où jadis les aïeux travaillaient pourles moines...

Les Allemands emportèrent tout l'attirail et toutes les marchandises. Les restes de l'abbaye furent gravement endommagés. La c salle des morts » ne fut que légèremment atteinte mais la majeure partie de l'abbatiale souffrit. Ses roses délicates s'ouvrent sous les colonnes élancées vides et mornes comme les yeux d'un aveugle...

Par un chemin de halage qui suit les eaux sous le frémissement des saules aux chairs tendres, en ces lieux de « vie » si douce que sont toujours les bords d'un fleuve où le saut d'argent d'une ablette, le vol multicolore d'un martin-pècheur en chasse jettent leur note de galté pimpante, vous pouvez gagner Pontoise puis Varesnes et vous saisirez le contraste entre la sagesse de la nature et la méchanceté des hommes.

Les ogives de l'église du xvi» siècle, qui paraient Varesnes, flamboyaient jadis sur la pourpre des couchants ou s'estompaient sur l'écran des brouil-

»i L OISE DEVASTEE

lards... Après maintes luttes sanglantes ils s'écroulèrent alors qu'on^ éventrait les maisons et que mouraient, hélàs, les hommes. Quelque chose comme un voile de désolation est tombé sur ce village muet d'où, le 13 février 1917, 137 malheureux habitants furent emmenés avec l'abbé Lobarbieràlour tête... Définitivement Varesnes fut repris le 22 août 1918: et repris aussi à une lieue de là le petit village de Brétigny qui souffrit moins et dans lequel des Allemands crédules opérèrent des fouilles pour retrouver le « cercueil en or de Gharlemagne ».

Ici nous nous approchons un peu de Sanlerre... sauf/uitiis terra... nom des grands champs de bataille où les gerbes montent sur la plaine, où les sillons de terre brune alternent avec la vague ondulante des seigles... terre désolée maintenant, mais terre riche de souvenirs et de promesses puisque, depuis l'aube de notre histoire, elle fut sanctifiée par le sang du sacrifice.

Kn revenant sur nos pas c'est au village de Pont-l'Evèque qu'on accède à Noyon (grâce à un pont provisoire jeté sur la rivière et le canal)... village historique qui évoque le souvenir de Calvin dont la famille habita ces lieux et celui d'une rencontre en 1431 entre les Anglais commandés par le sire de Saveuse et les Français qui durent regagner Compiègne. Le village est effrayant à voir. Pendant trois ans de guerre il avait à peu près résisté... En arrivant récemment à Pont-l'Evéque je croyais trouver debout la plupart de ses maisons et sa charmante église... Allez et regardez... On y sent, si j'ose ainsi m'e.xprimer, le ravage encore « tout frais ». Punl-l'Evéque n'est j)lus.

De SOS ruines regardez celles de Noyon. Nous irons bientôt mais, pour l'instant, revenez au Plessis-Brion et suivez la « ligne de feu » qui vous conduit en Soissonnais. Traversez la forêt de Laigue, visitez Tracy-le-Val, et Tracy-le-Mont qui la surplombe du haut de ses collines... ces deux humbles villages qui sont demeurés immortels puisque, pendant au moins trente mois, les « communiqués » nous ont parlé d'eux mais qui — naturellement — sont morts en entrant dans cette immortalilê même.

Je me trompe... Tracy-le-Mont vit encore un peu... Quelques habitants essayent de s'accommoder de ses ruines ou dy demeurer dans les rares maisons qui sont debout. Leur effort est louchant et — comme partout — mériterait des encouragements plus précis et plus précieux. Le site est étrange. Les arbres blessés par les obus alternent avec des arbres vivants dont les branches, dorées par les derniers feux du soleil d'automne, se penchent sur la vallée nécropolitaine où dorment nos soldais dans les premiers brouillards...

La vue de Tracy-le-Mont est poignante... car on y sent mieux que dans les villages lolalcnicnt écroulés l'arrêt de la vie d'avant-guerre.

Je me souviens d'une visite à Tracy. Elle me rappela — nous oublions si vite! — l'impression ressentie à Senlis en face de cet incendie si totalement nouveau pour des yeux civilisés quelle nous jetait, comme en un cauchemar, dans cette « horreur sacrée » éprouvée par les anciens en face du destin inexorable.

J'y ai retrouvé les mêmes détails qui parlent au cœur. Far les fenêtres sans vitres on voit... comme

ailleurs hélas !... les sommiers tordus par le feu, les lits de fer et de cuivre enchevêtrés sous les morsures de la rouilla. Çà et là une horloge arrêtée, un balcon qui pend dont on devine le passé fleuri, une plaque de cheminée demeurée debout, marquent les heures de détresse de la fuite mais rappellent aussi l'âme de la maison, ce je ne sais quoi d'inlime et de sacré auquel les paysans français sont attachés par des liens héréditaires et impérissables : le Foyer.

Assurément nous souffrons tous de la grande douleur qui ravage sournoisement le fond du cœur humain. Assurément le pauvre envie le riche et le riche envie le pauvre, assurément fout spirifualiste se peut écrier comme le sage antique : « N'appelez nul homme heureux avant la tombe »; assurément l'Oriental a raison d'écrire : « 11 y a le chemin du bonheur et les voyageurs n'y arrivent jamais. » Mais... tout de même... si malgré vos deuils et vos douleurs vous avez conservé ce « foyer », lecteurs qui me suivez, si votre lit n'est point tordu par les flammes, si votre horloge marque encore la longue fuite du temps, si le grillon chante encore à l'âtre de « chez vous », songez h Tracy et autres lieux, songez aux malheureux sans abri qui errent de par la France, songez à ceux qui n'ont même plus les reliques de leurs enfants morts. Ne pleurez pas sur vous-même mais sur eux et... si de ces pèlerinages vous parlez la bourse plus légère vous partirez aussi le cœur plus léger car vous vous serez grandi vous-même en aidant la France à grandir.

Et j'oubliais, je crois, de parler de Tracy-le-Val où nous venons do passer.

PÈLEPaXJiGES AUX ENVIRONS DE COMPIÈGNE 87

Ici la destruction est mieux « ordonnée ». Ici, sous le ciel ^ris de noire morne climat, tandis que les corbeaux planaient dans la rafale, tourbillonnant en vols désordonnés comme des feuilles mortes sur des choses mortes, j'ai compris que l'indicible désolation de ces lieux saints dépassait de toute son ampleur récente celle d'Herculanum ou de Pompéi. Les bombardements ont arrêté, là aussi, la pleine activité de la vie rurale comme pour nous dire le néant de nos espoirs... Lentement édifiées par le patient effort de nos maçons d'autrefois les maisons sont à demi tombées en un jour... ou en de longs jours... petites, puériles, comme les « bottes de construction » d'un enfant que, d'un coup de talon, la botte allemande s'amuse à détruire pour les nécessités de la guerre ou dans le culte du mal.

Ce qu'on voit de l'église est navrant. Cette église romane construite au xii» siècle parles Tracy, âme du village qu'elle couvrait en bonne mère, gardienne de la race, parée de toutes les richesses surnaturelles, foyer de la prière et sanctuaire de l'Idéal sur lesquels « les mains d'artisans avaient sculpté en des tètes d'ange le fin sourire du pays », a souffert la « grande pitié des églises de l'Oise ». Le sang des hommes a coulé là où coulait le sang du Christ... La végétation gourmande des vieux murs... lichen, bardanes, orties et pariétaires, poussent d'aventure dans la carcasse dénudée. Les hirondelles gazouillent dans la cuve baptismale à colonnettes du xiii« siècle où gazouillaient jadis les enfants qu'on conduisait au baptême et dont beaucoup, après avoir reçu le baplème du feu, se sont envolés à jamais dans le mystère de l'Au-delà...

Moins ruiné est le beau château seigneurial, aux

jardins réputés, ou les Tracy, les d'Hangest, les du Halgouët, les Pommery et les Ganay se sont passés tour à tour, comme un flambeau, cet apanage de traditions fortes des seigneurs de province dont la vie, jadis, s'écoulait sur le champ de bataille et dont la vieillesse s'éteignait dans la douceur des champs.

La douceur des champs! Hélas... comment peindre l'aspect terrible que leur a juxtaposé, si l'on peut dire, le raffinement de la guerre actuelle'? A Tracy comme ailleurs, nos troupes ont dil contre les organisations souterraines des Allemands — ces troglodytes de la mort — renoncer aux attaques brillantes pour cheminer méthodiquement sous terre, parvenir aux tranchées, en déloger les occupants lorsque la mélinite ne les a point asphyxiés et {)ulvénsés.

Ces « cavernes » commencent à Tracy : un tournant brusque, une gueule sombre comme celle d'un monstre inquiétant s'ouvrent dans un chaos de blocs de f)ierre... Imaginez que nous sommes en l'Jie... Dès le premier pas sous la vorttc on perçoit une vague lueur qui rutile... des galeries latérales s'ouvrent... un bruit de voix confuses: ce sont les officiers dans les* niches-dortoirs, les cambuses où fonctionne le télé|)hone, les abris garnis de paille où — dans une vision à la Rembrandt — on aperçoit le rude visage des soldats terrassés par la fatigue, menacés par la mort, mais jouant aux cartes ou dormant comme des enfants avec le calme d'une conscience obscurément avertie qu'elle traduit en actes les suprêmes enseignements du devoir...

Puissions-nous conserver pour un autre enseigne-

IP

If i

PÉLEKINAGES AUX ENVIRONS DE COMPIÉGNE 89

ment — celui des flls — ces paysages pathétiques et grandioses : L'arctiitecture étrange que la guerre a créée enseignera plus lard à ceux qui réclameront « leur droit au bonheur» comment des hommes ont pu vivre... Il faudrait maintenir intactes des carrières — comme celle de Baint-Martial près Tracy — que divisent les poteaux de bois ou les piliers de maçonneries et dont les entrées, sculptées grossièrement aux longues heures d'attente, et décorées de figures étranges, évoquent limage fruste et puissante des édifices mycéniens.

Après Tracy-le-Val il y avait jadis le hameau de Puisaleine, la ferme de Quennevières, le village de Moulin-sous-Touvent dont l'église du xiii» siècle vit tant d'âpres lutte.s, le hameau du même nom avec sa commmanderie des chevaliers du Temple, la ferme de Puiseux dont la gérante, M"» Danré, resta en 1914 sous les obus... Et maintenant il n'y a plus rien...

A partir de Tracy notre ligne de défense comprenait quatre systèmes de tranchée et un cinquième à deux ou trois kilomètres en arrière, se dirigeant jusqu'à Offémont par Tracy-le-Mont puis obliquant au sud-est par la ferme de Morenval pour atteindre Saint-Pierre, les Bitry et Saint-Christophe.

Offémont a moins souffert que les deux Tracy. En regardant ses grosses tours du moyen âge, songeons qu'une femme sinistre y conçut bien des projets criminels : c'est la grande empoisonneuse que fut la marquise de Brinvilliers.

A l'extrémité delà montagne de Soissons, au nord de ce qui fut Moulin-sous-Touvent... au nom d'une grâce si pittoresque et archaïque... apparaissent les ruines du village de Nampcel, de son église, de

son château. Ici la descendante des anciens seigneurs, M""* d'Evry, a rempli le devoir que lui dictaient ses pères. Elle a compris le bienfait de l'action, le puissant réconfort qu" on porte aux humbles. Au milieu des ruines elle a établi une roulotte foraine doù elle a porté des secours aux rares survivants qui circulent comme des ombres dans le désert. Comme beaucoup d'autres vaillantes Françaises d'ailleurs, auxquelles le permettaient les circonstances, elle a estimé sans doute que l'air du front était plus salutaire à l'ànie et plus vivifiant que celui (parfois trop sédatif peut-être ?) de la ciMe d'azur, de la côte d'émcraudc ou de la côte d'argent.

Le plateau qui, dans ces régions, s'étend des Tracy jusqu'aux confins de l'Aisne, rappelle véritablement « l'abomination de la désolation ». Une vaste lande morne qui évoque, il me semble, les paysages de France au lendemain de la guerre de Cent ans. Avec l'été les fleurs se sont flétries et les couleurs se sont éteintes. Au long des roules nous voyons ce que nous verrons dans le Noyonnais : les débris de la guerre : culasses d'obus, torpilles amassées, réseaux de fils barbelés que la terre semble avoir fait siens car leurs tiges brisées se confondent avec les tristes orties, les senneçons fanés, les bouillons blancs défleuris, les armoises argentées qui, pendant des lieues et des lieues, envahissent le sol jadis fertile d'où sortait le pain qui nous manque...

Çà et là une détonation dans le mutisme impressionnant de la terre. Des prisonniers allemands font sauter des munitions... Une colonne defumée noire monte vers le ciel chagrin... lit puis, i)rès de ce qui

PÈLERIXAGES AUX ENVIRONS DE COMPIÉGNE 91

fut Nampcel, une vision terrifipnte : là dans l'ondulement des collines, sous de grands arbres blancs dont l'écorce est enlevée, dont la tète n'est plus... des ruines bizarres. On dirait quelques ossements gigantesques plantés dans la lande ou d'étranges dolmens laissés par des peuples abolis dans cette zone du silence. Et, lorsqu'on apprend « ce que c'est », l'on a envie de saluer : c'est Moulin-sous- Touvent...

On a envie de saluer et l'occasion de le faire ne manque point car les tombes sont nombreuses. Simples tertres mais bien entretenus; deux symboles les décorent auxquels nous devons d'être ce que nous sommes : la cocarde tricolore et la Croix...

Ces croix je les ai vues un jour en un spectacle saisissant. Par un étroit chemin de terre qui montait, il me semble, de la direction de Blérancourt entre deux talus aussi dénudés que ceux de la Palestine, des hommes vêtus d'uniformes verts venaient à pas lourd, nombreux; et c'était comme une forêt de croix qu'ils portaient sur leurs épaules lasses... Ils s'approchèrent de la route de Nampcel elje distinguai mieux. C'était des prisonniers allemands qui, sur la tombe de nos soldats morts, venaient, sous les ordres d'un sergent français à fourragère rouge, ficher dans le sol du sacrifice le signe de l'expiation.

— Mauvaises têtes ces prisonniers, me disait un peu plus loin, un autre brave petit soldat qui surveillait une équipe dans le désert de Moulin-sous- Touvent. Ce sont les « indisciplinés » que nous employons ici à boucheries trous d'obus. Beaucoup tentent de s'évader.

— Travaillent-ils.

— Oh ! il faut bien, mais pour la plupart « ils n'ont pas de cœur ».

Ces hommes nous regardaient... L'un deux s impatienta : « Ah ça, dit-il en excellent français à ses camarades, n'avez-vous jamais vu une auto? »

Que pensaient-ils de nous? Quel mystère sous leur face large et puissante? C'était des vaincus et le Français s'apitoie volontiers... Mais d'un mot un excursionniste qui m'accompagnait — prisonnier pendant quatre ans en Allemagne — me remit au point :

— Sois certain, me dit-il, qu'ils i»cnsont à la revanche...

Un spacieux pavillon élevé à Nampcel par les ofticiers allemands mérite d'être conservé. Construit avec les pierres des maisons démolies, encastré dans le coteau qui le masque et le relie aux tranchées, recouvert dune terrasse de deux mètres d'épaisseur, il a l'aspcel d'une forteresse passagère.

Le blason de la famille de la Treille originaire d'un village voisin et anobli en Bavièreauxvm» siècle décore son « portail ». Sans doute un des membres de cette maison a-t-il voulu commémorer ici son retour — grâce à Dieu temporaire — au pays anceslral.

Nampcel étant en arrière des lignes allemandes, nous revenons, pour suivre la ligne du front à Moulin-sous-Touvenl, nous traversons la voie romaine (le Noyon A Soissons et nous gagnons Autrèches, qui, aux Allemands, demeura trente mois sous le feu de l'arlillerie. Son charmant clocher qui, pour sonner l'angelus aux fidèles endimanchés s'était paré depuis 1520 de fines dentelles de pierre, s'est effondré sous nos coups.

Celui de Saint-Pierre-Ies-Bilry au sud de Moulin — dans nos lignes — s'est de même effondré... mais arrêtons notre nomenclature. Elle n'a point de variantes. L'histoire de tous ces villages est la môme... Telle église est effondrée... Tel village est effondré... Le leit motiv est rigoureux : des pierres sur des morts.

... A Bitry signalons le tronc vide d'un gros arbre qui vit beaucoup de beaux actes. Ses branches, projetées dans toutes les directions comme celles de ces vieux arbres, « des pendus de Lorraine » qu'a immortalisés le burin de Callot, étaient le centre d'uneintenseactivité militaire. Un boyau débouchait à sa base, une porte donnait accès à l'intérieur, des étriers permettaient à l'observateur de se tenir à des hauteurs diverses pour examiner la plaine sur les branches...

Enfln la ligne du front franchissait j)rès d'Autrèches la limite des deux départements de l'Oise et de l'Aisne et se rapprochait de Fontenoy et de Vic-sur-Aisne.,. où nous retrouverions les mêmes paysages funèbres...

Revenons à Compiègne pour gagner Ribécourt et Lassigny.

Page 1