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CHAPITRE IV

Discrètement abritée à l'ombre de ses forêts, entourée de coteaux modérés, dans un paysage gracieux, souriant et raisonnable, la ville de Sentis, avec ses 7.000 habitants aussi paisibles que leur ciel est doux, jouissait avant la guerre d'une réputation presque unique à 40 kilomètres de Paris. C'était, a dit André Ilallays, « une des rares petites villes qui ait pris son parti de demeurer à la campagne ». Avec ses noms de rues bizarres et discrets qui semblent remonter au temps que la reine Berthe filait, elle tenait à sa tranquillité un peu trop molle. Elle n'avait rien de belliqueux ni d'arrogant, lille était par définition >( inoffensive ». « ayant le goût du chez soi », l'amour de la paix et, entre toutes, elle était la mieux désignée, par sa douceur, pour éviter les brutalités de l'ennemi.

Depuis longtemps elle avait cessé d'appartenir à l'histoire, mais elle avait ses chantres et ses poètes. Gérard de Nerval y avait goûté « la voix expressive et le soupir des campagnes du Valois «et c'est au sujet de José Maria de Heredia qui, dans son enfance, avait quitté les splendeurs tropicales de son lie pour étudier au collège Saint-Vincent, sous

la lumière voilée de nos saisons incertaines que Maurice Barras a su parler de l'automne qui enveloppe Sentis d'une douceur el d'une tristesse incomparables, dune mélancolie tendre et chantante quand les grands bois commencent à s'effeuiller et quand les cloches résonnent à travers les brumes d'octobre.

Cette poésie des bois qui jette à l'entour de Senlis sa note d'or et de rouille sur la mélancolie des plaines, elle a été célébrée par le même André liailays qui a compris combien notre cité était tortueuse, taciturne et charmante avec ses pavés moussus, ses ruelles désertes, ses vergers fleuris, ses logis anciens, son graiid clocher d'un essor magnifique et parfaitement rythmé dominant les campagnes qui ondulent à l'infini.

Or c'est dans ce cadre de choix ((ue devaient, au début de la guerre, se dérouler des scènes d'horreur dont nous avons le devuir de ne jamais effacer le souvenir.

Senlis est maintenant entré dans l'histoire mais aussi dans la légende. Tous les documents n'ayant point encore été versés au dossier il serait prénia- . luré d'écrire l'historique total des faits qui s'y sont déroulés... Beaucoup les ont déformés — et je me contenterai ici de conter quelques épisodes et de soulever un coin du voile :

Le 31 août nous entendons le canon, les rumeurs les plus contradictoires circulent, la municipalité ne reçoit aucune instruction, aucun ordre et dans le torrent qui déferle il lui faut suffire — ce qu'elle fait — à la plus accablante des lâches. La longue caravane des populations du Nord qui fuit devant

l'ennemi offre un spectacle poignant, les rues sont encombrées de véhicules indescriptibles, les Anglais cantonnent puis reculent. Le lendemain la voix superbe du canon se rapproche et fait trembler la terre. De graves questions s'agitent. Le maire est M. Odent dont le nom a passé à la postérité comme celui d'un martyr. A ses rares vertus personnelles il joint des qualités ataviques. Son aïeul, maire de Senlis, s'est distingué pendant le choléra de 1832 ; son père, également maire de Senlis, s'est constitué otage en 1870. 11 s'apprête au môme chemin de croix, ayant le pressentiment très net de sa fin prochaine et demeure au poste avec ses fidèles adjoints MM. de^Parseval et M. Robert, son zélé secrétaire de mairie M. Calais, divers membres du conseil municipal et d'autres citoyens courageux que je ne nommerai point, craignant de tomber ici comme ailleurs dans le désolant écueil des omissions, terreur des écrivains de bonne volonté.

Le 2 septembre, l'ennemi est aux portes de Senlis, en pleine bataille. Les troupes françaises évacuent la ville. La population, en quelques heures, se réduit à l.OOU habitants. Le départ des typographes auxquels on voudrait s'adresser ne permit point, dans cette irruption si brusque, d'imprimer l'affiche dans laquelle on voulait prier les habitants de livrer leurs armes à la mairie. Quiconque n'a pas été Ici ne peut pas juger de reffroyable rapidité du drame, de la puissance du cyclone qui s'abat sur nous... Nous apprenons dans la matinée qu'on va bombarder la ville et chacun se demande le but de cette aggression contre une cité ouverte. Plus tard seulement nous saurons que l'ennemi cherche à s'assurer si notre arrière-garde est demeurée

dans Scnlis après le combat de Charriant et des plaines du Valois.

Vers 2 heures mon frère et moi allons frapper à la porte de la mairie et nous la trouvons fermée. Je signale ce fait parce qu'il a son importance : M. Odent s'était offert en holocauste. 11 ne demandait point qu'on l'entourât. Sentant venir la mort il dira quelques instants plus tard : « Une seule victime suffit »... A M. Michel Robert il a confié la mission de surveiller d'importants embarquements qui le retiennent à la gare jusqu'au départ du dernier train. Quant à M. de Parseval il a trouvé, à 2 heures, la mairie porte close et tandis que les premiers obus tombent sur la ville, soucieux de demeurer auposte, il a dit aux rares habitants qui ferment leurs magasins, ou rentrent chez eux : « Si l'on a besoin de ma personne on est assuré de me trouver chez moi. »

... Le bombardement commence son œuvre. Un pompier M. Dropsit est frappé à mort devant la porte de la mairie, frappé à mort aussi le gardien du cimetière M. Boulanger. Dans les rues je m'aperçois nettement que les Allemands visent le cœur de Sentis et prennent pour point de repère la cathédrale qui recevra plus de 60 obus.

Je ne puis signaler les dévouements. Us sont nombreux. C'est à qui offrira sa cave comme heu d'abri... et encore une fois je me bornerai à conter ce que j'ai vu — relativement peu de choses — comme un témoignage consciencieux écrit en première heure. Qu'on me permette donc de relever ici quelques notes rédigées en hâte le 5 septembre dans un cahier que je cachais chaque soir.

« 2 septembre. — Vers Irois heures, retour de cliet moi à Saiiit-Vinceut, 2 ou 300 personnes sonl parquées dans les souterraius. Beaucoup y coucheront le soir. Dans l'un d'eus un malheureux blessé amené la \eille et descendu sous nos yeux de l'ambulance ' à cause des bombes, agonise lentement. Dans un coin, pr^^is du mourant, M. le Supérieur donne une absolution et un frère aine bénit son cadet. Le blessé râle et meurt... Nous cherchons à calmer les mallieureux eu allant d'un souterrain à l'autre..., il faut s'aplatir contre les murs car les balles siffleront bientôt.

« ... Voici o ou 4 heures. Pierre le concierge vient nous dire qu'un régiment descend en bon ordre la rue de Paris- C est consommé. Ils sont chez nous. Mais, dit-on, ils vont traverser la ville sans commettre d'Iiorreurs. lis paraissent calmes... Je monte avec mon frère au 3= étage. Vision radieuse de soleil... Mais que se passe-t-il ? Cn feu nourri, un crépitement sans arrêt... un bruit de mitrailleuses puis, pendant des heures un joli bruit, un petit crissemeul dans les airs. Ce sont des balles. On va, on vient, la chanson des balles ne s'arrête pas, l'une d'elles vient s'aplatir près de l'abbé Bressou très digne en ces journées et de mon frère. Tout à coup une véritable ruée de malheureux vers nous ! « Les Allemands ! I/Cs Allemands ! j> Ils frappent à la poterne. Au rez-dechaussée de l'ambulance, je rejoins une sœur infirmière qui soigne un blessé allemand. Nous sommes abrités par des matelas devant les fenêtres car les balles ne s'arrêtent pas... Près d'une heure s'écoule. Lentement le crépus^ ule monte. Un ne sait ni ce qui se passe, ni ce qui a causé cette bataille ((uaiid, sur les remparts nous entendons, Mère Joseph et moi, un commandement, un cri rauque qui est comme le signal de la prise de possession. Le cœur se serre... je monte aux fenêtres de Saint-Vincenl. Sur le cours, au pied de la maison, une longue file de corps immobiles et poussiéreux couchés par terre et semblables à dos sacs. Ce sont des soldats allemands qui se reposent... Au loin, le magasiu a fourrages est en llaniines. Ca v est...

I. Dans cette maison, M. Faulrat, président de la Croix- Kouge, déjà otage et prisonnier eu 1670, avait réussi à maintenir un groupement hospitalier bénévole qu'assistèrent MM. les abbés Conçu et Bresson, des religieuses et plusieurs bonne» volontés privées. J ai douiié plus do détails sur ces faits dans la collection des l illes iiieurtriex, Seulis et dans un volume le Drame de Sentis. CI. aussi les travaux de MM. Fautral, l'abbé Cavillon, de Noussannc, etc.

SENLIS, « LE LOrVAIX FRANÇAIS » 41

« La soirée vient. Je dine avec la sœur cl je veille, seul, un blessé alleinauj, en attendant les évéuements et peut-être les Allemands s'ils viennent... Le temps est long et par la dernière fenêtre de la salle, je vois une lueur de plus en plus rouge. C'est loule la rue delà République qui flambe. Ils eut promené leurs torches. C'est atroce et splendide.

i' ... A|)rés cela d autres visions horribles. Un blessé nous arrive dans la pénombre de lambulance. On le déshabille... Jamais je n'oublierai la figure ccnvulsée de cet homme, sou corps sanglant, ses entrailles ouvertes... Les ennemis l'ont achevé en lui tirant six coups de revolver dans le ventre et plus bas. 11 a sa connaissance, il souUre le martyr et il demande uu médecin. Comment avoir celui qui reste dans une \illc en flammes et sans doute envahie ? »

Un sous-officier allemand entre alors clans l'ambulance et exige de la part de son général demeuré dans la journée au Grand-Cerf, que deu.x hommes soient ses otages, ou plutôt ses « garants » et le reconduisent au bout de la ville, à l'hôpital Saint- Lazare où il parlera au major allemand. Il est d'ailleurs interdit par les Allemands de circuler dans la rue de la République en flammes où M. Garcel — autre brancardier volontaire — et moi nous allons suivre ce sous-oflicier qui a l'air plus méfiant ([ue méchant. 11 est ivre. Baïonnette au canon il demeuré « en arrêt » à chaque coin de rue.

Il Nous arrivons rue de la République. Jusqu'au faubourg Saint-Martin ce n'est qu'un immense brasier. A droite et à gauche nous sommes « inondés » de lumière par les maisons qui flambent, crépitent, s'écroulent. Par les vitres brisées, Je vois les meubles qui flambent, les cheminées qui tombent... Notre conducteur se fait un plaisir de nous montrer avec admiration les flammes partout. Il s'excite, nous demande des choses que nous ne comprenons pas, nous fait signe d'entrer dans une auberge toute noire épargnée par les flammes, nous demande — eu vain bien entendu — des allumettes. Plus loin, dans un petit lotéiieur coquet éclairé encore — ironie — par le gaz allumé, il nous fait encore entrer. On se demande un peu

ce qu'il veut. M. Carcel lui montre que les murs sont en flammes et que le plafond pourrait hieir- s'ùcrouler. Il n'en a cure. Tranquillement il ^ide le bureau et il prend une lorgnette, puis il nous dit « Gut gut » en la braquant sur b brasier. 11 ralentit beaucoup sa marche, musarde. M. Carcel, qui est un esprit réfléchi, croit bien que nous ne reviendrons pas... Nous marchons depuis quinze ou vingt minutes. Maintenant il y a des choses noires par terre. L'une est calcinée à demi. L'homme va de l'un à l'autre, nous les détaille au long du chemin. Ce sont des cadavres. Ça paraît très petit...

11 11 nous montre le corps d'un malheureux ouvrier nommé Eckès, qu'il avait tué dans la journée. Nous ne sûmes d'ailleurs que plus tard qu'il était le meurtrier. Aux dépouilles d'un soldat mort, il arrache sa ba'ionn'3lte et il la brise. Plus bas encore un hussard râle sur le trottoir. Une maison est épargnée. Cela ie rend songeur, n Franzose ? v demande-t-il. « Américaine », lui dis-jc au petit bonheur. Hélas I elle ne sera pas épargnée le lendemain car l'incendie est méthodique.

« Enfin nous arrivons à l'hopitAl encombré de blessés, nous essayons quel((iies vaines paroles en faVeur de la ville, vainement aussi nous recherchons Pierre, le concierge de Saint- Vincent emmené par les Allemands et nous obtenons de l'ennemi l'autorisation de ramasser le vieillard inolTensif, un nommé Rigaud, massacré par les Allemands, qui devait mourir quelques jours plus tard. Le courageux aumônier, M. Cavillon, une Française M°" Woiinier. les sœurs nous content à voix basse la fureur des Allemands et tout ce que nous ignorions de la bataille et nous revenons dans la ville solitaire par la voie embrasée.

« Pas une âme, pas un bruit si ce n'est ielui des flammes. Ça brûle sur notre chemin d'un feu d'enfer. 11 doit être minuit et demi. M. Carcel et moi nous croyons vivre un rêve.

« A Sainl-VIncenl nous apprenons que le concierge n'est pas rentre et que peut-être il est au couvent Saint-Joseph. Là aassi est la religieuse qui peut soigner notre pauvre mourant et ma mère... Nous continuons donc noire course. .\u prlsbyt^rc (devant lequel nous passons) une bougie vacille ilerriére une fenêtre, falote sous ie clair de lune. Nous entrons i>our donner des nouvelles au pauvre curé solitaire et courageux. Le soir même, il a été mandé au Grand-Cerf sous peine d'être fusillé'.

1. M. l'abbé Dourlient, nommé depuis lors prélat domestique de Sa Sainteté, nous coula alors sou entrevue avec les odiciers allemands. Une première fois il avait été surpris par l'ennemi

Il se considère comme otage car on lui a dit qu'on reviendrait peul-èlrc lo clicrclier. « Pauvre ville, pauvre ville ! lui ont dit poliraciit des ofliciers. — Pourquoi ? — Parce qu'elle va être iaceodiée à cause des hommes qui ont tiré sur nos officiers », lui ont-ils répondu. Courageusement il a intercédé auprès du général. Ensuite à Saint-Joseph [cette maison se distingua dans la journée du 27 septembre et deux sœurs, dont la mère supérieure, reçurent la croix de guerre] accueil ému et sympathique... et retour avec la sœur infirmière. ><

« I.a ville est morne et lugubre malgré les lumières quirestent allumées par ordre des Allemands dans chaque maison, notamment à l'hôtel de ville où nous moutons, une llaque de sang macule la place Henri IV et, quand nous arrivons à Saint- Vincent, le « blessé achevé par les Allemands vient de mourir n.

Je me suis étendu sur cette nuit dramatique. Chacun doit porter son témoignage personnel rfe!;anf le tribunal de l'histoire. Résumons maintenant heaucoup ■plus imparfaitement les scènes auxquelles je n'ai point assisté.

En entrant dans Senlis les Allemands ramassèrent au hasard plusieurs ouvriers pris sur le pas de leurs portes qu'ils emmenèrent comme parangons ou boucliers vivants en tète de leurs troupes. Plusieurs, comme on le verra, furent tués par eux et par les balles françaises. Ils descendaient la rue de la République et la rue de Paris, quand plusieurs retardataires de notre arrière-garde demeurés cachés au

alors que, dans la cathédrale, il observait — du clocher — la bataille. Les officiers l'accusèrent d'y avoir monté lui-même une mitrailleuse, d avoir laissé tirer 1rs civils, etc <■ Demain, dirent-ils, il ne restera pirrre sur pierre de Senlis. Nous voulons eu faire un nouveau l.ouvain. n M. le curé de Senlis donna sa parole d'honneur que personne n'avait tiré du clotber, intercéda avec véhémence en faveur de ses paroissiens, demanda qu'on épargnât la ville. « Vous prêtre calholifiue, je vous crois, dit l'un d'eux. Je suis proche du général... Je tâcherai ». Dans une série de conférences Mgr Donrlirnt a rappelé ces faits tragiques.

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bas de la ville tirèrent sur eux et leur tuèrent un officier. Ce fut le signal du massacre des civils et l'incendie méthodique. D'autre part, les troupes françaises repliées dans les bois de la Muette, à bOO mètres au sud de l'hôpital Saint-Lazare qui est la dernière maison de Sentis sur la route de Paris, suite de la rue de la République, engageaient un combat avec les Allemands massés au bas de la ville qui dura fort avant dans la soirée et les tenaient en échec.

11 est malaisé de suivre l'ennemi dans chaque quartier de Senlis et de préciser tous les faits tant la rapidité des événements déconcerta toutes les tentatives d observations. Avant le combat un général ou un colonel suivi de plusieurs officiers arriva devant la mairie après que le bombardement eût cessé. 11 demanda à M. Odent — qui fil prévenir M. Calais — si la ville était paisible. La réponse fut aflirtnative et certes tout autre Senlisien eût répondu de même. Il demanda si Senlis était vide de troupes. M. Odent le croyait, comme nous tous, car personne ne pouvait supposer que des retardataires demeuraient dans le faubourg Saint-Martin situé près de l'hôpital Saint-Lazare et très éloigné de la mairie. M. Odent et M. Calais qui se dévoua pour essayer d'assurer le service du gaz à travers la mitraille lurent emmenés au Grand- Cerf « pour commander un repas de trente couverts ». Mais subitement les premiers coups de feu qui éclatèrent décidèrent de son sort et le conduisirent au martyre. Il fut conservé prisonnier jusqu'à l'heure sinistre où l'ennemi l'emmena en automobile à Chamant. Là nous le retrouverons suivant son chemin de croi.x. Le drame fut si inattendu, qu'au-

cun Senlisien ne put se douter dans la ville en flammes que notre infortuné maire attendait la mort dans cet hôtel.

Cependant, je l'ai dit, les Allemands « cueillaient » çà et là des otages dont le nombre grossissait celui des boucliers vivants de la première heure. Le concierge de Saint-Vincent dont jai parlé, Pierre Dauchy, était saisi puis emmené à Chamant. Sa femme était mise avec d'autres habitants devant les troupes. Sa petite fille de quatre ans avait le genou abîmé par une balle française... et plus tard des officiers de nos armées nous ont conté leur horreur en voyant ces malheureux civils derrière lesquels s'abritaient les Teutons. Des soldats entraînaient un ancien charcutier, M. Painchaux, qui fut blessé, et sa femme. « Si vous êtes tués, disentils, ce sera par vos amis les Français. » M. Dupuis, secrétaire de la Croix-Rouge, est également appréhendé malgré son brassard. MèTVie sort est réservé à M. Maiirice, greffier de la sous-préfecture. Détail intéressant : M. Maurice fut saisi au coin du rempart Bellevue alors qu'il n'avait encore entendu aucun coup de feu; et cette nouvelle violation du droit des gens semble bien avoir précédé toute hostilité.

Dans divers quartiers de la ville les Allemands saisissent également des civils au hasard. Le concierge de la mairie. M. Boullay, dut. rue Vieille-de- Paris, marcher sous les balles et le soir essuyer un coup de feu pour s'être permis de sortir dans la ville. Le combat était également terminé quand un dévoué conseiller municipal, il. Gandillon, se vit ajusté par une sentinelle qui tira un coup de semonce. Un passant inofTensif. M. Martin, faillit être tué rue Rougemaille, dans un quartier où ne se

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livrait aucun combat, etc., etc.. La plupart des otages sont entraînés dans la marche en avant des Allemands, rue de la République, vers l'hôpital Saint- Lazare. Les uns sont froidement assassinés par les Allemands, d'autres sont jiris entre les coups de feu français et ceux de l'ennemi. Lelèvre, Minouflet, Audibertet lejcune Leymarie (seizeans) qui ont été saisis dès l'entrée des Allemands dans Sentis, sont, les premiers blessés et le dernier tué. Un débitant du faubourg Saint-Martin, Bleuze, est saisi avec les les nommés Chevalier, Dumain et autres par un fantassin qui s'abrite le long d'un arbre et les place devant lui tandis que les balles sifflent à ses oreilles. Le débitant Mégret est tué dans sa maison rue de Paris, un autre débitant, Simon, qui refuse à boire aux soldats, est tué, les nommés Gaudet, Leclerc, Lcblond, sont tués. Un nommé Chambellant est mortellement blessé, l'entrepreneur Ghéry est tué. Un nommé Levasseur saisi au hasard, aperçoit sur l'autre trottoir faubourg Saint-Martin, son frère qui partage le même sort. L'un est blessé et l'autre est tué.

Une femme Krai't, mère de quinze enfants (il lui en restait six) demeurait près de l'hôpital dans un pauvre logis à côté de son fils qui, lui-même, abritait une septuagénaire paralytique. M™» Dacheux, et Eckés dont j'ai parlé. Lessurvivants de cette famille n'oublieront pas 1914. Saisie « tandis qu'elle plumait des canards pour l'ennemi », me conlail-cUe ingonuement, elle est, dans le faubourg Saint-Martin, blessée à la cuisse. Son fils, A,ubert, qui a été garder un restaurant dans le haut de la ville sera, le soir, tué à Chamant, sa petite fdie est blessée (( p«r mêf^ardo » por le 5ong!-nf(îcier qui tua Eckô4

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— celui-là même avec lequel M. Carcel et mol nous sommes promenés. — Reste, dira-t-on, la vieille paralytique? Non point. « Oubliée » dans la maison, elle sera brûlée vive, comme sera asphyxié dans sa cave le ménage Barblu dont le lendemain, par un soupirail, on apercevait les cadavres... Jun l)asse et j'en oublie...

Gesl riiôpilal Saint-Lazare qui connut les heures les plus chaudes. Dès les premiers coups de feu échangés, un sous-officier blessé au bras arrive, • comme un énergumène, et il fracasse la cervelle d'un pauvre vieil innocent nommé Maumus qui demeurait imprudemment sur le pas de la porte. Il cherche partout des « francs-tireurs y, visite les lits, braque son revolver sur les blessés français, commande plusieurs feux de salve en face de la salle occupée par ceux-ci, fait arracher des éclopés de leur lit. Avec une rare présence d'esprit, la Mère supérieure

— qui reçut la croix de guerre — labbé Cavillon et divers civils ou religieuses... je ne nommerai personne craignant de blesser certaines modesties... apaisent peu à peu les Allemands qui demeurèrent plusieurs jours à l'hôpital, mais c'est miracle qu'aucun blessé ne soit à nouveau atteint par les balles. La salle des blessés était prise en effet entre les feux des mitrailleuses allemandes et françaises et elle offre encore un aspect saisissant et curieux : Tout autour d'un immense Christ qui demeura indemne les projectiles ont transformé le mur de cette salle en écumoire. Dans la soirée du 2 septembre les Allemands — sauf une Iroupe d'occupation — se replièrent en hâte sur Chamant à à kilomètres nord de Sentis, au lieu d'y coucher et de Ragner Paris commo ils noua en mpnHÇfiiepf sans

cesse. C'est alors qu'ils emmenèrent avec eux trois groupes d'otages. L'un comprenait une quinzaine de citoyens de toutes conditions auxquels on imposa des vexations de toutes sortes, qu'on traita do francs-tireurs (Dieu sait si ces citoyens que je connais étaient innocents!), qu'on accusa d'empoisonner les fontaines, etc.. Ils eurent le lendemain la vie sauve grâce à l'intervention véhémente de plusieurs d'entre eux. notamment de M. Mader qui, d'origine suisse, parie l'allemand.

L'autre groupe comprenait six ouvriers : Pommier (soixante-sept ans), Aubert, Barbier, Dewert, Rigault. et Cottereau (dix-sept ans) saisis dans divers quartiers de Senlis. Nous nous trouvons ici en face d'un drame obscur et sinistre dont nous n'aurons jamais la clef car aucun d'eux ne revint. Deux ou trois jours plus tard on découvrait leurs cadavres enterrés à fleur de terre!... Pourquoi? Commentées malheureux furent-ils fusillés, sans doute avant l'exécution de notre malheureux maire? On ne le saura jamais : et l'assassinat ténébreux de ces hommes du peuple irresponsables et innocents est une honte de plus ajoutée à toutes les hontes dont s'est souillé l'ennemi... Honte aussi que celte mort d'un pauvre ouvrier que nous cherchâmes pondant quinze jours et dont on retrouva le corps pantelant attaché â un arbre présde Villers-Saint-Frambourg.

Il me faut enfin arriver, au point culminant du drame. C'est un souvenir si poignant pour les Senlisiens qui ont vécu ces heures qu'on moxcusora de le faire avec la sécheresse d'un compte rendu. La « littérature de guerre » est d'ailleurs insupportable et les mots, banalisés par l'usage, ne sont point en harmonie avec l'horreur des faits. Je

veux parler de l'assassinat de M. Odent qu'on a souvent conté avec trop de fantaisie :

Nous avons laissé M. Odent à l'hôtel du Grand- Cerf. Nous le retrouvons à la tîn de la soirée entre Sentis et Chamant avec un autre groupe d'otages. L'un d'eux, nommé Delacroix, a été saisi avec le sellier Quentin et le maçon Reck au coin de la rue de la Ré])ublique. Reck n'a pas été emmené à Chamant. Il a été mis au mur, atteint d'une balle au bras par un soldat qui le visait froidement, puis — singulière mentalité — conduit par le môme soldat à un major qui l'a pansé. Ces faits m'ont été contés par lui deux ou trois jours après. Delacroix et Quentin ont été emmenés vers ChamantavecBenoist Decreus, domestique, Boullet, paveur, et M.Chamborant, étranger à notre ville. Je laisse ici la parole à Benoist Decreus que j'ai vu dicter ce procès-verbal aussitôt après son retour.

Après avoir été saisi par les Allemands, Decreus vers 8 heures trouve M. Odent, ainsi, que ses compagnons, sur la route de Pont. Ici, une halte de trois quarts d'heure. Ils s'étendent et ils causent :

" Vers 0 lieures moins un fjiiart, écrit-il, on nous fit lever et nous nous dirigeâmes sur la route do Compièjinc. A ce moment, les Allemands bousculèrent M. Odent, lui arrachèrent sa canne et le frappèrca). d'un coup sur le chapeau. Nous nous arrôlàmcs à droite de la route, un peu avant la ferme de M. Bricot pour laisser passer une colonne allemande, se dirigeant sur Senlis.

« Cette colonne passée, on nous conduisit dans un champ de blé coupé, derrière la maison de M. Tarcy. L'ue (ois tous les soldats allemands plac^'-s au bivouac, nous nous mimes tous les six sur un rang et dûmes prendre la position militaire pendant qucb|ucs secondes devant quelques officiers dont je ne pus distinguer le grade. Les officiers nous commandèrent de nous coucher à plat ventre, les mains allongées. Ensuite, ils nous firent lever et prendre la position militaire à nouveau. Une

A. DE Maricouht. 4

fois ainsi placés, uu des officiers demanda à M. Odeul, si celait lui le maire de la ville de Senlis. Sur sa réponse affirmative, l'officier le fil avancer près d'un groupe il'officiers qui lui adressèrent quel(|ucs mois en français t\w. je ne pus tompreiidrc. Après quelques secondes d'eulrelien, M. Odenl vint vers nous, nous serrer les mains à tous les cinq 1res couraj^euseiiieut et nous dit iju'on allail le fusiller. Ensuite, il rcparlil vers les officiers, leur dit ((uolques paroles, revint vers moi et me remit une somme d'argent en billets de banque et cinquante francs, en me chargeant de remeltre celte somme à sa famille, puis il me dit : " Adieu, mon pauvre Benoit, nous ue noustcverroiis plus. Ou va me fusiller maintenant. »

c Jd. Odent s'a\ani;a très courageusement vers les ofiiciers, à t> ou 7 mètres de nous, et aussitôt ils commandèrent deux hommes. l'eu de temps après nous enteudimes deux coups de fusil et un coup de revolver que nous jugeâmes èlre le coup de grâce.

« Aussitôt, (juelqucs soldats allemands se mirent à faire une fosse, y mirent le corps de M. Odent et le recouvrirent de terre. Malgré le beau clair de lune, nous ne pûmes distiuguer nelleiiient par suite de la proximité du bois.

'. Ensuite les officiers revinrent près de nous et nous dirent « que la guerre était triste aussi bien pour eux que pour nous, que s'ils avaient fusillé le nuire c'était parce qu'il y avait des civils qui avaient tiré sur leurs soldats en ville, que pour eui c'était un ordre formel qu'ils devaient remplir en pareil cas, qu'ils faisaient la guerre aux soldats et non aux citoyens. « C'est la France et votre Poiacaré qui ont voulu la guerre. »

Le lendemain Decieus el ses compagnons ayant juré leur innocence fiireiil relâchés.

Le i'2 septembre, malgré la défense faite par les Allemands d'exhumer ses restes enterrés à (leur de terre, nous ramenions au cimetière de Senlis le corps de M. Odenl, craignant un retour olïensif de l'ennemi... perspective qui dura plusieurs années el fut bien déprimante... On me pardonnera de ne pas entrer davantage dans les détails au sujet de cette cérémonie et de la mort de noire maire. Ce sont là souvenirs encore trop douloiireu.\. Un éloge de lui serait inutile ici. M y a des faits qui parlent mieux

SEXLIS, « LE LOUVAIN FRANÇAIS » ol

que les phrases, des sacrifices qu'on admire en silence.

Revenons maintenant à Senlis et voyons comment les Allemands, avec un attirail tout prêt qui prouve la préméditation, « organisèrent» un incendie méthodique, qu'ils nièrent dans leurs gazettes, et détruisirent 106 maisons. Je voudrais le faire sans passion, mais un grand souci.de précision et le seul esprit critique qui convient à l'histoire. On ne gagne rien à grossir les torts d'un ennemi et à travestir ses actes. En n'étant que juste vis-à-vis d'une race qui s'était donné pour objet l'anéantissement de la nôtre, on réunit, je crois, un ensemble de laits qui sont plus accablants (jue le plus accablant des réquisitoires.

On affirme qu'avant de pénétrer dans Senlis, les ennemis désireu.x d'épouvanter l'aris avaient juré que la ville paierait cher la moindre résistance. N'oublions pas non plus — on ne semble pas l'avoir remarqué — que le '2 septembre était leur fameux anniversaire de Sedan célébré par des feux de joie.

Aussitôt après les premiers coups de feu les Allemands firent brutalement sortir de chez eux (il est inexact qu'ils les contraignirent a rester au logis) les habitants de la rue de la KépubHque et de la rue du Faubourg -Saint -Martin sur un parcours d'environ 1.800 mètres el ils incendièrent une maison sur deux. L'embrasement fut d'une rapidité foudroyante.

Avec des tubes de cuivre, mesurant environ 8 centimètres et soigneusement vissés, ils incendiaient au moyen d'acide picrique. Ils avaient également des pompes à pétrole et des pastilles incendiaires

ainsi que des brûlots formés de minces planchettes recouvertes de toile métallique et imbibés de pétrole qu'ils glissaient sous les portes. Là où les murs résistaient ils faisaient sauter les volets des maisons avec des leviers de fer et introduisaient des chiffons imbibés de pétrole préalablement allumés. En outre, ils jetaient des grenades et des bombes et, lorsqu'ils a'atteignaient pas les étages supérieurs des maisons, ils liraient des coups de feu dans les volets et dans les fenêtres, à l'aide, sans doute, de cartouches explosives.

Nous connûmes très vite la petite bande des incendiaires qui pendant trois jours entretinrent l'incendie et ranimèrent les foyers éteints. Us ne se cachaient nullement pour accomplir leur besogne. Ils ne semblaient y mettre ni passion ni plaisir. C'étaient de parfaits ouvriers, disciplinés à leur besogne comme de vrais automates esclaves d'un désir infernal. On affirme que c'était des repris de justice? Je ne sais. Au moins, certains d'entre t-ux — pas tous — avaient-ils des mines patibulaires. Ils cirr culaient à bicyclette dans les rues désertes comme des fantômes assez sinistres. Plusieurs d'entre eux emmenèrent des Senlisiens en les contraignant à servir de guide. Je me souviens que le lendemain matin de lincendie, alors que j'allais parmi les troupes allemandes pour une question de blessés, ils voulurent enlever un malheureux ouvrier lequel fit signe que j'étais son maître. Ils n'insistèrent point car ils faisaient preuve parfois d'une défiance assez servile vis-à-vis des hommes convenablement habillés.

Leur intention formelle était d'incendier toute la ville. La bataille de l'Ourcq en décida-t-elle autre-

ment? Certaines interventions courageuses — nous en avons vu plusieurs, notamment celle de l'archiprôtre, — les firent-elles abandonner leur projet ? Sans doute ces deux raisons furent connexes, et dès le 5 septembre ils cessèrent de brûler et de défendre formellement qu'on arrêtât les incendies. D'ailleurs, les troupes qui défilèrent en chantant dans Senlis pendant trois jours, à partir du 3 septembre, allant ti leur tombeau de lOurcq et de la Marne, étaient moins sauvages que l'avant-garde du 2 septembre, et le corps d occupation demeuré dans la ville était peu nombreux. Parmi les blessés allemands que nous efimes à soigner à Saint-Vincent quelques jours plus tard se trouvaient deux incendiaires qui disaient tranquillement quand on los interrogeait : « Nous agissions par ordre. »

Senlis offrit pendant les trois premières nuits un spectacle d'une grandiose horreur, d'une beauté tragique. Un clair de lune admirable, une sérénité totale de l'air contrastaient avec la lueur infernale des flammes gagnant traîtreusement les maisons indemnes qu'on n'avait pas le droit de préserver. Le bruit formidable des explosions alternait avec le bruit cadencé des troupes allemandes qui passaient interminables, le hennissement des chevaux affolés, le meuglement des vaches abandonnées dans les fermes en feu, le hurlement des chiens perdus qui aboyaient au feu, à la lune et à la mort. Et au loin, nous entendions le canon. Nous ne savions rien de rien. Nous étions séparés du monde et nous nous demandions si l'aris était pris... Et cependant, faut-il le dire ? il y eut des heures fortes et belles. On sentait là une vie poussée à sa suprême puissance, on sentait l'utilité de l'effort de ceux qui

relevaient dans les bois de pauvres blessés abandonnés; on n'enviait pas le sort de ceux qui étaient loin de « l'action » et, dans le danger, très relatif d'ailleurs, on tirait de puissants enseignements sociaux qui devront rester salutaires pour l'avenir : avec l'angoisse et sous l'oppression, on vivait en parfaite union sacrée, sans aucune distinction sociale et, avec ses défauts, se dévoilait à nu la beauté de « l'âme peuple » qui en temps ordinaire se livre si rarement à nous. Vieux bon sens français, élévation du cœur, dévouement aux maîtres absents dont ils s'efforçaient de sauver les biens, courage naturel au Français,., toutes ces qualités fortes furent « poussées » très loin par un grand nombre de serviteurs et d'ouvriers.

En ces moments où l'humanité s'exhausse d'un cran on connaît ce qu'il y a de meilleur chez le prochain et l'on peut concevoir tout ce qu'il y aurait d'heureux au point de vue social à se mieux connaître d'une classe à l'autre, à abattre les cloisons, à se mieux aimer au lendemain des jours de mort et de carnage, à voir la bonté succéder à la haine.

Nous pûmes aussi, brièvement il est vrai, étudier l'àme allemande et comprendre à quel point elle est distante de la nAfre. Je ne parlerai pas des scènes de pillage qui eurent lieu pendant plusieurs jours, car ce sujet, hélas, est devenu partout banal; mais qu'il me soit permis de répéter (on répétera cent fois ce que les Français oublieront trop vile) combien la psychologie de ces hommes nous échappe. Je me souviens d'un médecin allemand. très raffiné, avec lequel j'eus l'occasion de passer quelques heures de nuit pour une question sani-

taire. Il s'excusait avec une politesse exquise au sujet d'une plate-bande que ses camions écrasaient et il demeurait impassible devant l'incendie de la ville. Un prêtre allemand, qui avait vécu à Rome et qui possédait une haute culture, ne comprenait pas notre indignation au sujet du sac de Louvain. Très sincèrement il ne la sentait pas. Comme tous ses concitoyens, il n'avait qu'un mot d'ordre à la bouche ; « C'est la guerre ! »

Dès le 6 septembre nous vîmes que l'attitude des occupants changeait beaucoup. Ils ne criaient plus : « Nach Paris » et semblaient inquiets et soucieux. En regardant l'incendie, un officier s'écria même : « C'est votre gouvernement qui paiera... ou le nôtre... »

Pendant l'occupation, des pompiers de Paris tentèrent et réussirent une reconnaissance dans la ville et nous promirent une prochaine délivrance à laquelle nous avions cessé de croire. Aussi bien fûmes-nous stupéfaits quand le di septembre les zouaves de Saint-Denis vinrent nous délivrer, capturèrent une quarantaine de prisonniers allemands et furent;suivis le lendemain de troupes françaises... Nous ne réalisâmes que lentement l'intégrale splendeur de la bataille de la Marne.

Depuis lors Senlis n'eut plus guère d'histoire. Ce fut une ville de cantonnements et d'hôpitaux dont l'administration fut confiée à M. de Parseval et à son conseil municipal qui, dans leur rôle ingrat, méritèrent la reconnaissance de toute la population.

Le moral des habitants avait souvent besoin d'être soutenu car ils vivaient sous la menace perpétuelle du « retour offensif ».

Dès le printemps de 1913 le général Foch vint

cependant installer sa famille dans une maison de campagne : Villemétrie, située à la porte de Senlis, que j'ai des raisons spéciales de connaître. Pendant trois étés il vint souvent s'y reposer et les paroles de calme et d'espoir qu'il apportait toujours furent un grand réconfort. Dès notre première entrevue, il m'avait dit ces mots : « La bète n'est pas encore à terre mais elle est en cage. » En quoi il ne se trompait point car si les barreaux de la cage fléchirent en l'JlS, l'Allemand cependant ne pût faire irruption sur Paris et sur nous.

Senlis reprenait peu à peu sa vie quand les offensives de mars et de mai l'JlS en changèrent brusquement l'aspect. Ce fut de nouveau l'e.xode d'un grand nombre d'habitants, le défilé lamentable des blessés et des malheureux émigrés du Nord, la menace immédiate de l'invasion, les morts incessantes qui emplissaient le cimetière douloureusement poétique des soldats auquel un pèlerinage s'impose.

Chaque nuit les visites des gothas et la sonnerie du tocsin, dans la splendeur des nuits, apportaient leur note un peu monotone. Nous n'avons reçu de bombes que dans une proportion discrète. Mais parfois jusqu'à l'aube nous entendions le ronronnement harmonieux et indésirable des grands oiseaux de mort qui, dans le ciel lacté « par l'obscure clarté qui tombe des étoiles », suivaient les méandres métalliques de la rivière d'Oise. Quand ils « manquaient » Paris, ils se délestaient dans nos entours et le frémissement de la terre nous disait que les torpilles venaient de coucher ù jamais quelque brave obscur ou quelque inofrensivo viclimo... Sur ces conihols îiériens je n'insis-

terai pas, faute de place, car il faudrait parler de tous ceux — bien plus importants — qui eurent lieu dans lOise. Rappelons seulement ceux de l'hôpital d'Ognon (8 kilomètres de Senlis) et du champ d'aviation de Mont-I'Evôquc (3 kilomètres) qui firent de trop nombreuses victimes. Creil surtout souffrit beaucoup ainsi que le Beauvoisis et, bien entendu, le Noyonnais.

Foch, qui est un homme d'habitudes, avait pris goût à Senlis. Il y séjourna en hiver 1916 et il s'y établit en 1918 dans le bel hôtel de M. Georges Fautrat, situé au coin de la rue de la République et de la rue Bellon. Bourreau de travail, remaniant la carte à venir de l'Europe avec le général Weygand, il ne perdait rien de son calme aux heures les plus intenses de notre histoire. Chaque jour, après le déjeuner, il faisait sa courte promenade dans la rue incendiée, puis il reprenait ses travaux ou partait en automobile pour le front, pour Versailles et plus tard Luxembourg. Le soir, il devisait volontiers et gaiement avec ceux qui avaient parfois l'honneur de dînera. sa table, d'entendre ses récits nets, concis, colorés, et de subir le charme de son regard doué d'une fascination si spéciale. A Senlis fut formé le train qui le devait mener à l'entrevue historique de Rethondes. A Senlis il revint le soir même de l'armistice...

Le dernier acte du drame se termina par une victoire dans cette rue même où les Allemands en avaient écrit le premier en lettres de feu et de sang; et cette sorte de manifestation d'une justice immanente, bien qu'elle soit due peut-être au hasard, n'échappera point aux esprits qu'attire le mysticisme.

Aussi bien notre petite ville a-t-el!e reconquis la place qu'elle avait occupée jadis. Et les lecteurs me permettront-ils, faisant machine arriére vers le passé, de les entraîner au cœur de la cité « taciturne et charmante » dont nous parlions plus haut, dans laquelle se sont déroulés tant de faits mémorables de notre histoire.

S'ils désirent connaître un véritable monument de « l'âme » ancestrale des Français dlle-dé-France, qu'ils se dirigent de suite vers la cathédrale dont la flèche idéale s'élève si fine et si haute qu'elle semble vouloir parler aux étoiles. Ils verront dans sa parfaite beauté le clocher le plus élégant, peutêtre, que l'art gothique ait jamais créé. Après avoir constaté les dégâts causés par les obus allemands dans l'édifice, ils monteront assez haut dans l'église pour avoir la vue d'ensemble de la ville dont les hauts pignons de tuiles émergent des touffes de lilas, d'ormes et de marronniers qui sont comme les sourires parfumés de notre vieux Senlis.

Qu'ils goûtent l'harmonie du décor tandis que les cloches sonnent lentement dans la poussière d'or du crépuscule et là, — guide en main, — ils évoquerontlesbeaux souvenirs de notre histoire que chaque pierre leur contera dans le langage muet des choses.

Ils sauront découvrir combien Senlis est une ville aux formes curieuses puisque sa première enceinte circulaire, encore debout, est du plus pur gallo-romain. Ils apprendront que Pépin, duc d'Aquitaine, petit-fils de Charlemagne, mourut emprisonné dans la four du Vieux Château d'où plus tard Charles le Chauve se vit enlever sa fille par Baudouin de Flandre. Ils apprendront qu'en 987, une assemblée de seigneurs y éleva les Capétiens au

trône, qu'au xiv» siècle les Jacques portèrent la désolation dans nos murs, qu'en 1420 Henri IV d'Angleterre y épousa Catherine de France, qu'en 1429 Jeanne d'Arc vainquit les Anglais dans cette plaine du Valois dont les blés murs frissonnent à l'infini vers Test delà ville, làmème où, en 1914, nous combatîmes les Allemands. Ils saurontenfin. qu'après les troubles de la Ligue, Henri IV fut accueilli chez nous de telle sorte qu'il se pût écrier :

Mon hour a pi-ins son commandement en la ville rie Senlis Dont il s'est depuis semé et augmenté par tout le royaume.

Qu'ils descendent ensuite du clocher, nos lecteurs, et qu'ils se dirigent vers le vieux château royal. Ils y liront un poème en pierre sur lequel chaque siècle a marqué sa griffe. Tous nos rois ont habité dans cette ruine imposante, adossée contre une tour gallo-romaine, ornée de pilastres mérovingiens, sommée d'une salle du xvi» siècle où Henri III a fait sculpter le fameux croissant qu'on attribue à Diane de Poitiers, mais que revendiqua aussi Catherine de Médicis... Le temps me manque pour visiter avec eux toutes nos églises en ruines... Descendons seulement la rue de Paris qui nous conduit au boulevard des Otages, ainsi nommé en souvenir d'un sanglant épisode de la guerre des Armagnacs. A droite, avant les remparts qui « ceinturèrent » la ville agrandie au .\v» siècle, ils verront le débit de vins où le malheureux Mégret fut assassiné en 1914. Poursuivant leur route jusqu'à l'hApital Saint-Lazare par la voie dévastée du faubourg Saint-Martin, ils reconnaîtront le champ des combats de cette même année; ils passeront devant les ruines du charmant

hôtel Fenwick, puis, ils remonteront jusque vers la gare la « voie sacrée », la rue de la République maintes fois nommée par nous. A leur gauche, on leur indiquera le débit de vins où fût massacré Simon. Beaucoup plus haut, à droite, ils verront les ruines de la sous-préfecture, bel édifice du XVII» siècle, dont le solide appareil se refusait à l'embrasement au point que les Allemands s'y prirent à trois fois avant de le pouvoir incendier. A gauche, un peu plus haut, l'hôtel du Grand-Cerf a été préservé comme d'autres édifices de la rue de la République que les Allemands s'étaient réservés comme logis... un peu plus haut encore, ils verront le quartier de la Tricorne au coin de la rue Bellon dont le brasier faillit gagner la ville entière. A gauche, derrière les lierres de son portail monumental, s'abrite discrètement l'hôtel Fautrat où logeait Foch, dont lesbureaux étaient dans l'hôtel Bellegarde, — désormais historique, puisqu'y fut élaboré le texte de l'armistice — à côté de l'hôtel Fenwick dont nous avons plus haut parlé...

Avant de regagner la gare provisoire, édifiée à côté de celle que, le 3 septembre 1914. nous vîmes brûler en deux heures de temps, j'engage le touriste il obliquer à droite pour visiter le collège Saint- Vincent. Son cloître curieux du xvii" siècle est adossé au clocher que la reine Anne de Russie éleva en 10(50, à la suite d'un vœu fait à Saint- Vincent de Saragosse si Dieu lui accordait un fils. Pondant quatre f\ns de guerre, la Croix-Rouge y soigna bien des blessés, y ferma bien des yeux...

Dans le sacrifice de leur vie, les soldats qui y riiounirenl, incrilent un pieux et fervent hommage. Ils furent les remparts vivants auxquels nous

devons le salut de nos contrées, de nos forêts, de nos champs, de tout cet apanage historique et sacré légué par nos pères à lentour de Paris — la ville préservée — et dans lequel à l'ombre mystérieuse d'un passé qui a fait lentement notre grandeur on sent palpiter mieux quailleurs le cœur de la France.

Toutefois ne nous payons point de mots et n'étouffons point ces grands morts sous les fleurs... A côté du passé il y a l'avenir qui le continue. Et, dans le « moment » historique que nous vivons, je pense souvent aux paroles terriblement prophétiques qu'en janvier 1915 m'adressa à Senlis un neutre, lequel s'est attiré une réputation mondiale par son attachement à notre patrie. Je les ai notées le soir môme. « Vous autres Français, me dit-il, vous êtes trop modestes sous vos apparences vaines. Vous ne croyez pas assez en vous et vous n'utilisez pas assez vos forces profondes. Vous attendez trop de nous. C'est par la voix de vos canons que vous aurez la victoire. Je reviens, vous le voyez, d'Allemagne. d'Autriche et de Russie. L'Alleinagne a perdu la guerre, mais cette guerre sera longue et terrible et ne se terminera que quand il y aura deux Français contre un Allemand. Seulement — excusez ma franchise — la France ne profilera de sa victoire que si elle travaille, poursuit l'aicoolisn^ à outrance et n'est plus « le pays des fils uniques. » i

J'enregistre simplement ici ce qui me fut dit sur nos ruines.

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