SCENE I
MADELEINE
Bienl Aide- moi à mettre la table, afin que tout soit prêt quand Jean rentrera : tu sais qu'il n'aime pas attendre.
NICAISE, mettant la table
C'est-à-dire que vous n'aimez pas le faire attendre, vous avez encore entre vous, après vingt-cinq ans de ménage» des prévenances et des attentions comme si vous étiez mariés depuis quinze jours 1
MADELEINE, taillant la soupe
C'est bien naturel, quand on s'est uni, comme Jean et moi, sans rien et par amour, quand on a pendant toute la durée de sa vie partagé loyalement joies et misères, il est bien simple de se retrouver heureux et aimants, quand même les jambes sont un peu moins viyes et les cheveux un peu moins noirs.
NICAISE
Vous avez raison, mère Madeleine, et c'est un intérieur bien doux à voir que le vôtre; surtout quand il y en a tant d'autres où le mari boit, où la femme gronde, où les enfants geignent, — parce qu'ils n'ont pas toujours du pain à manger.
MADELEINE
Ceux-là deviennent de plus en plus rares : le peuple commence à savoir lire et il désapprend le chemin du cabaret; quand il saura lire tout à fait, il ne le connaîtra plus du tout.
NICAISE
Ah! que ce sont bien là les idées du père Jean !
MADELEINE
Allons, les assiettes.
NICAISE
Tout de suite, mère Madeleine; mais entre nous, ça
n'est pas si pressé que ça le père Jean ne rentrera
pas de si bonne heure ce soir.
MADELEINE
Pourquoi?
NICAISE
Parce que M. Pellegrin est revenu tantôt de Marseille, et que depuis son arrivée tout est sens dessus dessous dans la maison; les commis aux écritures n'iront pas dîner, les contre-maîtres, — et père Jean est le principal d'entre eux, — ont reçu l'ordre de dresser un état complet des matières premières qu'ils ont en main, et de l'outillage dont ils disposent : on passera peut-être la nuit.
MADELEINE '
Est-ce qu'il arriverait un malheur à M. Pellegrin?
NICAISE
Un malheur à un brave homme comme ça? plus souvent ! On m'a toujours dit qu'il y avait un Dieu, il ne serait pas juste.
MADELEINE
Les bons sont souvent les plus rudement éprouvés.