EXCURSION A CHANTILLY LE GRAND QUARTIER GÉNÉRAL
Un touriste auquel le temps manque pour gagner le nord de l'Oise, et qui désire à la fois écouter les voix du passé sur une terre fertile en souvenirs et connaître les traces fumantes et sanglantes laissées^ par l'Allemand, ne peut mieux faire, il me semble, que de visiter Chantilly, Sentis et les villages du Valois.
Le 3 septembre 1914 les ennemis, dont certaines patrouilles devaient descendre jusqu'à Ecouen. pénétraient à Chantilly et disaient aux administrateurs et conservateurs du château, MM. Berger, Lafenestre et Maçon que si un seul coup de fusil était tiré le château serait bnile et le personnel fusillé. Ils braquaient leurs pièces sur ce pur bijou de l'architecture française. Les galeries, dont les murs sont couverts de nos belles toiles historiques, étaient couvertes de paille pour le logement des troupes. Mais l'attitude ferme et digne du maire, M. Vallon qui se constituait otage, de son conseil municipal et de ses adjoints, de M. Duplaquet, conservateur des forêts et des trois hommes dont j'ai cité les noms en imposaient à l'ennemi. Un lieutenant dit même à M. Maçon : « Que c'est beau I Quel
dommage s'il faut détruire tout cela ! » et les officiers parurent impressionnés devant le buste de M. le duc d'Aumale qu'ils saluèrent.
N'empêche qu'ils traînaient à leur suite un malheureux enfant de dix-sept ans cueilli sur la route, accusé faussement d'espionnage et qui semble bien avoir disparu en quelque drame mystérieux et sanglant...
Le 9 septembre les zouaves de Saint-Denis venus en automobile débarrassèrent Chantilly de sa troupe d'occupation. Le château, dont beaucoup de merveilles avaient été hâtivement mises en sûreté, ne fut point pillé par l'ennemi. Et parlant de M. Maçon, Frédéric Masson, le grand patriote amoureux de notre sol et de ses trésors artistiques, a pu écrire : « Si le château subsiste ce fut bien grâce à celui qui en a reçu la garde de son prince et qui y est resté serviteur admirable, historien fidèle, guide charmant el, on peut bien le dire à présent, soldat intrépide. »
Quiconque désire visiter le château de Chantilly reconstruit par M. le duc d'Aumale doit se munir du guide nécessaire. 11 saura que son parc et sa lorèt, ses eaux rebondissantes et claires, ses charmilles touffues et ses verdures majestueuses ont vu passer l'histoire de France, ont toujours été le lieu de choix où nos Grands venaient écouler les volu|)lueux soupirs de la nature ou la sonnerie du cor au fond des bois. Après les d'Orgemont et le fameux connétable de Montmorency, les Condé y rapportèrent leurs lauriers et les jardins incomparables de Chantilly, la maison de Sylvie de romanesque mémoire, le hameau. Elle temple de l'Amour fureni au wii" et au xviu» siècles le cadn- des plus
belles fêtes du monde qu'honorèrent de leur présence les plus grands rois de la terre.
Or voici maintenant que Chantilly, illustre dans le passé, devient célèbre dans le présent puisque la présence du G. Q. G. en fit longtemps le « cerveau de la guerre ».
Le général Joiîre installa le G. Q. G. en dyi4dans l'hôtel du grand Condé dont la très imposante laideur écrase de sa lourde masse la petite ville harmonieuse et rythmée... Il convient de visiter ces lieux historfques : Le commandement prit, dans un bâtiment à gauche de la grille donnant accès sur la cour d'honneur, la place du bar où désormais les gendarmes délivrèrent des sauf-conduits aux habitants, lesquels apprirent avec résignation qu'ils ne devaient plus circuler entre 8 heures du soir et (i heures du matin.
Les divers bureaux se répartirent dans l'hùtel. Le rez-de-chaussée fut affecté au courrier pour l'enregistrement des i)ièces, le premier étage fut réservé à Joffrc et à d'autres services. Le « grand-père Joffre » s'accommodait pour lui d'une pièce exiguë au fond du couloir à droite ayant vue sur la pelouse et un coin de la forêt. Plus lard il transporta son cabinet dans la villa Poiret où il habita, boulevard d'Aumale, à 100 mètres du G. Q. G. I>uis, en IVIo. legénéral Pelle, succédant comme major général au général Belin,vinthabiterceslieuxetfut suivienl91tj parle générai de Gasteinau. Du G. Q. G. (bureau des opérations situé au bout du coulpir du premier étage à gauche sous la surveillance de gendarmes terribles) partaient les officiers brevetés qui allaient au front se rendre compte de l'exécution des ordres du généralissime. Les habitants de Chantilly avaient
surnommé les Missi dominici ces membres de l'aristocratie militaire et s'efforçaient de leur arracher les nouvelles. Cette institution des officiers de liaison fui totalement modifiée en 1917 par le général Pétain.
Le second étage tenait le service du matériel et le troisième celui des renseignements qui éraigra bientôt au quatrième étage. La sûreté générale avait là des représentants discrets chargés de conserver intacte la réputation du G. Q. G. et de scruter jusqu'aux visages des voyageuses.
Le bureau du théâtre des opérations extérieures, installé au début de l'JlG au quatrième étage, devait mettre aux mains du généralissime le moyen de conduire la guerre sur les théâtres étrangers et de coordonner les efforts de la coalition.
Bien souvent à Gliantilly on voyait le général Joffre. A une heure et demie il faisait sa promenade quotidienne dans la grande allée du Bois Bourillon. Puissant et massif, les mains derrière le dos, l'air « bonhofiime » et sans morgue, il marchait, la jambe gauche légèrement en retard. Son compagnon, le général de Casieinau, petit, robuste et \ii le précédait généralement d'un mètre, fauchait les herbes avec sa canne puis, brusquement, se retournait et se mettait au niveau du grand chef. Ils s'asseyaient un quart d'heure sur un banc de l'allée des Aigles. Les forestiers, aux carrefours, présentaient les armes, les promeneurs saluaient respectueusement et recevaient en échange un sourire affable et comme « ensoleillé » de Castelnau. Deux messieurs d'allure discrète ne quittaient guère nos illustres cl représentaient la vigilante Police. Souvent aussi Jolfre se promenait en automobile avec un officier d'état-niajor. Peu disert, ayant besoin do
- réparer par le silence son travail cérébral il s'y laissait volontiers aller à cet état de quiétude qui confine de bien près le sommeil. Quand Foch venait h Villemétrie et allait causer avec Joffre des affaires de l'Etat, il partait généralement en automobile avec lui pour les étangs de Commelles — ce site ravissant qu'on peut aisément visiter à 1 kilomètre de Chantilly. Là, ils se promenaient à pied tous deux et la marche réussissait en perfection au général Joffre qui causait avec une précision, une netteté et une clarté remarquables. Chez ces deux hommes ennemis des vains palabres et des fleurs de réthorique dont trop souvent nous nous payons, chaque mot « portait » comme une balle qui ne manque point son but, et cette forêt de Chantilly dont la solennelle beauté avait connu le passé de la France vit se préparer l'avenir du monde...
En décembre 1916 — sous le général Nivelle — le G. Q. G. fut transféré à Beauvais, puis à Compiègne où nous le retrouverons. En mars 1918 Péfain... froid, réservé, presque timide, charmeur quand il se laisse aller à causer... avait installé son commandement dans cette ville — villa du Bois Saint- Denis. Il y vint régulièrement pendant la période tragique de mars à juillet 1918, rayonnant de là dans toutes les armées, réunissant ses généraux en conseil sous les ombrages qui retentissaient la nuit du désobligeant fracas des bombes d'avion dont Greil et Chantilly reçurent leur jiart. Après l'armistice son quartier général revint de Metz à Chantilly mais les services y sont peu nombreux et la ville naguère animée parles 4U0 ofiiciers, les 800 secrétaires et hommes de troupe qui formaient les contingents du G. Q. G. s'est à nouveau endormie,
A. DK MAflirOU!iT. A
repliée comme un petit Versailles dans ses somptueux souvenirs.
... Si le temps ne vous fait point défaut, ù voyageurs, vous pouvez aller rapidement de Chantilly à Creil où vous trouverez les traces de la barbarie allemande de 1914.
En 1914, toujours sous le fallacieux prétexte que des francs-tireurs avaient visé leurs troupes (ils avaient cette véritable hantise entretenue en haut lieu), les ennemis, malgré la courageuse attitude du juge de paix M. Verlé, qui remplaça toute une municipalité, brûlèrent cinquante maisons de la rue Gambetta et assassinèrent froidement un nommé Alexandre, le débitant Brèche, le mécanicien Amédée Parent et les nommés Victor Gelée et Frédéric Oderaer. Si nous avions le temps de remonter vers le nord-ouest de l'Oise et de rappeler diverses phases de l'attaque brusquée, nous aurions d'ailleurs à conter d'autres faits, analogues... et je m'étonne mui-mème de les signaler sans un mot de pitié ni de colère apparente. Mais ceci implique une observation psychologique qui met l'Allemagne au ban des nations : Les ennemis par tous les procédés qu'ils ont employés depuis cinq ans nous ont rendu « familières «des atrocités qu'avant 1014 on aurait cru impossibles en plein xx" siècle. Ils nous ont habitues^ — le mot est horrible et cynique
1. Le « sac » de Creil, les horreurs coniinises par les Allemands dans l'Oise mériteraient un cliapitrc spécial. 11 faut nous borner. Lisez le /tajj)iort of/icit-t sur les atrocités allemandes et le livre déjà rite de M. Edouard Blauc. L'hisloire de Creil en 1-914 serait à faire. Souhaitons à ce sujet la |iublicalion de l'inléressanl manuscrit du M . de Slu|i|ielLMrc. Il me fiindrait aussi parler des bombardements par avions de Heauvais et autres villes et villiiqos pondant la doinifre «liirée do 1» (fuerie, nie. etc.
mais il faut avoir le courage de le prononcer — à cette atmosi)hère de crime; et tout en faisant jaillir chez nous d'admirables poussées d'héroïsme ils ont assumé une responsabilité terrible : Non seulement ils nous ont rendus justement durs en nous forçant à certaines représailles, mais leur exemple de régression et de barbarie a tendu pour fausser le sens moral des nations à abaisser la conscience humaine.
... l)e Chantilly nous suivons le cours de la Nonelte envahi en lyl4, nous passons par Saint- Maximin, résidence de M™» la duchesse de Chartres demeurée là en vraie fille de France pendant l'invasion, Saint-Léonard, Saint-Nicolas où habita l'abbé Prévost auteur de Manon l.escaut ; et nous arrivons à Senlis, le « nouveau Louvain français » auquel je consacrerai des pages un |)eu longues, d'abord parce qu'on ne peut essayer de bien décrire que ce qu'on a vu soi-même; et ensuite parce que cette ville est la première qui fut méthodiquement incendiée, celle dont le maire fut assassiné froidement...