L’ ETOFFE PROSODIQUE DU NO
Me
Ce qui suit est un age-ula, extrait de la piéce
Kageshiyé, dans lequel une fille explique le | chemin qu’elle entreprend pour aller retrouver —
son pére. (Elle part de Kamakura et se rend dans le sud de Kyushit.)
Sagami no kumi wo tachi-idete (bis)
Quittant le pays de Sagami
Tare ni yukuwe wo Tétémi
A qui demander ma route? La province du fleuve lointain Geni t6ki e ni tabibune no
Fleuve lointain en vérité pour notre barque de voyageurs, Mikawa ni watasu Yatsuhashino
Le pays des Trois Riviéres que l’on traverse aux Huit Ponts Kumoi ni miyakoitsu Ka saté
La capitale ow brille la cour : un jour done
Kari-ne no yume ni narete min
Habituée aux réves de ce voyage, je la verrai!
a ease
En quittant la province de Sagami, |’une des premiéres provinces que la voyageuse traverse est celle de Tétémi, littéralement Fleuve ou estuaire, bras de mer lointain (lointain = t6ki ainsi que le fait remarquer le 3° vers). En outre le premier t6 de Tétdmi termine la question : Tare ni yukue wo t6 = A qui demander le chemin ?
Il n’a été possible de rendre intelligible la lecture de cet age-uta qu’en traduisant les noms propres qu'il contient et qui marquent les étapes successives de la voyageuse. C’était le seul moyen de faire entrevoir au lecteur étranger les images que |’auditeur japonais découvre en écoutant le chanteur. Mais le lecteur appréciera-t-il au méme point que |’amateur japonais du né cette profusion de kenydégu, ou mots-charniéres, reliant par un calembour une phrase 4 une autre, cette cascade d’ « ap-
pels » de mots ? Verra-t-il avec le méme plaisir
le fleuve « appeler » la barque, qui « appelle » 4 son tour au moyen d’un autre jeu de mots les Trois Rivitres qui aménent le nom du bourg des Huits-Ponts ? Et que d’explications nécessaires pour arriver & éclairer le dernier
« kenyogin », le plus subtil de tous. Yatsuhashi était célébre par son réseau de canaux, son lacis (kumode) de bras de riviéres, d’ot |’enchainement Yatsuhashi no kumo (de) 1... Une phrase sinterrompt sur un mot tronqué Kumo (de) et une terminaison inattendue t au lieu de de permet 4 une phrase nouvelle de partir et de se développer.
L’essai suivant permet de voir ce que le méme jeu produirait en francais :
Quittant le pays de Sagami
Notre chemin 4 qui le deman (des Estuaires lointains
En vérité sur de lointains estuaires notre embarcation Sur les Trois Riviéres que traversent les Huit Ponts dont J’entre (la capitale, séjour de la cour, un jour donc, Habituée aux voyages, je la verrai.
Il est probable qu’une pareille version ne serait pas assez gotitée pour que je la substitue au texte moins fidéle et pourtant 4 peine plus clair que jai proposé.
(Lettre du colonel Renondeau, attaché militaire a l’Ambassade de France au Japon.)
KABOUKI
« On pleure trop la-haut ! » me dit l’homme de dessous la scéne, « et j’ai le coeur trop sensible. Méme les piéces qui commencent de la maniére la plus rassurante, peu 4 peu il s’y méle je ne sais quelle impalpable moutarde, c’est comme quelqu’un dans un courant d’air qui se sent gagné de fond en comble par un sentiment inconfortable. L’éternuement n’est pas loin. (a y est ! voila un enfant qu’on tue, une sainte femme de geisha qu’on abandonne, le vieux monsieur qui représente généralement les jeunes filles qui vend ses charmes 4a la tenanciére de bordel, le généreux serviteur qui se met les tripes 4 l’air ! Tout le monde sanglote dans la salle, les petits nez convulsivement s’enfoncent dans les petits mouchoirs,
et sur la scéne les grandes manches sont 4 tordre, les yeux et les sourcils fonctionnent d’une maniére épouvantable, les messieursfemmes glapissent et ruissellent, les poitrines héroiques sont ravagées par d’effroyables bor- — borygmes ! Pour moi c’était comme un tremblement de terre ! il fallait que je m’en aille, mes entrailles n’y auraient pas résisté ! Méme quand, enfoncé dans le corps d’un cheval en carton, on m’avait chargé de représenter les deux pattes de derriére, ca me grimpait ! l’émotion me gagnait de bas en haut et me faisait hocher mon cavalier comme un arbre 4 fruits.
Rien qu’a voir ce qui se passait sur la figure de ce bonhomme sur l’estrade avec son livre devant lui, en qui se peint le public, cela me prenait aux rognons ! J’ai préféré descendre & l’étage au-dessous. La je jouis d’une tranquillité philosophique. Habitant de cette frontiére qui sépare la fiction de la réalité, je me sens confortablement & |’abri de l’une et de I’autre. La-haut se déchatne la tempéte et je vois passer en foudre 4 cété de moi les acteurs chargés da ’alimenter, mais 4 cette profondeur ov je suis, tout est calme et je peux fumer ma pipe.
Démenez-vous, mes amis ! Le vieux-monsieurfemme la-haut, qui est en train de donner V’exemple de la soumission 4 sa belle-mére et de toutes les autres vertus, ne se doute pas qu’a deux métres sous ses pieds il y a "homme qui a recu mission de lui couper le cou. Pour l’instant cet instrument du destin est occupé a causer avec moi de la gréve des tramways.
Attention, quand, tout 4 l’heure, il va paraitre au bout du hana-michi*! Moi, j’ai le bon poste, je suis a l’arriére. Les renforts passent de temps en temps, les acteurs tout fumants se retirent, mais dans les coulisses et les loges il régne une tranquillité d’ambulance. Le coiffeur remet en ordre les cranes bleus avec leurs petites queues de rats et les noires perruques luisantes. On range les décors, on arrange les costumes, on fait de la colle, on tape tout doucement sur quelque chose, on met une -tasse de thé auprés du musicien dans sa cage,
1. Le Hana-michi, ou pont qui traverse toute la salle (il y en a parfois deux), est, avec la sctne tournante, une des meilleures inventions du thédtre japonais. Il permet des effets de surprise. l’acteur tout & coup prend le public 4 revers ; de distance, c’est quelque chose d’extérieur A la scéne, loin ; de processions ; d’arrivées et de retraites ; d’une menace qui se piécise. C’est un pont par-dessus nos tétes entre le drame et les profonds magasins du possible.
qui, l’ceil sur un spectacle invisible et la mailloche levée, se prépare a faire poum’. De temps en temps, un grand blessé, moitié luiméme déja et moitié son rdle encore, nous apporte les nouvelles de la bataille. Mais moi, méme aux coulisses je préfére la profondeur.
On est bien. On est tout seul. Je regarde dans l’enchevétrement des charpentes les coulis, chacun paré 4 son manche vertical, qui se mettent en devoir de faire tourner la scéne.
Que de ficelles ! J’assiste & toute la racine et l’envers d’un drame gue je ne connaitrat jamais. »
1. Le thé&tre japonais a parfaitement résolu le probléme de la musique dramatique qui ne doit jamais faire concurrence A l’action ou s’y intercaler comme un numéro, mais la préparer et l’accommoder au cceur du public. Quelques notes sur le shamisen qui marquent l’attention ou la détente, qui ponctuent le chant de temps en temps qui est la revanche latente et nécessaire du récit contre le drame, de la durée contre la péripétie ; quelques coups précipités de battoir pour annoncer les violentes interventions, ou au contraire espacés et solennels, le gros tonnerre quand il le faut, parfois une fldte plaintive, tout cela librement et presque instiuctivement manceuvré.
MEIJI
L’Empereur au Japon est présent comme l’ame. I] est ce qui est toujours 1a et qui continue. On ne sait au juste comment il a commencé mais on sait qu’il ne finira pas. II] serait inconvenant et impie de lui attribuer aucune activité particuliére, il n’intervient pas, il ne se méle pas ouvriérement des affaires de son peuple. Mais on sait que s‘il n ‘était pas 1a les choses n’iraient pas de méme, tout se déréglerait aussitét et sauterait hors de sa jointure. - C’est la note indéfiniment sans reprise qui continue et qui empéche les autres notes temporellement qui l’écoutent tantét de varier et tantdt de rester les mémes. Il est a la fois ce qui demeure et ce qui oblige le reste a changer, ce qui 4 travers les vicissitudes et le
temps rattache a la racine, impose éternellement a la nation l’obligation de ne pas mourir. Ainsi l1’Empereur Meiji, dont le titre solaire se détache de la longue séquence anonyme, quand il fallut que le Japon sortit de son ermitage insulaire et s’adaptat 4 cet univers contre lui qui s’en venait de toutes parts 4 |’assaut. Aujourd’hui il a consolidé sa résidence dans l’une et l’autre de ses capitales. A Tokyé est resté son nom, le Nom, vestige et support de esprit, cette chose proprement qui appelle l’homme et par quoi de lui a nous il y a souvenir, entretien, connaissance et intelligence. Pour l’abriter, sans aucune image ou statue, on a fait de bois pur un temple, ce que la chair de l’arbre sous l’écorce a de plus inaltérable ' et de plus nu. Et l’on a planté tout autour un grand jardin noir. Sous deux portiques bAtis d’énormes troncs qu’on a dépouillés de leur enveloppe périssable, par une large route qui brusquement fait un angle, les visiteurs a travers une série d’enceintes et de cours dans la froide odeur balsamique parviennent, sur son tréne derriére un voile de soie, au pied de la personne écrite. Une quantité de pieces de
culvre et d’argent jonchent la natte fine du sanctuaire, comme autant d’humbles priéres, de menues propitiations, quelques feuilles dans la forét humaine que le vent a emportées jusqu’ici. L’Empereur est 1a, il écoute. Chacun peut venir lui raconter ses histoires, lui apporter ses griefs, car le tort fait au sujet est. une offense au souverain. Quand on a & se plaindre d’un fonctionnaire, il vy a un recours. Quand les ouvriers ont une querelle avec leur patron, ils envoient une délégation. Quand un diplomate ou un militaire retourne d'une mission importante, il vient faire son rapport. Ou pour remercier, c’est ici.
A Kyotéd, le dernier de la longue série de temples qui bordent le pied d’une barriére de collines et de foréts, trés loin, dans les cédres et les érables de Momoyama qui 4 la fin de l’année deviennent comme du soleil, est le Tombeau.
La non plus il n’y a aucune image et je n'ai méme pas vu d’inscription. I] y a les arbres, le soleil, Je silence, et derriére mon dos, pendant que je m’avance avec respect pour déposer ma couronne, la grande plaine vivante du Yamatéd, avec ses veines d’eau brillantes,
ses muriers, ses plantes & thé, ses espaliers de poires, ses étangs, ses fermes, ses usines. Pas une montagne, pas un croisement de routes, ou de l’histoire ne soit attachée. Le monument est quelque chose de bleu. C’est de la terre. Il n’a pas été construit, il a été emprunté 4 la substance méme de la terre, 4 sa réserve la plus rare, un monticule couleur de ciel, un joyau de jade, varfait dans sa courbure. Au dela méme du nom, dans la forét qui pense, un repos sacré.
Kt tout a cété humble tombe du bon serviteur, le général Nogi, aux pieds de son maitre, qui ne voulut pas lui survivre.