DEUX BAMBOUS VERTS
Sur une longue bande de papier Seiki a peint deux bambous paralléles de diamétres différents, pas de feuilles, rien que les deux tuyaux d’un vert égal en commengant par les racines. Deux cannes, on dirait : est-ce un sujet pour un. peintre > Mais que les deux tuyaux n’aient pas la méme grosseur, est-ce que l’ceil ne s’en —apercoit pas aussitét et ce qui nourrit en nous le sens de la proportion ? Aussi, ne vois-tu pas que les jointures trés rapprochées prés de la racine s’écartent ensuite 4 des distances cal- -culées qui ne sont pas sur les deux tiges les mémes ? Et de cette double comparaison ne jaillit-il pas pour l’esprit & la fois une harmonie et une mélodie comme des noeuds
d’une double fitite > L’oeil ne se lasse pas de vérifier que la proportion est ce nombre qui n'est capable d’étre représenté par aucun
L’ARRIGRE-PAYS
La grande plaine plate comme une étoffe bien tirée, l’immense niveau de la riziére, les rivitres épuisées qui n’en finissent pas de donner 4 boire aux champs par toutes sortes de rameaux et de ramillons, — aott, — la grande moisson d‘aedt avec son réseau serré de routes et de chemins de fer toute fourmillante de villes, de villages et de travailleurs, la erande marge d’alluvion du Sud au Nord, — mais la mer d’un cété n’est pas loin et de Vautre cété il n’y a guére d’endroit ot |’on oublie la ligne bleue des montagnes quand elles ne descendent pas s’accrocher au littoral par contreforts eb systémes collatéraux. L’enveloppe au Japon est surpeuplée et le noyau est désert, il n’y a personne. C’est un corps caver-
neux. La scéne encombrée a pour 4me un corail compliqué de coulisses vides. C’est comme une maison dont la plus grande partie serait condamnée et toute la construction du pays s’appuie 4 un centre inhabitable, 4 un sauvage labyrinthe de cailloux et de bois, 4 une cavité qui sonne. Quand on a franchi les premiéres pentes on peut cheminer des jours, par une piste 4 peine frayée qu'une végétation d’une intensité quasi fossile ne permet pas au pied de lacher, sous une humide atmosphére de fougéres, dans une forét aussi solitaire que la Sibérie, encombrée de chalits et de lianes, sans autre compagnie que le chant du coucou et le grondement accra ou décroissant de la cascade, l’on gravit une cime, on plane sur un panorama d’exfoliations et de scies, sur une intrication de creux aux crétes aussi tranchantes qu'un moule. L’oeil n’a pas de peine 4 compter devant lui sept, huit, neuf plans de montagnes (et la grande plaine tout la-bas & l’orifice des vallées comme une mouillure bleue) et souvent ces murailles successives ne sont que d’étroites banquettes dont le sommet laisse & peine place au pied, une planta-
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tion de paravents. Tout cela a l’air précipité et récent, l’ceuvre d’un entrepreneur impatient et bousilleur qui empile ses déblais au hasard, tous ces talus disjoints s’écrouleraient sans le ficelage de la végétation qui coud et maintient le tout tant bien que mal.
Il y a le Japon plat et il y a le Japon plié.
Le Japon plié ne se refuse pas seulement au pied, il se dérobe au regard. Sauf pendant ces mois ot souffle régulitrement Ja grande ha- — leine salubre du Nord, il est toujours plein d’eau et de brouillard, et ses profondes élaborations intérieures ne sont révélées que par les torrents qui de tous les cétés s’en échappent avec fureur, des eaux inhumaines s’échappent de recoins aussi reculés que des cimetiéres. Au cété de 1’Océan, on dirait que ce pays de trous et de replis en appelle 4 lui toutes les vapeurs, qu’il conjure tous les réves d’une matiére sus- pendue perpétuellement en mal de la forme.
C’est un laboratoire que le coton atmosphérique ne cesse d’approvisionner pour se faire approprier 4 travers toute espéce de précipitations par une végétation multiple aussi adaptée 4 l’exploitation du brouillard que les polypes le
sont a celle de l’eau salée, mousses pareilles a des algues, aiguilles du pin, as du fraisier, étoiles de |’érable, tubes, mucus, peignes, poils, houppes, langues, buvards, condenseurs.
Une sorte d’appareil digestif. Un pays qui ne ©
connait pas le repos et ou le mouvement ne cesse jamais. Celui de l’ombre et de la lumitre, - celui du vent et de la pluie, celui du soleil et de la lune mille fois interprétés par le relief, par lé miroir, par le voile et par l’écran. Mais surtout la brume n’y arréte jamais le jeu de ses
écharpes, de ses réseaux et de ses tissus, de ses __
transparences et de ses bouchons. I] y a tou-
jours quelque chose qui houge, Ja longue téte | du dragon pénétre par un col tandis que sa griffe enserre |’épaule d’un volcan et que sa
queue traine au fond d’une vallée piquée par
les mille escarboucles d’une ville. Une étoile brille, elle s’éteint, et aussitét une autre une seconde lui répond comme un signal optique a Vautre bout du ciel. I] y a toujours quelque chose qui apparait et qui disparait, qui s’éléye et qui s’abaisse, qui fume et qui se pelotonne, qui s’enveloppe et qui se réyéle. Sensibilité traduite immédiatement par des mouyements
4 toutes les nuances, A toutes les humeurs de la journée et de la saison. Un coeur lisible, un visage ol toutes les émotions se peignent. Un spectacle dont le principal acteur est le rideau. Il n’y a pas 4 s’étonner qu'un Saigyd et un Bashé, quittant tout, aient construit une hutte dans la montagne pour nen perdre aucune péripétie. : |
(Ne serait-ce pas 1&4 un couplet qui serait a sa place dans une de ces « descriptions du chemin » que font les acteurs de NO? Par exemple Yoshitsune accompagné du fidéle Benkei au moment ou i] se prépare 4 franchir la supréme barriére du Nord pour s’enfoncer dans l’inconnu, avant gu’il ne préte au futur Gengiskhan les caractéres qui forment son nom.) A pied, en voiture, par toutes sortes de.
‘sentiers et de lacets, je viens de passer plu- ‘sieurs jours au milieu de ces tranchées et de ‘ces ébouljs, et j’ai été frappé du cdté fabrication de cette nature ot l’ouvrage des dieux antiques rejoint tous les procédés de |’industrie moderne. Ce ne sont point les vastes cuvettes, les lents dépéts, les longs plissements plané-
taires, les constructions d’ensemble, les pente interminables que montrent les grands conti nents. C’est l’ceuvre d’un dieu court et violent une terre parmi les tourbillons de pierre et di cendre furieusement piochée par Izanagi 4 li recherche de Izanami. C’est un paysage indus; triel qui sur une énorme échelle ressemble aux abords de Pittsburg ou d’Essen ou A ce que devait étré la région de Panama pendant k construction du canal. Les pluies formidable: font le méme travail d’abatage et de démo lition qu’on obtenait la-bas par la lance des pompes. La terre fume et pousse des jets de vapeur, des soupapes claquent, des soupes mii nérales cuisent, l’air est imprégné d’odeurs chimiques, la terre est décolorée par toutes sortes de réactions et de bains-marie, du flanc des volcans parmi des monceaux de scories pareilles au cyanamide s’échappent des ruisseaux fumants de soufre et de vitriol et des fusées bouillonnantes dardent des parois verticales comme des robinets de purge. Cela ressemble 4 une mine abandonnée, 4 un systéme de terrils et de crassiers dont le sol meuble a été envahi par une flore sans racines,
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‘par les molles végétations de la ruine. De longs torrents écumeux qu’on dirait échappés de la chaudiére et de la turbine serpentent sur un lit de démolitions. Et je me rappelle quand enfin nous arrivames 4 la plaine, devant nous, dans le noir, cette épouvantable batterie de volcans de Ikao, pareille & une famille de hauts fourneaux, avant-poste de cette longue -chaine d’Encelades qui, du Sud au Nord, dans les convulsions de la terre travaillée par de profondes coliques, dans la marche et le tapement des cratéres, dans |’explosion des cartouches, dans l’effort des béliers et des vérins infernaux, ont soulevé et configuré le Japon. Nous nous promenons 4 travers les « Japan’s Geotectonical Works ».«