NOYON
ville un peu déchue où les vieillards parlaient encore de l'occupation allemandede 1870.
En août 1914 c'était une cité tranquille, heureuse et somnolente enchâssée comme une perle au centre des collines boisées qui, depuis le massif de Thiescourt jusqu'à celui d'Antrecourt, étageaient leurs verdures au-dessus des eaux de l'Oise et de la Vesle... Mais dès le 26 de ce mois l'inquiétude étreignit les cœurs. L'Etat-major de French arrivait, les habitants devinaient un mouvement de retraite et, comme les tristes oiseau.^ précurseurs de l'orage, défilaient dans les rues ces uialheureu.x convois de réfugiés belges et flamands que nous avons vus ailleurs.
Puis voici des blessés anglais... des troupes françaises... On pressent la ruée formidable de la « Bête »... Dans la nuit du 28 au 29 le maire M. Noël informe la population et il engage au départ ceux qui préfèrent éviter les aléas de l'invasion... C'est l'exode navrant, les wagons bondés, la fuite dans les forêts voisines... puis un silence de mort.
Un silence de mort troublé le 30 août par trois coups de canon et la vision infernale de deux uhians éclaireurs dont les lances étincellent au soleil... Dans la rue ils tuent un homme... Très bas vole un aéroplane allemand. Il surveille, tournoie, s'élève puis, comme un épervier aux ailes courbes, disparaît au loin et devient un point noir dans le ciel d'août qui, avec ses aurores roses et ses couchants ensanglantés, fut d'une beauté si insolente en cette époque tragique.
Et le défilé commence des soldats ennemis exténués, altérés, affamés et poussiéreux... si exténués disaient alors certains journaux (avec cet optimisme
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béat, différent de loptimisme clairvoyant, source de force) quils seraient en quelques semaines à bout de souffle et vaincus...
Ils devaient demeurer trois ans à Noyon.
Les offlciers d'avant-garde traînèrent avec eux jusqu'à Chiry le maire, M. Noël, sénateur, l'archiprètre et quelques autres Noyonnais emmenés à pied et rudoyés à coup de crosse.
Le défilé dura jusqu'au 2 septembre. Une partie des troupes descendait vers Attichy et Vic-sur- Aisne par Carlepont,Tracy-le-Val et Tracy-le-Mont, et aussi par Nampcel et Autréchcs et parDreslincourt. Des hommes de ces villages étaient emmenés en Allemagne. Des femmes furent contraintes à faire les besognes domestiques des Aliemands dans le long séjour au fond des carrières du Soissonnais.
Pendant toute la première quinzaine de septembre Noyon attend la délivrance. Dés le 14 le combat de Larbroye parait avoir i)our objet la libération de la ville. De l'étage supérieur de l'hôpital on suit des yeux la mêlée... Les blessés arrivent incessamment... le sang ruisselle dans les salles... Duclocher on voit la nuit des lueurs courir tout le long des crêtes boisées versCutsel Carlepont... Ce sont des batteries françaises... Plus près on distingue même les pantalons rougos. Est-ce la liberté ? Non... On entend le canon qui s'éloigne.,. le ciel s'obscurcit et s'harmonise avec le deuil des âmes... Sous la pluie qui tombe, des renforts allemands traversent la ville au galop, se dirigeant vers Pont-riivéquc. Le vent qui gémit s'engouffre dans les capotes trempées... et toute la nuit est morne... Alternatives angoissantes 1 Le lendemain la ville est en pleine
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mitraille. L'espoir renaît. Des blessés arrivent en foule qui disent rintcnsité de l'action de Cuts à Carl'epont, à Varesnes et àPontoise.
Espoir vain. Des commandements rauques, la rumeur croissante d"une armée qui s'organise. Les chants de victoire. Les pas scandés des hommes qui foulent le sol en maîtres disent le succès ennemi. Désormais les Is'oyonnais sont « en cage ». Us vont vivre « sous la botte ».
Tout de suite, avec leur merveilleux esprit d'organisation les Allemands s'installent militairement, établissent le ravitaillement, les services de tout ordre. Ils pillent méthodiquement et envoient en Allemagne les meubles, l'argenterie, le linge.. Les objets utiles à la guerre sont déposés à la Kommandantur. Bientôt ils s'organisent pour un « long bail », établissent un feld-lazaret dans l'hôpital ou de courageuses infirmières françaises sont demeurées au devoir. Les affiches comminatoires se multiplient. « Tout habitant qui essayera de démoraliser un soldat allemand en lui disant qu'il n'ira pas à Paris sera puni de mort. » Les amendes et les condamnations à la prison pleuvent malgré la lutte de M. Noël contre linjustice... Lisez Huit 7nois dans les iif/nes alltmandes de M. d'Armagnac et vous verrez ce qu'est la vie des infirmières demeurées avec M. l'inchon, président de la Croix-Rouge.
A chaque bombardement français les Allemands accusent les Noyonnais d'espionnage elles menacent de mort ou d'exil.
Ils se plaisent d'ailleurs dans le pays, vantent la « douce France», chassent, pèchent, se réunissent pour boire le Champagne, dont ils sont si friands,
à la Kommandantup ou dans le bel hôtel de M"» Delacharbonny qui fut occupé par le grand-duc de Mecklembourg, lequel en mit les meubles « en sûreté » à Babeuf...
L'un d'eux dit un jour à M^" de Brunier :
— Les forces françaises sont si faibles et les Français si ignorants de leurs intérêts ! Je vais vous dire une chose que vous ne croirez pas mais qui est réelle. L'Angleterre vous trahit. Vous n'avez qu'un moyen de lui échapper. Donnez la main à l'AUcmagnc. Nous écraserons l'Angleterre ensemble et nous nous partagerons la Belgique ensuite.
Un autre — compatissant — lui dit une autre fois :
— N'allez pas en Allemagne, madame, vous ferez un voyagé terrible de deux jours dans des wagons de bois et vous y trouverez des choses qui vous révolteront.
Deux jours !... Bien des Noyonnais — dont M. d'Escayrac — subirent un voyage de six jours dans des wagons à bestiaux par un froid sibérien lorsque les civils furent évacués en Allemagne.
Api'ès avoir été enfermé à Passel dans une misérable baraque, M. d'Escayrac, malade de privations, avait obtenu d'être transféré à Noyon chez M. Brière le banquier si dévoué à ses concitoyens. Il ne sortait jamais de la maison. Une seule fois il obtint d'assister à la messe pascale en 1915, mais fut suivid'un gardien.
Telle fut la vie d'un certain nombre de Noyonnais.
Les Allemands avaient pillé les coffres-forts le Ib novembre l'J14, les 6, 7 et 8 mars 1915... Aucune protestation n'avait été possible car la loi du plus fort... et l'on craignait pour les otages.
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En effet tous les soirs à 4 tieures, trois notables habitants étaient, pourvingl-quatre heures, enfermés A l'hôtel de ville et ce « service » n'était même pas épargné aux vieillards.
Le libraire M. Joseph Masson se vit condamner à vingt-huit jours de prison pour avoir été chercher au Libéral de l'Oise du papier destiné à l'exécution d'un travail que les Allemands, cependant, lui avaient commandé. La crainte des francs-tireurs obsédant toujours l'ennemi le jardinier Lemaire fut condamné à huit jours de prison et à 10 000 francs d'amende parce qu'un avait trouvé chez lui un vieux fusil de chasse hors d'usage.
Evidemment « c'était la guerre»: mais quiconque a eu contact même passager avec l'ennemi, avec l'Allemand du Nord surtout, est très frappé de son caractère. Sa puissance de mensonge est indéniable, il la considère comme une arme de combat. De là son extraordinaire méfiance. Gomme il nous suppose la même mentalité il nous croit très difficilement quand nous donnons notre parole d'honneur... il est porté à voir un espion chez tout civil inoffensif.
...Dès octobre 1916 les Noyonnais connaissent la nécessité pour l'ennemi d'un recul « sur une ligne désormais infranchissable ». D'ailleurs au début de 1917 plusieurs officiers disent ouvertement « Nous reculerons mais nous reviendrons ».
Peu h peu la ville se vide de civils. Ils sont envoyés en Allemagne.
A l'heure actuelle il est trop tôt ou trop tard pour écrire l'histoire de l'occuiiation allemandi\ ,1e ne sais sous quelle forme l'avenir cristallisera les faits qu'on raconte. Mais on s'étonne souvent de voir
que des événements auxquels on a assisté n'apparaissent plus soiis le même angle. La guerre d'ailleurs a faussé comme des instruments de précision nos vues sur toutes choses... mais il est permis d'espérer que ces trente mois d'occupation seront une leçon assez salutaire pour en éviter le retour :
A Noyon, comme dans les villages dont nous parlions plus haut, la haine — ne généralisons cependant pas — vise plus les chefs que les soldats. Une femme qui logea pendant bien des mois les officiers me dit que ces hommes étaient entre eux « d'une politesse exquise » mais se muaient en véritables brutes vis-à-vis des soldats et même dos civils quand on se refusait à leurs exigences. Les soldats, me dit-elle, c'étaient des martyrs et beaucoup d'entre eux ne se gênaient point pour exprimer leur désir de voir « Guillaume capout ». « Malhour, grand malhour », disaient-ils souvent en parlant de la guerre ».
Il est vrai ; mais une longue hérédité ne se lait point en un jour, même en un siècle; et quand on presse les ouvriers de Noyon de questions sur l'attitude allemande, la réponse est la même que dans toutes les villes envahies. « Souvent, me disait naguère un homme devant les ruines de sa cathédrale, ils étaient compatissants au pauvre monde mais devant les Français, monsieur, ils contaient des choses qui n'étaient jias à conter. L'un d'eux affirmait — c'était un vantard — qu'il avait coupé o.uOO arbres fruitiers. Puis il nous faisait accroire qu'il établissait des conduites d'eau quand il posait des mines sous nos maisons ».
Par ailleurs un vieillard, demeuré l'un des derniers dans la ville, médit avoir entendu cette phrase
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fameuse, ce mot d'ordre qui prouve à quelle discipline rAlIemand obéit jusque dans son langage puisque ce mot on Ta entendu dans tout le Nord : « Quand nous partirons nous ne vous laisserons ni pierres, ni briques, nous ne vous laisserons que vos yeux pour pleurer. »
Puis avec cette impartialité qui est dans le menu peuple il ajoute : « Y en avait des bons, y en avait des mauvais, mais tout de même ils ont fait une fameuse cochonn... dès 11)17 en nous enlevant vingtquatre jeunes filles. »
Pourquoi en évacuant Noyon au printemps de 1917 se contentèrent-ils d'abattre les arbres séculaires du Tour de Ville et de faire sauteries carrefours et les ponts? Pourquoi se contentèrent-ils de forcer les rares coffres-forts qu'ils avaient épargnés ? On ne le sait pas encore. Quelques historiens de guerre — rares — ont écrit que les Allemands (luthériens et catholiques d'ailleurs) avaient voulu respecter la ville de Calvin au moment où ils s'apprêtaient à fêter œcuméniquement en octobre 1917 le quatrième anniversaire de la Réforme. C'est absurde, avouons-le, et aucun catholique intelligent n'admettra cette version tendancieuse. Il convient, d'une I)art, d'écrire l'histoire avec impartialité et, d'autre part, il serait heureux, surtout avec les Allemands, que nous cessions de mêler les raisons sentimentales aux nécessités stratégiques.
Le temps leur manqua-t-il? Furent-ils arrêtés par ce fait que nos postes d'observation voyaient tout ce qui se passait dans la ville? liurent-ils un intérêt militaire k dissimuler leur mouvement de repli? Autant de questions auxquelles ce modeste bon livre n'a point la prétention de répondre.
Noyon se réveilla de son cauchemar. Le bleu horizon de nos soldats, qui semblent vraiment s'être vêtus d'un pan du ciel pour mieux sauver notre terre, y jeta sa note purifiante. Nivelle y était entré le 20 mars, et Humbert y établit son quartier général à la place de celui du maréchal de Moltkc en 1914. La ville, ayant relativement peu souffert des batailles, reprit son animation. Des civils revinrent et la circulation fut intense dans cette capitale d'un vaste secteur où la puissance de la vie reprit ses droits comme après une éruption, sur les flancs du Vésuve ou de l'Etna...
Un orgue portatif remplaça, comme un parent pauvre, les orgues de la cathédrale que les Allemands avaient volées ; les militaires donnèrent des concerts spirituels, et d'autres un peu plus profanes... Les pâtisseries furent assiégées comme des fortins ennemis, la Comédie-Française vint en 1917 distraire les soldats au repos après le miracle de labeur, de courage et de patience que représentait, non loin, la guerre de tranchée.
Puis brusquement l'orage creva sur Noyon. Le 2.*) mars 1918, l'armée Humbert l'évacua pour en éviter la destruction sous le bombardement. Quand les Anglais se replièrent, les avions allemands « arrosèrent » la ville et, pendant quatre mois, celle-ci demeura en bordure des lignes. Pour la reprendre Humbert procéda à un encerclement qui se ferma au faubourg d'Happlincourt ; et Noyon fut entre dcu.\ feux car les Allemands liraient du haut du mont Saint-Siméon qui domine la cilô. Nous avons dit la puissance terrible de ces batailles. Noyon fut. hélas! incendié en p.irtic mais la France fut sauvée.
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Ici la plume s'arrête... Comment décrire des ruines et toujours des ruines?... La vision de Noyon est une vision d'épouvante, et cette épouvante est telle qu'elle ne nous atteint plus à force de nous dépasser... Depuis cinq ans nous avons vu trop d'horreurs... Dieux! ce n'est point dire qu'elles ne nous touchent plus... Mais elles sont en quelque sorte trop grandes et trop multiples pour que notre chétif cerveau les puisse enregistrer... En France, nous marchons un peu comme des automates dans une sorte d'hypnose, et en face de ces tombes, de ces écroulements qu'a payés la victoire nous nous demandons parfois si nos yeux ne nous trompent point, si nous n'allons pas nous réveiller d'un invraisemblable cauchemar.
C'est l'impression qu'on ressent en descendant de Pont-i'Evêque sur Noyon...
Impression bizarre. Dans les villages du front on se sent en quelque sorte enveloppé d'une atmosphère sournoise. On devine plus qu'on ne voit dans les vallées et dans les bois, les trous, les gueules d'où crachait en tapinois la mort; et l'on s'étonne moins que ces villages soient morts eux-mêmes depuis cinq ans. Mais Noyon offre si j'ose ainsi parler l'aspect d'une ruine plus « neuve », d'une ville bien vivante qui fut rapidement et récemment « assassinée » bien ouvertement, au grand jour, en pleine fête de la nature estivale. Et le contraste vous assomme d'un coup de massue.
Parcourez à Noyon les rues qui ont le plus souffert, la rue Saint-Eloi, la rue (jes Merciers, la rue de l'Evèché, la rue du Nord, la place de l'IIùtel-de- Villc, la place de la Calliédrale, etc.
Les maisons qui demeurent drbout dans le chaos
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sont encore toutes pantelantes. Un rideau qui flotte, un- papier de tenture dans une chambre à ciel ouvert, un drap de lit qui tombe en lambeaux sur le pan de mur d'un immeuble coupé en deux... tout indique la fin subite d'une ville qui se reprenait tandis que sur le seuil des villages du front on lit les traces d'une agonie plus lente.
La place de IHôtel-de- Ville — bijou de la Renaissance — est particulièrement saisissante à voir. L'édifice en ruines est encore là mais sa façade est criblée comme un visage marqué par la petite vérole. La gracieuse fontaine qui ornait la place est informe, déshonorée.
Je demande un jour où est la maison de Calvin.
— Oh ! c'est pas la peine de la chercher, me dit un Noyonnais. Elle est pareille à tout çà...
« Tout çà » c'est le dédale des éboulis au travers desquels on parvient à la cathédrale. Autour de celle-ci les maisons de chanoines foufes semblables, petites, cachées derrière leurs énormes porches aux nobles piliers formaient jadis un hémicycle d'une grâce incomparable.
... Là encore ce n'est plus que visages morts, évocateurs de la grande misère de guerre... Retournez-vous. Regardez la cathédrale...
La richesse du passé noyonnais se lisait sur cette église où se mariaient heureusement le pleincintre et le gothique. Les hautes tours carrées, la salle capitulaire. le clollre, l'exquise « librairie », maison de bois datant du régne de Louis XII blottie au creux de labsicke, étaient des chefs-d'œuvre très purs de l'art français. Le chœur est remarquable par la beauté de sa voûte, de ses galeries, et l'élégante hardiesse des colonnes annelées qui le sou-